‹ La civilisation et la croyance (volume 2)Chapitre 11 sur 15 · IB · texte numérisé non relu

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libre, c'est être ce qu'on veut. La créature, en tant que créature, n'est pas libre, elle est ce qu'on l'a faite; mais on conçoit qu'elle ait été faite de manière à pouvoir se déterminer encore sur quelques points, et de la sorte s'achever. En tant que libre elle n'est pas créée , en tant que créée elle n'est pas libre. Plus complètement elle est déterminée, moins elle se produit elle-même, moins il reste de champ à sa liberté. Le libre arbitre des êtres conscients forme la condition pratique de la vie morale aussi bien que la condition logique d'une explication morale de l'univers , l'intérêt moral nous presse donc évidemment d'élargir son domaine et nous fait préférer l'évolution à la fabrication comme figure de l'activité créatrice. Nous suivons cette indication sans hésiter , car opposer l'évolution à la création comme deux alternatives, s'imaginer qu'on peut concevoir l'évolution qui amène l'esprit sans lui donner pour antécédent l'esprit en puissance, ou concevoir la puissance existant seule en dehors de l'acte — pour en être capable il faut d'avance avoir enterré sa raison sous les partis-pris massifs de l'empirisme systématique.

Raison religieuse enfin , où vient aboutir la raison morale : Êtres libres , nous devons vouloir librement notre nature; créatures, nous restons naturellement unis à notre Créateur ; nous devons donc réaliser cette union naturelle, nous devons nous unir à Dieu par un acte volontaire , et par conséquent nous devons nous en trouver d'abord séparés, nous devons nous donner

à Dieu, et pour se donner il faut s'appartenir, pour se posséder il faut se produire. La difficulté souveraine de la création consiste à concevoir la possibilité d'un être réel, distinct de la source de Tètre. A défaut d'une pensée claire, où nous n'atteignons point, l'idée évolutionniste conduit au moins notre imagination aussi loin qu'il est possible d'aller dans la direction voulue. D'ailleurs la communion divine, l'objet de la religion, n'est pas compatible avec ce qu'un résidu persistant du dualisme matérialiste fait appeler à des théologiens attardés une opposition de substance et de nature. Nous voulons être enfants de Dieu, nous appelons Dieu notre Père, et il n'y a pas de religion vivante en dehors de ces termes-là. Engendrement, paternité, filiation seraient, au témoignage du sentiment religieux, les seules images naturelles de ce rapport, où toute nature prend son origine. Et si le sentiment religieux nous égare, s'il doit être corrigé dans ces matières, si le point de vue religieux n'est pas celui de la vérité, alors la reUgion tout entière est une erreur , elle tombe, et nos raisons de croire en Dieu tombent avec elle. Nous ne comprenons point, mais nous croyons que le monde est sorti de Dieu pour se réaliser comme être distinct, afin de donner un objet au divin amour et de rentrer en Dieu par son amour. Tel est le commencement et la fin de l'évolution universelle, dont l'évolution de la nature devient une phase.

LA CIVILiSATIOÎ* ET LA CHOYANCE

Vil!

A la i>ienfire dans sa géiiémlUéj cette idée nous s^atisrail. Elle est la seule *iui nous permette de concLliei* la réalité de Têlre parfait, où se dirige spontanément notre pensée, avec Texpérience, qui ne nous montre pas plus dans Tunivers un inslrument joué par des mains divines qu'un mécanisme allant tout seul, mais ((ui nous y fait constater une vie propre, une intelligence innée, une lutte, un dï*ame, des puissances eu collisioUj car le panthéisme n'est pas vaincu tant que son prestige n'est point expliqué. Mais si nous essayons de préciser et d'aller au détail^ nous retombons aussitôt dans la nuit. C'est toujours la question du mal, que nous ne voulons pas éluder et que nous ne pouvons pas résoudre. Tant que nous restons dans l'abstraction tout s'arranye assez bien. En psychologie, on ne saurait contester le passage de la volonté consciente et de relïort à la nécessité et à la nature par l'intermédiaire de rhabitude. A répéter le même acte il devient plus facile, exige moins d'attention et linit par se produire machinalement, de sorte qu'il devient aussi plus flifficiie etlinalement peut-être impossible de s'en abstenir. Ainsi nous déterminons notre nature par l'usage de notre liberté; ce qui est acquis à la nature est perdu pour la liberté ; nous sommes ce que nous

nous faisons, et, plus généralement, être c'est se faire. Mais en essayant d'utiliser ces aperçus pour expliquer notre destinée conformément à l'idée morale, on rencontre une difficulté que M. Renouvier nous oppose avec beaucoup de forcée Le mal est ourdi dans la chaîne et dans la trame du monde actuel, et ce monde nous parait être l'évolution d'une puissance qui se réalise. Pour éloigner de Dieu la causalité du mal, c'està-dire pour conserver l'idée de Dieu, nous en attribuons l'origine au libre arbitre de la créature. Mais comment concevoir le libre arbitre , comment asseoir la responsabilité sans attribuer au sujet l'intelligence des alternatives qui se posent devant lui, la connaissance, ou tout au moins le pressentiment du devoir, une conscience distincte, qui ne saurait se comprendre avant l'action? Indétermination et libre arbitre s'excluraient donc, loin de se confondre. On comprendrait que le mal pût se produire au cours d'une évolution 2, on ne saurait en comprendre la présence à son origine, sinon comme effet d'une détermination antérieure. Ainsi l'évolution, formule du monde actuel, suppose comme antécédent la création de l'auteur de la chute, c'est-àdire la création de l'être que nous sommes , soit par voie d'évolution, soit par quelque autre. Les inductions qui nous disposent à statuer l'unité de la créature ne

* Critique philosophique, juillet 188G.

* M. Armand Sabatier l'explique ainsi dans une <'lude fort intéressante que nous recevons en corrigeant ces pages , trop tard pour ivsoudre la question de savoir s'il serait à propos de les ren)placer. (Critique philoso phique du 31 janvier 1887.)

S3É> l*A ClVlLtSATlÛX KT LA CROrAXCE

nous londuiseut pas au poiat de nous en faire une représentation quelcomiue* La création d'un sujet moral, son altération ^subséquente ou sa chute sont des suppositions indispensables à notre propos d'obtenir une conception du inonde conciliable avec Tau tonte de l'idée moi-îile et d'accorder Texpérience avec la raison sans sacrifier Tune à Tautre ; mais certain que la vérité se trouve de ce côté, nous n'arrivons point à I:i contempler, et la Création reste le mystère, Créatioûj chute, ces vues ne sont pas seulement anciennes et très mal portées, elles ne suffisent pas à nous conduire au point ou nous voudrions arriver. Elles ne nous ouvrent pas de chemin pour trouver la justice dans la condition des individus j et nous ne savons où placer ni comment nous représenter le sujet des premières déterminations morales, Hegel , Spencer , le théisme lui-même nous offrent des systèmes bien mieux construits, bien plus complets; mais en faveur de notre vieillerie en if^ma tique il y a ceci : qu'elle s'efforce de tenir compte impartialement de tous les éléments du problème suivant leur importance respective et sans en négliger aucun, ce qui n'est point le cas, ce nous semble, de ses rivaux plus corrects et mieux costumés.

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