‹ La civilisation et la croyance (volume 2)Chapitre 3 sur 15 · N^^PR · texte numérisé non relu

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de la souveraineté par le peuple, si le peuple respectait, s'il aimait, s'il comprenait la liberté. Sentiment de justice, calcul d'intérêt, il n'importe: si la conscience du devoir était réveillée en lui, la conscience du devoir lui apprendrait que rien ne saurait dispenser personne de faire son devoir et que par conséquant certaines défenses, certains ordres ne pouvant pas être observés, ne doivent pas être donnés, mais qu'il faut laisser agir chacun suivant ce qu'il croit être bien aussi longtemps qu'il n'empêche pas le voisin d'en faire autant. L'intérêt personnel bien consulté dirait à chaque citoyen que les rôles peuvent changer et que, si quelque jour la majorité l'écrase, le souvenir du plaisir qu'il a trouvé jadis à faire marcher les autres ne lui paraîtra peut-être pas une compensation suffisante. Que les citoyens apprennent, chacun pour son propre compte, à se gouverner, c'est-à-dire à se limiter eux-mêmes, et leur volonté collective respectera la liberté des particuliers. Ce sont-Ià certainement des banaUtés, et l'espoir d'un tel avenir pourrait bien être une utopie ; il serait infiniment à souhaiter qu'il s'ouvrît un chemin plus court pour arriver au respect des droits naturels par la législation ; malheureusement, la démocratie n'en fournit pas.

Pour Tapplication des lois, le problème est identique. Les magistrats seront éclairés, seront impartiaux lorsque ceux qui les nomment tiendront à ce qu'ils le soient. Celui qui, sans méditer d'usurpation, voudrait être, protégé dans ses biens, dans son honneur et dans

ses entreprises comprendra, s'il réfléchit, que pour appliquer les lois il faut les connaître, et ne craindra pas de restreindre son bon plaisir comme électeur en imposant aux candidats à la magistrature l'obligation de présenter quelque preuve de leur compétence ; puis dans leur nombre il choisira des juges non suivant ses sympathies politiques, mais suivant Topinion qu'il a de leur intelligence et de leur caractère ; enfin il ne reculera pas devant les sacrifices de pouvoir nécessaires pour assurer leur indépendance. L'important est qu'il sache réfléchir. Bref, pour avoir de bons jugements en démocratie, il feut que la conscience publique mette la justice au-dessus des partis. Ce point essentiel ne saurait être obtenu par les voies légales, il dépend uniquement des mœurs.

Loin de mettre en péril la haute culture, la démocratie en favoriserait plutôt l'avancement si le peuple souverain était assez éclairé pour comprendre, d'un côté que cette culture, qui restera nécessairement le partage d'un petit nombre, est néanmoins indispensable aux progrès de sa propre instruction, de l'autre que loin de pouvoir définir cette culture supérieure et d'en connaître les chemins, il ne se fait pas même une idée bien claire de la culture à laquelle il doit tendre et qu'il peut espérer pour lui-même. En matière d'instruction publique à tous les degrés, il faudrait qu'il se dessaisît en faveur des hommes les plus éminents dans chaque branche, ou du moins qu'il prît le parti d'adopter leurs avis de confiance. Pour s'y résou-

dre, il lui faudrait tout au moins savoir qu'il ne sait pas ce que c'est que savoir, humilité qui suppose une intelligence assez développée. Ce n'est pas la loi, ce ne sont que des efforts individuels qui peuvent porter à ce niveau le législateur démocratique.

Ainsi, la justice, la liberté, la civilisation ne se concilieront avec la souveraineté du peuple que par un progrés des lumières et de la moralité générale dont Fexercice de cette souveraineté rend le besoin très sensible à quelques-uns sans le procurer par lui-même; car ce qu'il fait gagner en expérience est tout au moins compensé par l'aliment qu'il fournit aux passions cupides, à l'orgueil, à la présomption. Si décourageante que puisse être cette conclusion, le salut politique en démocratie dépend uniquement des efforts privés, de la mission intérieure, s'il est permis de généraliser cette locution, bref, des conversions individuelles que les hommes sains d'esprit et droits de cœur pourront obtenir par leurs exhortations publiques, par leurs entretiens particuliers et par leur exemple. N'attendez rien des partis : évidemment ils se valent tous, car celui qui reculerait devant les moyens employés par son adversaire n'aurait aucune chance de l'emporter. Dès lors, s'il n'a pas disparu de la scène, c'est qu'il est prêt à faire tout ce que fait l'autre, suivant l'occasion. Chacun d'eux accepterait gaîment la charge d'exécuter le programme qu'il prétend combattre aujourd'hui, s'il plaisait à la majorité de la lui commettre. De ce côté, il n'y a rien, absolument rien.

Chercher dans quelque perfectionnement du mécanisme politique un remède aux excès de la démocratie sans toucher au principe de la démocratie, c*est chercher un levier propre à fonctionner sans point d'appui. L'unique ressource est de gagner les individus l'un après l'autre au respect de la justice. Mais la mission moralisatrice où l'on se rabat n'est pas une entreprise aussi chimérique , aussi désespérée qu'il le semblerait à première vue. En elfet, pour obtenir quelque chose en politique, et même de beaux résultats, il ne serait pas nécessaire d'avoir réformé les sentiments du peuple entier, ni de la majorité du peuple; il suffirait de changer un peu les proportions dans le sens du bien, et de persuader à ceux qui ont déjà pris intérieurement parti pour la liberté que c'est un devoir pour eux de travailler à propager leurs convictions. Finalement, il y a dans le monde quelque chose comme le bon sens. Chacun aime à voir triompher la justice dans les affaires où son intérêt personnel n'est pas engagé. Si la candidature d'hommes consciencieux et connus pour tels se trouvait franchement posée, un ou deux avocats décidés y rallieraient bien quelquefois assez d'électeurs pour faire sortir leur nom des urnes, cartons les électeurs ne sont pas

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enrégimentés. La notoriété désigne déjà quelques hommes purs dans les parlements de chaque pays, et prouve ainsi que la possession de la confiance publique n'est pas absolument incompatible avec la dignité du caractère. Si le noyau des députés résolus à faire passer la justice avant tout grossissait au point d'être compté parmi les groupes de la Chambre, il rallierait dans bien des rencontres les fractions dont l'intérêt particulier ne s'opposerait pas à la justice en l'affaire agitée, tantôt l'une, tantôt l'autre. On a déjà vu des choses pareilles. Les puissances que nous invoquons sont à l'œuvre en bien des lieux ; il s'agirait simplement de les renforcer.

Concilier la démocratie et la liberté, tel est le but, inspirer aux individus, un à un, le respect de la liberté individuelle, leur en communiquer l'intelligence, telle est la tâche. L'œuvre n'est pas impossible, elle est difficile. Nous avons vu qu'en face de la souveraineté populaire les garanties politiques, les dispositions constitutionnelles pour assurer la liberté des individus dans l'état sont illusoires. Cette liberté ne subsistera que dans la mesure où la majorité voudra qu'elle subsiste. La majorité ne le voudra pas sans de puissants motifs, car la liberté du voisin est un obstacle à la nôtre : naturellement nous voudrions lui faire faire ce qui nous plaît, nous voudrions qu'il voulût ce qui nous plaît. Pour modifier ce sentiment ou pour en contenir les effets, l'esprit politique lui-même ne nous offre que de faibles ressources. Celui dont la politique

est rinspiration, dont un idéal politique est l'idéal, celui dont les affections se concentrent exclusivement sur l'état auquel il appartient, voit naturellement dans l'Etat le moyen et le lieu convenables pour réaliser tout ce qui lui paraît bien. Par conséquent il ne tend pas à limiter la compétence de TEtat, mais bien plutôt à l'affranchir de toutes limites, soit qu'il ait réellement le bien public en vue, soit que, ambitieux vulgaire, il cherche simplement à se satisfaire lui-même par l'exercice du pouvoir. Nous ne ferons donc pas aimer la liberté par des considérations purement politiques, nous ne la ferons pas même comprendre, car on ne l'entend pas sans quelque peine, et tout effort suppose un intérêt.

Réussirons-nous mieux par des considérations matérielles ? — Peut-être auprès de quelques-uns, s'ils ne sont pas déjà tout convertis. Sauf à réclamer dans l'occasion des droits protecteurs, les industriels, les négociants, les capitalistes sont volontiers libéraux, ils n'aiment pas que l'Etat se mêle de leurs affaires; mais ces groupes ne forment ensemble qu'une minorité. Le nom de classes dirigeantes ne leur convient déjà plus dans certains pays et ne leur conviendra bientôt plus dans quelques autres. Le pauvre qui leur vend son travail et le travail de ses enfants parait libre dans ce contrat ; mais cette liberté nominale ne lui suffit pas , il invoque la protection de TEtat, et ses réclamations sont assez pressantes, assez fondées pour décider à intervenir les gouvernements que leur composition

devrait le moins y disposer. L'intérêt économique pourra suggérer à quelques-uns de grands sacrifices pour la liberté, il ne les décidera pas à tous les sacrifices, et le fît-il, ce ne serait pas encore assez.

Il faut décidément chercher ailleurs. Il faut trouver un objet, un bien, un but qui puisse être un but pour toutes les classes de la nation, un bien tel que nul prix ne semble trop grand pour le conserver ou pour l'acquérir, et qui implique la liberté politique comme garantie ou comme condition indispensable. Les forces qui ont créé les libertés modernes pourraient servir à les défendre. Si nous ignorions que l'histoire véritable commence avec l'an 1789, nous nous risquerions à dire que celle des Provinces-Unies sous Philippe II, celles de la Grande-Bretagne et de l'Amérique du Nord sous les Stuarts nous montrent assez clairement la nature de ces forces et nous en attestent la puissance. Quoi qu'il en soit, un renouvellement moral peut seul arracher la liberté civile aux périls qui l'environnent; il s'agit de trouver le mobile capable de produire un tel renouvellement.

En résumé, la démocratie, où tous les peuples s'affaissent plus ou moins rapidement en vertu de leur pesanteur, semble s'opposer par ses tendances naturelles à la guerre entre les nations ; mais elle favorise à l'intérieur la violence des partis et la médiocrité des idées. Hostile aux supériorités individuelles, elle tend par là même à déprimer le niveau général ; organe des passions populaires, elle se concilie mal avec

rimpartialité de là justice et menace au plus haut degré la liberté des individus. Il n'y a pas de remèdes politiques à ces maux politiques, attendu qu'en démocratie la force destinée à balancer l'impulsion populaire ne saurait prendre un appui nulle part.

Nous n'affirmons point, on Ta bien vu, que l'empire exclusif du nombre soit le régime le plus équitable. Nous n'entendons point fermer la porte aux réformes légales qui auraient pour objet de tempérer, de corriger cet empire ; mais l'adoption de telles réformes par la masse investie aujourd'hui des droits politiques supposerait une intelligence des conditions de l'ordre et du progrès social dont les peuples de l'Europe semblent aujourd'hui bien éloignés. Prêts à s'incliner sous des maîtres de leur choix, ils exécreraient l'idée de sanctionner légalement une hiérarchie quelconque. Ainsi toute réforme politique sérieuse impliquerait préalablement une réforme morale, et d'autre part la réforme morale tiendrait bien lieu, du moins en quelque mesure et pendant quelque temps, de la réforme politique.

Pour qu'un peuple arrive à borner son action collective — et tout le problème politique est au fond là — il faut et il suffit qu'un nombre de citoyens capable de déterminer un mouvement de l'opinion aient appris chacun pour son compte à se limiter, à se gouverner eux-mêmes.

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