RUE DE BOURG
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Le plus grand nombre des hommes fatiguent leurs muscles ou leur cerveau pour conquérir leur subsistance personnelle, et cherchent le délassement dans les plaisirs des sens ou de l'imagination. Quelquesuns obtiennent une vie plus large en utilisant à leur profit le travail de leurs semblables, comme chefs d'industrie ou comme pensionnaires du trésor public. Le pouvoir de diriger l'activité d'autrui, qui offre ainsi des moyens de jouissance matérielle, est en lui-même une jouissance fort appréciée, et devient fréquemment Tobjet principal de l'effort chez les hommes placés de manière à pouvoir se flatter d'y parvenir. Ce but ne diffère pas essentiellement du premier. C'est toujours
Texistence individuelle qu'il s'agit de conserver d'abord, puis d'enrichir et d'agrandir.
La science, qui permet d'arracher au sol la nourriture de populations plus serrées, devient elle-même un gagne-pain. Mais quelques hommes font du savoir l'objet pi opre de leurs désirs et la fin de leur activité. Le prix de la vie consiste pour eux à leur permettre d'apprendre. Sans être toujours indifférents aux profits, aux distinctions, à la renommée, à l'autorité qu'ils peuvent acquérir par leurs études, le plaisir d'avoir trouvé surpasse à leurs yeux tous les avantages personnels qui peuvent résulter de leurs découvertes, et les succès d'autres investigateurs dans d'autres domaines, peut-être même dans les recherches qu'ils auraient tentées, les réjouissent également. Ce qui leur importe, c'est que le champ de la science soit élargi, c'est que la lumière se fasse.
D'autres esprits enfin, non moins dépouillés d'euxmêmes que les plus purs amants de la vérité, s'attachent surtout à la vie. Ils ne sauraient s'abstraire du inonde et ne comprennent pas un bonheur égoïste. Eux aussi voudraient pénétrer les secrets des choses ; mais les choses elles-mêmes leur importent plus que le plaisir d'en découvrir les secrets. Ce qu'ils en voient ne les satisfait pas, ce qu'ils savent d'eux-mêmes ne satisfait pas davantage. Un idéal du bien, vague ou précis, flotte devant leur pensée, ils le voudraient saisir ; ils voudraient se corriger, s'améliorer en s'employant au bien de l'ensemble ; ils voudraient com-
prendre, mais pour servir, avant tout ils voudraient servir, leur passion dominante n'est pas la curiosité, c'est l'amour. Ils ne sauraient ni se prendre euxmêmes pour but, ni placer leur but dans l'abstraction de la pensée ; ils ne se sentent pas isolés vis-à-vis d'un monde étranger qui serait l'objet de leur étude ou l'instrument de leur ambition, ils vivent dans tout ce qui vit, ils souffrent dans tout ce qui souffre. Ne pouvant se persuader que tout soit bien, ils n'attachent de prix à leur propre existence, à leur savoir, à leurs moyens d'action que dans la mesure où ces choses leur permettraient d'améliorer la réalité qui les environne. Exister pour eux, c'est se rendre utiles.
Que cette dernière conception de la vie soit juste ou fausse, étroite ou compréhensive, l'auteur de cet écrit cherche à s'y conformer avec un succès médiocre, mais il ne saurait s'en départir. Pendant un demisiècle il a gagné le pain du jour en exposant les pensées d'autrui et quelquefois proposé les siennes. De bonne heure les problèmes généraux de l'existence ont fasciné son imagination ; au bout d'un temps relativement assez court il s'est trouvé fixé sur quelques points essentiels pour l'assiette de la pensée et pour la direction de la conduite, sans que le courant toujours plus vif des tendances opposées ait réussi mieux que ses propres efforts critiques à les ébranler un seul jour; tandis que par défaut d'une information ou d'une pénétration suffisantes, il essayait en vain de résoudre à la lumière de ces évidences intérieures des problèmes
accessoires sur lesquels il aurait fallu prendre parti pour faire un tout de sa pensée et composer une philosophie. Satisfaite ou découragée, la curiosité de Tesprit, qui n'avait peut-être jamais été son mobile le plus intime, passa donc au second plan, et sans cesser de chercher et d'écouter, toujours jaloux de se compléter, de s'expliquer et de se réformer, il fit son propos constant de propager et de défendre les croyances raisonnées qui lui paraissent propres à faire avancer l'ordre, la paix et le bonheur dans la société, comme elles ont mis l'ordre et le repos dans son esprit. Bien d'autres se sont consumés en un semblable effort sans obtenir de résultat appréciable. Aussi vaudrait-il peut-être mieux, sous une telle inspiration, s'enfermer dans une sphère absolument pratique, chercher à guérir tel mal donné dans tel milieu donné. Mais l'action directe de la charité n'est pas à la portée de tout le monde. Ne sachant faire mieux, il s'efforce d'agir en écrivant. Malgré des expériences décourageantes, il tâche de croire qu'une parole sincère trouvera quelque part une oreille attentive. On tente beaucoup, content de faire peu, pourvu que ce soit quelque chose. Et dût-on n'arriver à rien, encore parlerait-on, car il faut parler.
Si l'exécution ne trahit pas mon dessein, je mettrai donc ici tout ce que j'ai sur le cœur, c'est-à-dire toutes les convictions personnelles sur la généralité des choses que je voudrais voir partagées, tous les sentiments dont il me semblerait essentiel à l'avenir
qu'on les admît, qu'on les comprît et qu'on s'en pénétrât. Sans les ériger en système, j'essaierai de les justifier. La plupart des notions que je voudrais \ répandre paraissent fort simples ; elles devraient être banales ; leur évidence est telle à mes yeux qu'il / est gênant d'y insister. Et pourtant nos générations n'en tiennent pour ainsi dire aucun compte ; \ on néglige, on oublie, on perd de vue celles qu'on ne \ renie pas en termes exprès. Cette impopularité des croyances qui nous sont chères ne nous inspire aucun doute à leur égard, pensant avoir assez interrogé les doctrines qu'on leur oppose pour entendre qu'elles sonnent creux. Les questions de vérité ne se tranchent ^ point à la majorité des suffrages. L'idée du progrès, qui a coniërvë biuu Uëy pàrlîsans, et qui nous semble justifiée en quelque mesure, n'implique-t-elle pas qu'à chaque journée de l'humanité, la vérité qui importe ne peut se trouver que chez quelques-uns ? Ce que sera demain s'aperçoit aujourd'hui ; mais tandis qu'au dire des mieux écoutés, l'histoire aurait déjà passé jugement sur nos opinions, il nous semblerait depuis bien longtemps qu'elles ne se soient jamais produites dans leur pureté, sans alliages contradictoires, et que nous tenions dans des mains débiles, peut-être indignes, la vérité du surlendemain.
jToxxi progrès n'est- il pas une restauration, comme (toute restauration véritable est un progrès? Du moins dans le domaine des conceptions générales, avons-nous jamais eu la pensée de faire un pas en avant sans re-
prendre pour les élaborer de nouveau quelques éléments écartés par le point de vue dont Tesprit commence à se détacher? L'histoire générale nous semble obéir à la même loi. Le monde moderne ne sort-il pas d'une combinaison de l'antiquité classique avec les éléments fournis par le Moyen- Age? L'originalité du siècle qui s'achève n'est-elle pas d'avoir voulu concilier les aspirations des deux précédents ? Si cette loi se vérifie sur une plus grande échelle, on y trouverait quelques motifs de conjecturer que le XX® siècle ne sera pas ce que voudraient plusieurs , un élargissement, pour ne pas dire une caricature du XVIII^, épuisé dès longtemps ; mais qu'après des crises inévitables, la pensée et la civilisation, qui répugnent à mourir, reprendront, pour les marier à ce qui pourra subsister d'un présent troublé, les éléments négligés ou méconnus du XVI®.
Cependant la combinaison du présent et du passé dont se compose l'avenir ne devient féconde que par la vertu d'une idée nouvelle ou demeurée latente. Hegel n'allie le progrès de Condorcet à la substance de Spinosa que dans une rotation logique stérile, sa glorification du fait n'est qu'impuissance, parce qu'il a laissé tomber l'inspiration de la philosophie critique, la pensée morale qui avait permis à Kant de concilier Locke et Leibnitz en s'élevant au-dessus de l'un et de l'autre. Cette vue féconde : que la conscience \ morale est une méthode, que nous sommes autorisés : à tenir pour certaines les thèses dont nous avons be- .
A soin pour bien agir, lors même que nous nous trouvons incapables de les expliquer, de les développer et de les faire rentrer dans le corps de la science, Kant
(ne l'a sans doute empruntée à personne : c'était la propre inspiration de son cœur généreux ; mais il en aurait trouvé le germe dans Pascal, il en aurait trouvé le développement trop confiant, peut-être, et trop hardi dans le mysticisme décrié du Moyen-Age, suivant lequel le progrès de la connaissance a pour condition et pour mesure la fidélité du penseur à régler sa conduite sur la vérité déjà connue. Cette idée du\ rapport intime entre la pensée et la conduite est pour-J tant dans son siècle le trait original de la Critique. C'est elle qui assure la valeur des synthèses kantien^ nés, c'est elle aussi qui doit les ramener à leur juste limite. Le seul a priori de l'esprit humain, devoir et ce qui l'implique, parce que l'homme lui-même.
Sous l'impulsion du devoir, l'esprit demande à l'expérience toutes les règles de la vie pratique aussi bien que toutes les lois de la nature. La suprématie de l'idée morale est l'élément vital de la pensée moderne, c'est la semence de vérité qu'il importe avant tout de conserver et de cultiver. Nous voyons dans l'idée moraie,"^ trop^vTte "obscurcie, l'étoile sous laquelle la science inductive du XIX® siècle pourra s'unir aux inspirations libératrices de la Réforme pour donner un produit fécond. C'est assez dire qu'il ne saurait être question pour notre âge d'en revenir aux formules des
lumain, c'est le'î\ le devoir, c'est M
réformateurs, mais que leur œuvre doit être reprise, renouvelée, et transformée jusque dans ses fondements.
Nous voudrions q^*il nous fut accordé de jalonner le terrain pour ua tel édifice. Le vent d'athéisme qui souffle sur l'Europe occidentale n'ébranle pas nos convictions et n'ajoute guère au poids des raisons qui nous détourneraient de les exprimer avec la perspective de n'être guère écouté de personne et d'avoir, une fois de plus, battu l'onde en vain. L'état présent des esprits nous est au contraire un sujet d'espérer. Notre ambition serait de gagner quelques hommes capables d'en conquérir d'autres à leur tour. Eh bien, si quelques personnes honnêtes et de sens rassis s'accordent le loisir de considérer sous ses grands aspects l'état présent des choses humaines et de comparer les observations recueillies en des champs divers, la philosophie à la mode leur deviendra suspecte par le seul effet du rapprochement auquel nous les invitons. Etre de son temps fut toujours la grande affaire pour le grand nombre ; mais lorsqu'il s'agit de l'avenir, il importe peut-être davantage d'appartenir au petit nombre qui juge son temps. Quelle que soit la manière dont on concevra le rapport de causalité entre les mouvements de la pensée et les modifications de l'état social j la corrélation des deux termes est un phénomène historique à peu près constant, et la réflexion nous permet d*ajouter un phénomène inévitable. Tant vaut le siècle, tant vaut sa philosophie. Mais par la
bouche de ses poètes, le siècle se vante lui-même d'être un siècle de décadence , et ses poètes n'ont peut-être ici d'autre tort que de s'en vanter. On voudrait bien laisser quelque chose à glaner aux capucins, si les capucins avaient encore la liberté de parler ; on n'accusera pas M. Spencer du phylloxéra, ni Charles Darwin de la concurrence américaine, mais franchement une littérature qui s'inspire de Pétrone et de Lucien pour évoquer des voluptés longtemps innommables estelle un symptôme de bonne santé ? Un peuple incessamment occupé de grossir sa dette en pleine paix, après l'avoir vu doubler d'un seul coup à la suite d'une guerre désastreuse, est-il sagement administré et se rend-il capable d'une action virile, ou ne sç prive-t-il pas lui-même des moyens d'agir et ne conserit-il pas à sa subordination définitive , tout en évitant d'y penser ?
Et si nous gravissions les Alpes, le Jura, les Pyrénées, les falaises de l'Artois pour nous rapprocher d'autres contrées, y trouverions-nous des spectacles beaucoup plus réjouissants ? Dieu et le devoir ont été relégués dans la chasse et le culte des reliques est délaissé. Le monde en est-il plus gai ? A-t-il beaucoup plus d'esprit depuis qu'il n'entend plus parler de l'esprit ? Voit-on diminuer le nombre des attentats et des suicides, ou ne s'élève-t-il pas dans une proportion de jour en jour plus menaçante ? Les riches sont-ils plus prudents, plus discrets, plus généreux dans l'usage de leur fortune, et la Uberté d'acquérir a-t-elle réconcilié
le pauvre avec la propriété, ou les indulgences, les complaisances, les cajoleries prodiguées par la politique aux ennemis déclarés de Tordre social n'ontelles pas eu pour unique eflfet d'attiser leur haine par l'espoir d'un succès plus facile ? Si méprisable et si punissable que fût le calcul de ceux qui entendaient se réserver les plaisirs de la terre en ajournant au monde à venir la réclamation des déshérités, il est difficile d'admettre qu'en arrachant la crainte de Dieu du cœur de ces derniers, on les rende plus modestes et plus maniables.
Aussi bien tous les disciples du naturalisme n'ontils pas épousé les espérances dorées de M. Spencer ; ils n'affirment pas tous que leurs doctrines soient salubres et qu'elles nous préparent un meilleur avenir : ils estiment simplement qu'elles sont acquises à la science et n'ont cure de leurs effets sur la société. Ceux qui ne peuvent pas s'en réjouir s'y résignent.
Nous estimons qu'ils se trompent. Sans une loi d'or^ dre et d'harmonie entre le mouvement de la pensée et/ celui des choses, nous ne concevons pas la possibilité) de la connaissance, et si Tordre ne régnait pas dans let tout, il ne pourrait s'établir nulle part. Dès lors on ne peut pas admettre que la vérité soit malfaisante, et les généralisations indémontrables du naturalisme ne sauraient être prises pour vérité.
Sans se prononcer sur ces questions ardues, les esprits capables d'embrasser du regard Tensemble des phénomènes s'apercevant qu'à titre de cause , d'élé-
ment ou de symptôme, le matérialisme en vogue fait partie d'un tout lamentable ne trouveront pas dans ce rapport une présomption de vérité qui les dispense d'un examen plus approfondi. Loin de faire crédit au matérialisme, ils le tiendront plutôt pour suspect, et ils se demanderont s'il n'y aurait rien à mettre à la place. Les circonstances nous semblent donc plutôt favorables à une démarche dont le sentiment de notre faiblesse ne suffit pas à nous détourner.
Nous implorons l'indulgence du lecteur pour les retours impatientants d'une polémique dont une obsession naturelle est la cause, mais qu'un peu d'art et de résolution aurait sans doute fait disparaître.