LEÇON D'OUVERTURE A LA SORBONNE
Messieurs,
Mon premier devoir, en inaugurant le cours nouveau dont j'ai eu l'honneur d'être chargé, est d'exprimer ici mes sentiments de profonde gratitude pour les hommes d'élite qui ont bien voulu s'intéresser à son établissement : en particulier pour notre éminent doyen, M. Alfred Croiset, et pour les autres membres de la Faculté qui, par un vote unanime, ont proposé au Conseil de l'Université cette fondation; pour le Conseil lui-même, et pour son vénéré président, M. Gréard, qui l'ont décidée ; pour le Ministère, enjQn, qui l'a bienveillamment approuvée. La haute autorité intellectuelle des maîtres que je viens de nommer suffît à vous faire toucher du doigt, dès le début, l'intérêt des études que nous allons entreprendre. Permettez-moi pourtant d'y insister quelque peu.
A mesure que l'histoire prenait, au cours du XIX® siècle, les caractères d'une véritable science et
qu'elle gagnait en profondeur, elle ne se développait pas moins en étendue et, chaque jour, élargissait son domaine. Non contents de rajeunir à nos yeux tout le passé de l'Occident, depuis les âges classiques jusqu'aux temps modernes, les historiens nous dévoilaient peu à peu des civilisations plus antiques et plus lointaines. Ils s'attaquaient d'abord à la vieille Egypte; puis, aux anciens empires de l'Assyrie, delà Babylonie, de la Perse, de la Médie; tandis qu'ils renouvelaient l'étude de la Phénicie, de la Judée, de la Syrie, de l'Arabie, de tous les pays sémitiques, et qu'ils nous ouvraient enfin les mystères de l'Inde. Mais ce n'était pas assez : car, plus loin encore, un monde immense s'agite, un monde vivant, plus vaste et plus peuplé que l'Europe, un monde prodigieux par l'antiquité de ses races et par la richesse de ses civilisations. C'est tout un univers, une région merveilleuse qui, déplus en plus, appellenos recherches. Après l'Occident, l'histoire a embrassé l'Orient; après l'Orient, elle doit s'emparer de l'Extrême-Orient lui-même. Elle doit fouiller à fond cette large province jaune, qui occupe tant de place à la surface du globe comme dans les annales de l'humanité, mais qui en a tenu si peu, jusqu'à ces derniers temps, dans l'esprit des hommes de race blanche; elle doit exploiter cette mine de faits et d'idées : elle en tirera des trésors. Par là, d'ailleurs, à travers la Chine, la Corée et l'archipel du Japon, elle pourra rejoindre l'Amérique ; en quittant cette fourmilière de l'Extrême-Asie, si elle continue son chemin, elle retrouvera, au delà de l'océan, le Mexique, le Pérou et leurs ruines glorieuses : elle aura parcouru le cercle de ses voyages intellectuels, compris et comparé toutes les grandes civihsations de l'univers, et lorsqu'elle
reviendra enfin à notre Occident, elle aura fait son tour du monde.
Mais dans cet Extrême-Orient, si vaste, il faut choisir : entre tous ces empires qui se présentent à nous, il faut étudier d*abord celui qui offre le plus d'intérêt pour rhistoire; il faut aller au plus pressé. Or (pour ne parler que des trois pays qui ont joué les rôles principaux sur ce grand théâtre), fsi la Chine s'im-"^ pose à notre attention par sa haute antiquité, par sa formidable masse, par son influence séculaire sur toutes les contrées voisines qu'elle initia à la civilisation; et si la Corée, longtemps enveloppée de mystère, fermée, ignorée, inabordable à TEarope, exerce sur notre curiosité un singulier attrait; malgré tout,{cen'en est pas moins le Japon qu'il importé"^ Te plus de connaître. En effet, l'objet essentiel de la science historique n'est pas de décrire des peuples ; puissants ou des peuples étranges : c'est de chercher ^ , les lois de la vie sociale par l'étude d'un peuple en, : évolutiônT] La Chine dresse devant nous une civih- '~sàtion colossale : mais, depuis trois mille ans, elle n'a presque pas changé. La Corée nous séduit par son apparence originale : mais, faute de renseignements ptécis, le secret de son développement intime "^ous échappe./Seule, l'histoire du Japon nous montre^ un grand peuplë^en marche, une nation qu'on peut suivre dans son progrès normal, depuis ses premiers pas jusqu'à ses dernières conquêtes, à travers toutes les phases d'un avancement continu. Elle déroule à nos yeux toute une sociologie en action, où se peut vérifier, dans un domaine restreint, l'application dea ^loi^ les plus générale^ Surtout, elle livre à l'analyste patient une matière vraiment admirable, la plus heureuse qu'il pût rêver, puisqu'elle étale devant
lui, d*abord T accroissement régulier d'une société toute spontanée, puis, au vi® siècle de notre ère, la transformation de ce premier état sous les influences coréenne, chinoise et même hindoue, enfin, au XIX® siècle, la transformation de ce second état sous Tinfluence européenne, et la constitution d'un troisième ordre de choses que chacun peut voir s^laborer, à cette heure môme, sur les Ueux. Le Japon nous apparaît donc comme un organisme e£^ traordinaire, qui tour à tour s'est enrichi de la civilisation orientale, puis de la civilisation occidentale, sans perdre pour cela sa culture native : car c'est précisément la marque du génie japonais de s'être toujours assimilé pleinement ce qu'iltirait du dehors, d'avoir su rendre sienne toute importation étrangère ; et dans ce microcosme, nous retrouvons ainsi, outre notre Europe, la Chine, la Corée, tout cet Extréme- I Orient qu'il semble presque inutile d'aller étudier î ailleurs, puisqu'il est là, par fortune, en raccourci, j vivant, palpitant au sein de la race la plus souple / qui fût jamais.
Pour mieux se persuader de l'intérêt que présente cette étonnante civilisation du Japon, il pourrait être bon de l'envisager, tour à tour, à trois points de vue : au point de vue scientifique, au point de vue pratique, au point de vue philosophique. On verrait alors que nulle étude peut-être, à cette heure, ne saurait avoir plus de prix pour l'historien qui aime à sonder les lois sociales, à en peser les conséquences positives et à en méditer les suprêmes leçons. Mais pour le présent, mieux vaut nous borner que de nous en tenir à des vérités trop générales. Un rapide coup d'oeil jeté seulement sur le côté scientifique de la question suffira d'ailleurs à faire pressentir ce que
son côté pratique réserve aux réflexions du politique ou de Téconomiste, son côté philosophique à celles du penseur.
Plaçons-nous donc au point de vue scientifique pur, c'est-à-dire au point de vue de Thomme d'études qui, dans l'histoire, ne poursuit que la vérité. Que va-t-il pouvoir tirer de l'histoire japonaise ^AiTprëmier regard, il semblerait que cette civilisation lointaine ne doit offrir qu'un intérêt secondaire, et que si on la rapproche, par exemple, de la civilisation grecque ou de la civilisation romaine, elle ne pourra , soutenir la comparaison^ Mais Dn'en est rien: et'précisément, une telle objection ne saurait venir que de l'éducation toute classique que nous avons reçue : elle disparait dès qu'on pénètre un peu plus avant dans ce domaine asiatique si longtemps fermé. On s'aperçoit alors que non seulement les civilisations d'Exlrême-Asie, considérées en elles-mêmes, ont valu à peu près nos civilisations occidentales, mais encore que, confrontées à ces dernières, elles peuvent servir, dans une large mesure, à nous les faire mieux connaître, en nous montrant sans cesse dans leurs états présents nos états passés. -/Que la civilisation des Chinois, des Japonais ait été aussi bril- , lante que celle des Grecs, que celle des Romains \ surtout, c'est ce qu'on ne saurait nier après avoir fait une étude quelque peu sérieuse des unes et des autres. Si, en certaines choses, ces peuples asiatiques ont été inférieurs à nos anciens, en d'autres choses ils leur ont été supérieurs ; à tout prendre, ils représentaient un degré de culture aussi remarquable ; et en somme, nous ne les avons distancés, comme nous n'avons dépassé les anciens eux-mêmes, que par le grand effort spéculatif qui a produit nos sciences
modernes et leurs merveDleuses applications. 7La Grèce, avec ses arts et ses lettres, a bien mérité du genre humain; Rome pareillement, avec son droit immortel : mais il ne faut pas oublier que l'histoire romaine, que Thistoire grecque n'ont été que des épisodes dans Thistoire universelle, et que la Chine, avec sa formidable organisation sociale et intellectuelle, a tenu aujpaoins autant de place que Rome dans le mond^, tandis que le vieux Japon, avec sa vie si prodigieusement raffinée, a longtemps brillé dans ses lies lointaines comme une Grèce de l'Extrême- Orient. ,0e sont des faits certains, que nos habitudes d'esprit nous inclinent à méconnaître, parce que toujours, fatalement, un lettré de Paris, même le plus large d'idées, apercevra les choses un peu de la manière dont les regarde son confrère de Pékin; mais /pour un spectateur impartial, placé à égale distance ^ entre ces deux centres, la vue changerait, et à côté de rOQcident, l'Orient reprendrait sa grandeur. Ces deux moitiés du monde sont faites pour se compléter : l'histoire de Tantiquité en est la meilleure preuve; et plus nous élargirons le cercle de nos recherches, plus nous reconnaîtrons que l'étude de ces grandes civilisations asiatiques, même les plus lointaines, mérite d'attirer tous nos efforts. — D'autant plus que cet éclat de l'Orient, àson tour, peut jeter sur l'histoire de notre Occident de vives lumières. D'un côté, en effet, nous rencontrons sans cesse, dans l'abondance des richesses que ces empires font ruisseler sous nos regards, mille phénomènes pareils à ceux que nous connaissions, que nous observions chez nous, sans toujours le s bien comprendre; et ces ressemblances peuvent évidemment donner lieu aux plus précieuses comparaisons. Par exemple, au
Japon, Tart rappelle souvent le génie grec, le droit était presque romain, la féodalité semblait tout eu- , ropéenne; qui ne voit les indices que Thistoire pourrait tirer.de ces faits, pour Téclaircissement de certains problèmes obscurs? D'un autre côté, et au rebours, nous trouvons là-bas des choses qui paraissent étranges, parce qu'elles sont le renversement de toutes nos notions. Telle idée que nous considérions conmie un axiome, parce que l'éducation et surtout l'hérédité l'avaient inscrite au plus profond de nos cerveaux, apparaîtra à tout penseur d'Extrême- Orient comme une absurdité manifeste ; et à l'inverse, telle conception qui choque notre^esprit lui ^ semblera un principe inné de la raison.; Je suppose que vous discutez avec l'un d'eux sur la question de l'inmiortalité de l'âme : après quelques instants, vous vous apercevez que votre interlocuteur croit que l'honmie a plusieurs âmes, tandis qu'il ne s'étonne pas moins de constater que vous pensez n'avoir qu'une âme unique ; cela vous donne à réfléchir... Transportez ce contraste à mille autres détails, dans tous les domaines de la culture, de la vie : que d'oppositions fécondes en enseignements I En définitive, ce n'est qu'en voyant les choses dans ce qu'elles ont de différent qu'on apprend à les distinguer. Nous ne devons pas nous considérer, mais nous comparer, pour nous bien connaître. Étudiez les Japonais, et vous comprendrez mieux les Français; analysez leur civilisation, et vous jugerez mieux la nôtre ; regardez l'étranger, l'Oriental, dans ses types les plus caractéristiques, et vous saisirez mieux tout ce qui constitue notre type européen, notre type national. — ^ C'est ainsi que, par leurs oppositions comme psœ ^ leurs similitudes, les civilisations d'Extrême-Orient,
{ en particulierla civilisation japonaise qui les résume toutes, peuvent nous éclairer sur notre propre génie, sur notre propre histoire, et que ces civilisations, déjà si importantes par elles-mêmes, le deviennent plus encore, contre toute attente, lorsque nous les ' étudions par rapport à nous.
Ces vérités apparaissent dès qu'on considère, à vol d'oiseau, Thistoiie externe du Japon, le cadre où sa civilisation s'est déroulée. Quelle suite d'événements, quelle épopée brillante, depuis les origines jusqu'à ce XIX® siècle qui a vu la seconde des deux grandes révolutions du pays I — C'est d'abord le Japon primitif, si attachant par ses obscurités mêmes : c'est, sur cette «terre des dieux », comme l'appelait la tribu descendue du ciel, sur ce sol choisi où la géographie se montre si bien la base vivante de l'histoire, l'immense mêlée des races, la fuite des aborigènes devant les conquérants mystérieux dont l'anthropologie, la philologie, la science comparée des mythes et des sociétés recherchent de concert l'origine inconnue ; et ce sont les mille premières années de la chronologie japonaise, la fondation de l'empire, les règnes de l'antiquité sacrée, toute cette longue période où la critique historique conmience à peine à jeter quelques clartés. — Puis, c'est le vieux Japon, la période de treize ou quatorze siècles inaugurée par l'adoption de la civilisation chinoise : et c'est, pour ne citer que quelques points curieux, le vm® siècle après Jésus-Christ, où la civilisation atteignit, à la cour de Nara, une grandeur et un raffinement si extraordinaires; le ix« et le x® siècles, où la cour de Kiôto brilla aussi d'un si vif éclat, facile à évoquer lorsqu'on lit les romans, les mémoires et les journaux intimes de l'époque ; le xi® et le xii® siè-
clés, où Ton peut suivre, au bruit de la lutte épique des Taïras et des Mînamotos qui ont supplanté les Foujiwaras, le remplacement d'un gouvernement civil par des dominations militaires et la lente formation de la société féodale que vont essayer de diriger les shogouns ; le xni* siècle, époque d'anarchie guerrière, intéressante pourtant au point de vue intérieur par rétablissement de la régence des Hôjôs, au point de vue extérieur par la formidable tentative d'invasion de Koublaï Khan; le XIV® siècle, âge non moins troublé, mais où, par bonheur, s'élèvent bientôt les Ashikaghas, qui, pendant le xv« siècle surtout, font refleurir une civilisation éclatante; le xvi® siècle, où s'inaugure la série des rapports avec l'Europe : arrivée de Mendez Pinto, apostolat de saint François-Xavier, luttes des Portugais et des Espagnols, des Jésuites etdes Franciscains, ambassades à Rome, persécutions contre les chrétiens, commerce des Hollandais, voyages des aventuriers japonais en Occident et des aventuriers occidentaux au Japon, bref tout un monde de faits trop peu connus chez nous, et qui cependant mériterait des études sérieuses; en môme temps qu'apparaissent les grandes figures de ce puissant XVI' siècle et du début du xvii® : Nobounagha, le rude centralisateur; Hidéyoshi, le Napoléon de làbas, qui fit la conquête de la Corée et rêva celle de la Chine ;Iyéyas enfin, le politique et l'administrateur de génie, le dompteur de la féodalité, le fondateur de cette brillante lignée des Tokougawas qui, après avoir fermé les portes du Japon, le maintint pendant plus de deux cents ans dans cette longue paix, féconde en œuvres exquises, qui ne devait être interrompue qu'au milieu de ce siècle par l'arrivée sou-
daine et les menaces brutales des Américains. — C'est alors le Japon moderne qui se révèle et qui, subitement, grandit sous nos yeux, depuis la révolution de 1867 jusqu'à l'heure présente : c'est la restauration du pouvoir à l'empereur, dès longtemps préparée par les écrivains du xviii® siècle, et que le danger extérieur ne fît que précipiter; Tabolition de la féodalité, que remplace aussitôt une centralisation énergique; la décision si sage, prise par le gouvernement d'alors, d'adopter sans retard la civilisation de l'Occident pour se protéger contre l'Occident luimême, et, puisqu'il le fallait, de s'armer à l'européenne, d'acquérir tous les secrets, toutes les ressources utiles qui faisaient la force de l'étranger; enfin, c'est le mouvement spontané, l'élan général de la nation qui, après quelques années de défiance et d'attente, prend goût comme ses chefs eux-mêmes à la civilisation occidentale, la juge supérieure et bienfaisante, au moins dans ses formes matérielles et dans certainç34iarties de sa vie sociale ou de son ^' trésor intellectuel J le vieux Japon s'empare de toutes ces choses d'Occident comme le Japon primitif s'était saisi des richesses chinoises, avec la même avidité et la même souplesse, et, pour la seconde fois, une civilisation étrangère s'incorpore à la civilisation nationale, qu'elle vient compléter sans l'abolir.
Mais après cette rapide esquisse des événements les plus apparents, allons un peu plus au fond des choses, entrons dans l'histoire interne, et nous verrons que si la destinée du pays fut féconde en accidents pittoresques, les profondeurs de sa vie sont une mine autrement précieuse encore pour rhistorien des civilisations. Ici, comme tout à
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rheure, U faut se limiter et choisir. Qu'il nous suffise donc d'indiquer quelques traits épars, quelques faits pris tour à tour, çà et là, dans les divers domaines dont une civilisation se compose. La seule mention de ces points isolés évoquera dans Tesprit assez d'idées pour laisser deviner ce que nous n'aurons pas dit.
Pour commencer par la partie la plus terre à terre, mais la plus nécessaire aussi, de toute civilisation humaine, il faudiait d'abord jeter un coup d'œil sur la vie matérielle du pays. Contentons-nous de remarquer que, sous ce rapport, l'ancien Japon réserve plus d'une surprise à l'économiste. — S'il considère, d'abord, le système de production, il se trouvera en face d'une agriculture, d'une industrie, d'un commerce étrangement développés. L'agriculture ayant toujours été, pour les Japonais, le métier utile et noble par excellence, rien d'étonnant s'ils s'y livrèrent avec amour et succès ; il n'en est pas moins bizarre de voir les résultats obtenus, avec des charrues semblables à celles du temps des Pharaons, mais aussi grâce à un art merveilleux dans la pratique de l'ensemencement, de l'amendement, de l'irrigation de chaque parcelle de terre, par ces patients laboureurs dont la culture est bien plutôt de l'horticulture et dont les champs sont tenus comme des jardins. Que dire de l'industrie, de l'industrie d'art surtout, dont les chefs-d'œuvre, orgueil des collections européennes^j^Jlaissent assez présumer l'organisation intime 'î Mais c'est surtout dans le domaine du commerce qu'on peut saisir sur le vif l'activité et l'intelligence de ce peuple, parce que précisément, en cet ordre de choses qu'il méprisait, et privé du secours précieux que les rapports internationaux offraient à
ringéniosité de ses frères d'Europe, il est arrivé d'instinct aux mêmes inventions. Au milieu du xvu' siècle, alors que nous n'avions guère de banques sérieuses que dans quelques villes italiennes et hollandaises, les banques japonaises, unies en un syndicat puissantT t'ecevaient des dépôts, payaient dés chèques, émettaient des billets, négociaient des lettres de change, faisaient l'escompte, opéraient enfin à peu près conmie des banques modernes; entre ces modes de crédit, plusieurs dataient de loin, la lettre de change par exemple, qui, au xui^ siècle, à peine connue en Europe, était là-bas l'objet de règlements minutieux ; tandis que d'autres, comme le chèque, ne devaient entrer que cinquante ans plus tard, au commencement du xviii*' siècle, dans la pratique de rOccident. Peut-être peut-on conclure de là que les Japonais ne furent pas seulement une race d'artistes. — On s'en convaincra mieux encore si l'on étudie leur ancien système de répartition des richesses ainsi créées; Là, sous le couvert d'un despotisme apparent, vous observez une véritable démocratie, sage et heureuse» Un socialisme paternel protège des millions de travailleurs, presque toujours producteurs autonomes, indépendants et ûers. Pour ne citer que la classe la plus nombreuse, celle des agriculteurs, quelle harmonie dans leur organisation laborieuse 1 Ils étaient réunis en groupe patriarcaux, qui formaient des communautés de village : nul n'était asservi, car tout se faisait par le consentement général ; nul n'était écrasé d'impôts, car aucune taxe locale n'eût pu être levée sans le sceau de chaque contribuable ; nul n'était privé de secours, car un esprit d'aide mutuelle, qui pénétrait tout, tenait lieu à la fois de caisses d'épargne, de
compagnies d'assurances, d'hôpitaux, d'hospices pour les enfants trouvés, de tribunaux, de tout ce qu'ont dû imaginer notre prévoyance, notre charité et notre justice officielles; par-dessus tout, enfin, nul n'était exploité : car pas un créancier n'eût osé tenter l'expropriation d'un petit propriétaire malheureux, et, à son tour, pas un propriétaire n'eût refusé au fermier, en cas de mauvaise récolte, le produit entier de son travail. Ainsi, tous vivaient en paix, en bonsvoisins, chacun s'occupant de ses affaires sans négliger celles de la communauté générale ; ces pauvres paysans étaient de bons philosophes, et si, parmi eux, on trouvait peu d'hommes riches, du moins on n'y voyait jamais d'indigents. — Quant au système de consommation, enfin, et pour ne parler encore que de la grande classe agricole, quelle prudence dans les lois somptuaires que lui imposait le gouvernement! Tout était réglé avec sollicitude, d'après les fortunes : la grandeur des maisons, l'étoffe des vêtements, les menus des repas; et tous se soumettaient, reconnaissants, à ces dispositions bienveillantes qui les préservaient des sottises du luxe, des excès de boisson, des folles rivalités, de toutes les causes de misère. — Cette économie sociale n'était peut-être pas si mauvaise, puisqu'elle a fonctionné, harmonieusement, pendant les deux siècles et demi d'isolement de l'empire ; et si elle n'a pas fait du Japon le pays d'activé culture, d'industrie fiévreuse, de commerce extérieur intense qu'il tend à devenir aujourd'hui, du moins peut-on dire que, pendant cette longue période, elle a donné au paysan, à l'ouvrier, au commerçant lui-môme un bonheur qu'ils ne connaîtront plus désormais.
Mais de l'économie politique, passonsau droit, qui,
par ses attaches pratiques comme par ses élans vers un plus haut idéal, sert pour ainsi dire de transition «
entre la vie matérielle et la vie spirituelle d'un peuple. Dans cette nouvelle région, on pourra voir comment Tesprit japonais a poursuivi Tordre et la justice; et plus on fouillera l'énorme littérature où se sont entassées les lois et les coutumes du pays, depuis l'antiquité jusqu'à l'ère présente, plus on s'apercevra que l'histoire du droit japonais est digne d'obtenir une place d'honneur dans l'histoire générale des législations comparées. — Cette jurisprudence, en effet, nous montre aux prises toutes les doctrines sociales possibles, sous toutes les formes positives qu'elles peuvent revêtir: vieilles idées indigènes, autant religieuses que civiles, marquées à la fois dans les annales primitives et dans les anciens rituels; nouvelles idées chinoises, bientôt « mêlées aux premières, et reconnaissables dans toute J la série des grands codes rédigés depuis le ^ viii® siècle, en môme temps que dans une multitude de lois impériales ou shogounales, d'arrêts des magistrats, d'études critiques des commentateurs; idées occidentales enfin, qu'une évolution savante fait peu à peu entrer dans la vie pratique, après les avoir inscrites dans la conslitution et dans les codes actuels. Étudiez le droit public: vous y trouvez le secret de l'unité et de l'activité nationales dans le groupement patriarcal d'une nation entière autour de son plus ancien chef de famille, dans le culte eur thousiaste de quarante millions d'âmes pour cette prodigieuse lignée d'empereurs qui se nomme ellemême « la dynastie ininterrompue dans l'éternité ^ des âges », qui est à tout le moins la plus vieille maison régnante du monde, et en qui réside au-
jourd'hui même pour les Japonais, comme aux premiers temps de leur histoire, Tâme de la patrie, vivante aux yeux de ses fils. Étudiez le droit pénal: vous y découvrez une évolution assurément peu commune, la transformation graduelle d'un droit indulgent en un droit sévère, qui ne s'adoucit enfin lui-môme que grâce à l'introduction de notre droit criminel. Étudiez le droit civil : en observant l'organisation de la famille, depuis les cérémonies initiales du mariage jusqu'aux règles les plus artificielles de l'adoption, (vous penseriez relire les textes du droit ronîâlnj tandis qu'en observant l'organisation de la propriété ,[sous l'ancien régime, vous croiriez voir revivre tout notre vieux système féodal ; en attendant que vous constatiez, non sans surprise, dans le nouveau code^ civil de l'empire, une œuvre législative égale, sinon supérieure, aux derniers projets européens (Î)/Etsi, du droit interne, vous éten- j diez vos regards au droit international lui-même, quelle série d'événements et d'idées, depuis les conceptions du Japon primitif, si hospitalier à l'étranger, en passant par celles de l'ancien régime, si ouvert et si fermé tour à tour, jusqu'à la période moderne, à l'exterritorialité, aux traités récents! — Quelle étrange destinée que celle de ce peuple, et quel étonnant spectacle que celui de son aptitude à évoluer! Il y a trente-trois ans, son édifice politique était un impérialisme idéal, à l'ombre duquel régnait le chef d'une aristocratie féodale : aujourd'hui, c'est un impérialisme réel, qui depuis dix ans s'est adjoint
(1) Nous sommes heureux de faire remarquer ici que, des trois principaux rédacteurs du nouveau Gode,MM.Noboushigé Hodzoumi, Masaekira Tomii et Rendjirô Oumé, tous trois professeurs à la Faculté de droit de Tôkio, les deux derniers sont de brillants docteurs de notre Université de Lyon.
un système constitutionnel, et depuis Tan dernier un esprit parlementaire. [ÏÏ^y a trente- trois ans, son édiu^ ^ ^ce domestique était une maison romaine : aujourd'hui, c'est presque une mais on fr ançaise, tant individualisme y a fait de progrè&AIl y a trente-trois ans, son édifice national était une demeure close depuis des siècles : aujourd'hui, c'est un lieu puhlic où se coudoie tout l'univers. Le Japon s'est renouvelé ; et cependant il garde son vieux génie : il a eu l'art de faire avec l'Europe, comme avec la Chine jadis, un échange où il gagnait tout sans rien perdre, où il s'enrichissait sans s'appauvrir. N'est-ce pas dire assez que son droit, plus que celui de toute autre nation peut-être, est un objet de choix pour l'historien qui aime à chercher, sous l'apparence factice des transformations légales, les plus intimes ressorts du progrès des sociétés.
Arrivons enfin à la partie la plus élevée de la civilisation, à cette vie proprement spirituelle qui se trouve déjà sans doute à la racine de l'arbre social, mais qui en apparaît surtout comme la fleur et l'épanouissement suprême. Le fond essentiel de cette psychologie nationale, c'est la religion. — Or, quel plus beau sujet d'étude, pour l'historien des religions comparées, que celui de la religion japonaise, sous les formes multiples qu'elle a revêtues tour à tour ? Au début, vous êtes en présence du vieux Shinnto, c'est-à-dire en face d'un culte des ancêtres et de la nature où semble revivre Tâme antique. A mesure que vous analysez cette religion lointaine, dans les précieux documents éciits qui, par fortune, nous en sont restés ; à mesure que vous pénétrez les rituels des pontifes et les annales des anciens règnes, pour extraire de tout cela les idées élémentaires de la
race sur la vie et la mort, sur le sommeil et les rêves, sur les esprits, sur les dieux, sur le monde futur, puis la mythologie où ces idées ont pris corps, les cérémonies enfin, publiques ou privées, au moyen desquelles elles s'expriment ; et à mesure que vous rapprochez cette « voie des dieux », comme rappellent ses propres fidèles, du chemin sacré qu*ont suivi les autres peuples, vous constatez une fois de plus que ces routes sont parallèles et que révolution religieuse fut partout la même dans l'humanité. Mais bientôt survient le Bouddhisme qui, en se mêlant à cette doctrine nationale, s'éloigne de plus en plus du bouddhisme chinois, comme celui-ci avait fait du bouddhisme hindou ; et vous voyez se dérouler toutes les sectes, avec leurs systèmes et leurs controverses : les six sectes chinoises des vïi« el VIII® siècles; les deux grandes sectes originales du IX®, je veux dire la secte ésotérique de Tenndaï et la secte symbolique de Shinngonn; les quatre sectes des xn" et xiii® siècles, la secte pessimiste de Djôdô, la secte contemplative de Shinn, la secte quiéliste de Dzèn, la secte militante et bien japonaise de Nitchirèn ; et ainsi de suite, jusqu'au xviii® siècle, où le Shinntoïsme ancien, soudain réveillé, secoue son manteau bouddhique et prépare, d'une manière aussi efficace qu'inattendue, la restauration politique de 1867. Pendant ce temps, depuis le xvi® siècle jusqu'à nos jours, depuis ses premières victoires jusqu'à ses dernières défaites, le christianisme japonais nous offre une histoire d'autant plus curieuse que, mettant en présence, et par suite en conflit, toutes les notions héréditaires de l'Europe et celles de r Extrême-Asie, elle nous fait toucher du doigt quelques-uns des caractères les plus essentiels, les
plus profonds de la psychologie japonaise. Ce développement des religions se trouve encore compliqué, à chaque étape, par la marche simultanée des idées ' philosophiques et morales, qui peu à peu remplacent les dogmes abolis; et vous assistez enfin, sous cette ère actuelle que les Japonais nomment « Tère lumineuse », à la mêlée suprême de la douzaine de sectes shinntoïstes, de la centaine de sectes bouddhistes et de la dizaine de sectes chrétiennes qui se disputent furieusement Tâme du peuple, tandis que Taristocratie intellectuelle, partie de Gonfucius pour aboutir à Herbert Spencer, ne veut plus avoir d'autre religion désormais que la religion de la science, d'autre morale que la morale naturelle, d'autre philosophie que celle de révolution.
Si maintenant, de ce côté religieux de la pensée japonaise, le psychologue passe à l'étude de ses aspects profanes, et si, quittant ces graves problèmes, il s'attache à l'analyse de conceptions plus légères et de sentiments plus vraiment humains, une immense littérature, trop peu connue, va lui ouvrir des perspectives toutes nouvelles sur le génie de la race. Cette littérature japonaise, si riche d'idées, a été assez discutée au point de vue des mots pour qu'on puisse maintenant, sur les bases acquises par les philologues, commencer le travail proprement littéraire; et plus on avancera dans cette œuvre, plus on s'apercevra que non seulement les écrivains japonais nous offrent les plus précieux indices pour la connaissance de leur esprit national, mais que par surcroît, rapprochés de nos écrivains occidentaux, anciens ou modernes, ils peuvent donner matière à mille comparaisons aussi curieuses qu'inattendues. C'est d'abord la poésie, toujours enfermée en de
petites pièces qui rappellent répigramme antique. Était-ce manque de souffle? Était-ce sentiment profond de cette vérité qu'on ne peut écrire dix beaux vers de suite, et que par conséquent il vaut peutêtre mieux noter au jour le jour, sous une forme parfaite, chaque élan, chaque impression lyrique de Tesprit? Toujours est-il que les Japonais n'ont presque jamais connu les longues déclamations épiques ou tragiques, les larges envolées des Hindous ou des Grecs. (Mais, dans le cadre étroit qu'ils avaient choisi, que de choses exquises!) Soit qu'ils expriment7 avec un enthousiasme igaèré chez nous, leur sentiment de la nature, leur adoration devant la fleur ou l'oiseau, devant les brouillards de la montagne ou devant le clair de lune sur la mer, devant tous les enchantements de leur terre divine, soit qu'ils modulent leurs plaintes sur les mélancolies de la vie humaine, sur les tourments de l'amour, sur les regrets de l'ambition, sur l'approche de la mort rapide, toujours ils nous suggèrent, dans un espace qui le plus souvent n'est que de trente et une syllabes coupées en cinq vers, tout un monde illimité de pensées. Mais de ces poésies, qui ont à tout le moins le grand mérite d'être courtes, venons-en à la prose, où l'écrivaui japonais se rattrape par d'interminables développements. Sans parler ici de la littérature historique, depuis les premiers recueils d annales ofllcielles et les premières chroniques privées jusqu'aux travaux critiques récents; de la littérature religieuse, depuis les textes sacrés des temps anciens jusqu'au dernier recueil de sermons modernes; et / en laissant de côté, à plus forte raison, les Uvres
didactiques relatifs au droit, aux sciences, aux arts, les traités et les encyclopédies de toute espèce, il
reste encore, dans les genres littéraires où rimagination surtout domine, un prodigieux amoncellement d'ouvrages à étudier. Le roman, par exemple, est un des genres qui ont été le plus cultivé^ par les Japonais : les romans de cour, les romans de chevalerie, les romans historiques, les romans de mœurs se succèdent, par centaines, depuis le x*^ siècle jusqu'à nos jours, et, à chaque époque, nous révèlent, bien mieux que les livres d'histoire proprement dits, l'état de la civilisation contemporaine. Ouvrez le roman de Ghennji, composé vers Tan 1000 par une grande dame du palais de Kiôto : vous avez sous les yeux toute la vie de l'élégante capitale, vous assistez à toutes les occupations familières de la société d'alors, aux fêtes religieuses ou profanes, aux concours de poésie, aux expositions de peinture, aux concerts, aux promenades sous la lune, aux intrigues des courtisans, aux aventures amoureuses des filles d'honneur; et en somme, le livre fermé, vous en savez autant sur cette cour du vieux Japon que sur le siècle de Louis XIV. /Mais un genre plus intéressant encore, sinon pour Flïïstorien, du moins pour le lettré, c'est le théâtre^ Vous voyez d'abord le drame se dégager peu à peu de la danse et du chœur antiques; puis, au xv® siècle, et surtout au xviii% se doubler d'un nouveau système, romantique et populaire, où dominent surtout les pièces historiques et les comédies de mœurs|Or, si vous allez aujourfdTiui à une des vieilles représentations classiques 'qui font encore les délices de l'aristocratie japonaise, iqu'y voyez-vous? Le théâtre grec ressuscité : la 'même scène en plein air, le même chœur, la même attitude des acteurs masqués, la règle des trois unités exactement observée, très souvent aussi les mêmes
passions, les mêmes nuances de sentiment issues d'une religion et d'une morale analogues. Ne vaudrait-il pas la peine de continuer la comparaison, ». ^ textes en mains, et cette étude ne pourrait-elle pas A nous aider à mieux comprendre le théâtre grec luimôme?s^Mais il y a plus, et après le roman, après le tEMlre, la littérature japonaise possède des genres mineurs qui, pour le psychologue, ont peut-être encore plus de prix, parce qu'ils le font entrer plus familièrement dans l'intimité de l'âme indigène. Je fais allusion surtout au genre des pensées et à celui du journal intime, qui tous deux ont été d& tréi^-h^uie heure pratiqués là-bas>Çomme recueils de pensées, \ rien de plus charmant que le cahier de notes de Se \ Shônagon, une femme d'esprit du xi« siècle, dame i d'honneur de l'impératrice et terreur des courtisans qui, dit-on, pâlissaient à sa seule approche, tant ils redoutaient ses plaisanteries sans réplique ; une vraie femme française, du vieux temps, bonne et tendre au fond, mais garçonnière, audacieuse, s'amusant ' de tout sans penser à mal, n'épargnant jamais un fat , qui l'a agacée ou un prédicateur qui l'a ennuyée, | nous livrant de prime-saut, avec une parfaite franchise, son opjnion personnelle sur tout ce qu'elle Yoit, sur tout ce qu'elle entend, sur tout ce qu'elle adore ou ce qu'elle déteste, et nous laissant ainsi un petit chef-d'œuvre étincelant de verve malicieuse, d'observation sincère et d'aimable enjouement. JA | ■ côté de cette Sévigné, voici un La Bruyère : le révérend Kennkô, un moine du xiv® siècle, -d'abord homme du monde brillant, puis religieux philosophe, qui, après avoir traversé la vie en moraliste averti, pénétré la cour et la ville et bien pesé le fond de tout, a quitté le palais pour un ermitage bouddhique
où il nous livre toute sa provision d'expérience; à chaque page, vous êtes ravi de Fempreinte originale, ingénieuse, dont il sait marquer toute vérité générale, et en parcourant ses fines esquisses, ses anecdotes sceptiques, ses piquantes réflexions sur les caractères humains, sur les usages sociaux, sur les diverses passions, sur tous les hauts et les bas de notre pauvre nature, vous êtes volontiers tenté de conclure, comme lui, que le suprême bonheur est peut-être bien une heure d'étude tranquille, sous la lampe, en conversation avec quelque vieil auteur. Même intérêt dans le genre du journal intime, qui d'ailleurs touche de près au genre précédent, l'un empiétant souvent sur l'autre. Soit que vous lisiez l'élégant journal de Mouraçaki et ses délicates peintures de la cour, soit que vous retrouviez, dans le journal de Tchômé, l'impression laissée par les famines, les incendies, les tempêtes, les tremblements de terre, les fléaux de toute espèce qui désolèrent le peuple au moyen âge, et l'état d'âme d'un homme du xiu* siècle jeté à la solitude par le dégoût du triste monde féodal, sans cesse vous obtenez, à travers ces écrits, une vue immédiate de l'ancienne société, sous toutes ses faces, avec toutes ses misères et toutes ses splendeurs. Et " si, de ces chefs-d'œuvre classiques, chers à tout lettré japonais, on en arrive enfin, de périodes en périodes, jusqu'à la littérature contemporaine, quel sujet d'études pour l'Européen! Car cette fois, c'est son propre génie qui se trouve aux prises avec le génie du pays ; c'est Tardente mêlée des idées occidentales et des idées orientales qu'il contemple: et dansfles milliers d'essais philosophiques ou moraux, .de livres historiques, de mémoires, de romans.
d'œuvres de critique ou de fantaisie qui chaque année sortent des presses, dans les polémiques littéraires des grandes revues et des journaux, dans les traductions mêmes qui, le plus souvent, sont de très curieuses adaptations d'une conception anglaise, française ou allemande au goût indigène, c'est l'âme du vieux Japon qu'il voit se transformer sous ses yeux, par une évolution lente et sûre, comme tout à l'heure, en étudiant le droit ou l'économie modernes, il voyait se renouveler et se rajeunir son corps social.
Resterait à parler des arts, qui ont tenu une si large place dans la civilisation japonaise : de la peinture, depuis les grands artistes bouddhiques du IX® siècle et depuis les classiques contemporains de notre renaissance italienne, jusqu'à l'école vulgaire du siècle présent; de l'architecture, avec ses monuments d'une forme si simple, d'une si prodigieuse décoration; de la sculpture, avec ses dieux et ses monstres; du travail des métaux, depuis les colossaux bouddhas de bronze de jadis jusqu'aux admirables petits objets que fouille l'argentier moderne; de l'art du laqueur, avec ses productions merveilleuses, ses paysages de rêve aux chatoiements d'or; de la céramique, avec ses vases aux formes exquises, aux tons discrets ou flamboyants; de la tapisserie, avec ses envolées de dragons et ses épanouissements de fleurs éclatantes ; de la gravure sur bois, avec ces vieilles estampes en couleurs dont personne chez nous n'a pu imiter les douces nuances. Puis, dans un domaine moins connu, il faudrait étudier la musique japonaise : la musique shinntoïste, avec ses flûtes antiques, la musique bouddhiste, avec ses grands chœurs, la musique profane, avec ses lyres
— égaux sons purs ; il faudrait comparer ce système harmonique avec les anciens systèmes de l'Occident; il faudrait surtout suivre cet art dans ses diverses fonctions sociales, au temple et au théâtre aussi bien que dans la vie privée et dans la pratique de l'éducation. Enfin, ne suffit-il pas de faire allusion à l'art de la danse pour laisser prévoir tout ce qu'on pourrait dire sur ce sujet à propos d'un peuple qui, comme les Grecs, lui a donné un si haut rang dans sa vie esthétique, tant religieuse que profane? Mais on sait assez que les Japonais furent une race d'artistes pour qu'il soit inutile d'insister davantage sur ce côté brillant de leur civilisation.
■^^ Parvenus à ce point, un seul regard jeté en arrière suffit à nous convaincre que, depuis sa base économique et sociale jusqu'à ses sommets les plus élevés, la civilisation japonaise est un objet digne d'étude., À tous les degrés de sa longue histoire, comme dans toutes les parties diverses de son développement général, elle offre au chercheur les plus riches matières. C'est une civilisation complète qu'il a sous les yeux, un vaste ensemble où tout se tient et dont chaque détail a sa valeur propre. En même temps, à mesure qu'il comprend mieux les rapports du tout et des parties, à mesure qu'il devine les communications invisibles qui relient toutes ces provinces différentes sous l'empire d'un même esprit national, il voit peu à peu se dégager le génie particulier de la race. Les transformations politiques, sociales, économiques du pays se ramènent à des transformations plus intimes ; les formes extérieures révèlent leur fond caché : une psychologie latente a tout produit, comme la sève d'un arbre son écorce. Cette psychologie, à son tour, analysée dans ses manifestations
religieuses, littéraires, artistiques, poursuivie sans cesse à travers toutes les apparences brillantes qu'elle peut revêtir, finit par livrer son dernier secret. Un certain esprit se distingue, permanent malgré tous les changements de la société, tenace en dépit de toutes les importations étrangères, éternellement présent au cœur de la pensée japonaise qu'il inspire, modère et conduit. — Comment le définir, cet esprit japonais, qui pénètre ainsi toute la vie du peuple? De quoi se compose-t-il? Quelle en est l'essence? C'est ce qu'il est plus facile de faire comprendre par des exemples que par des abstractions. Ainsi, lorsque vous êtes en face d'un purshinntoïste, d'un fidèle de cette vieille religion nationale dontl'unique précepte est d'honorer les dieux en suivant les instincts spontanés du cœur, vous n'avez pas de peine à vous expliquer pourquoi tout dogme étranger lui semble une superstition grossière: cet homme, qui suit en paix la voix de sa conscience, ne peut avoir que du mépris pour les Barbares dont l'honnêteté douteuse exige d'autres commandements et d'autres sanctions ; pour lui, toute religion est chose inutile, à moins qu'on ne l'emploie, en désespoir de cause, pour diriger au bien un peuple de scélérats. De même, si vous causez avec un philosophe du pays, dont le jeu intellectuel normal consiste à procéder toujours par synthèses prudentes plutôt que par analyses hardies, vous sentez bientôt pourquoi il sourit de nos abstractions métaphysiques : cet homme, qui pense dans le réel, ne comprend pas plus un raisonnement construit dans le vide que le shinntoïste n'entendait un cri d'angoisse poussé vers l'infini. Pareillement encore, en ce qui touche la morale, vous ne voyez guère prêcher là-bas de théories ambitieuses : mais
observez, dans la pratique, la conduite actuelle de ces Japonais en apparence si légers, ou bien lisez les impressions des premiers voyageurs d'Europe qui les étudièrent : un homme de sentiment, saint François-Xavier, vous déclare que « ce peuple est les délices de son âme », et un homme de science, le vieux Kaempfer, vous afûrme que « pour la pratique des vertus, pour la pureté de la vie, les Japonais surpassent de beaucoup les chrétiens » ; ce qui vous amène à la conception d'une morale indépendante qui a peut-être bien son prix et sa force. Vous apercevez alors que la religion, la philosophie ou la morale japonaises se rapprochent beaucoup plus de celles d'un sage ancien que de celles d'un Occidental moderne. C'est la vie spirituelle d'un peuple équi- Ubré et discret, qui ne raisonne pas trop sur la nature des dieux, qui ne prétend pas mettre tout mystère en formules, et qui se contente de faire son devoir, sans presque y penser. Cette modération se révèle encore mieux dans la littérature, où les idées et les sentiments de la nation ont pu s'exprimer de mille manières, et où, grâce à la peinture vivante des passions, à la description animée des mœurs, à la reproduction fidèle et fine de la vie, vous pouvez surprendre à tout moment les plus délicates nuances de cet espritsimple ettempéré. Dans un récit d'amour, dans une scène de vengeance, dans toutes les situations extrêmes où d'ordinaire l'homme est le plus prompt à s'exalter, l'auteur japonais ne vous montrera jamais, ni les effusions d'une sensibilité qui ne sait se contenir, ni les transports furieux d'une colère aveugle : tout se passera raisonnablement, sans grands gestes et sans éclats, avec une noble aisance et une parfaite politesse. Le même esprit enfiLn ap-
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paraît dans les arts, et c'est là surtout, gravée sur des objets matériels, que Tempreinte en devient visible. Lorsque vous avez une fois saisi ce principe de sobriété qui possède pour ainsi dire l'âme du peuple, et lorsque vous avez remarqué les applications qu*en firent ses artistes dans tous les domaines où ils se sont exercés, vous comprenez pourquoi, au premier abord, tout œU japonais considère une cathédrale gothique comme im monument ambitieux qui manque de proportions, un appartement européen comme une espèce de bazar où nul objet n'est à sa place, un tableau de nos maîtres comme une photographie brutalement coloriée, tandis que le meilleur concert blesse son oreille par la complexité de ses sonorités éclatantes et que le ballet le plus éblouissant, produisant sur lui Tefifet que ferait sur nous un divertissement da-sauxages^ excite iiu.jilus. . haut degré son hilarité.iPemandez-vous maintenant, i sans faux orgueil, ce qu'un ancien Grec, revenant au ; monde, penserait de notre religion, ou de notre lit- ' térature, ou de nos beaux-arts, et vous aurez la clef de j ces critiques japonaises. C'est que les Japonais, | comme ces lointains Hellènes que nous célébrons / si fort, que nous imitons si peu, eurent une rare ' \\y qualité qu'ignorent de plus en plus, à tort ou à rai- ^"^ son, les peuples de l'Occident moderne. Tlie sens de la mesure, voilà le suprême secret de la psychologie japonaise, depuis le règlement de la vie morale jusqu'à l'arrangement intérieur d'une maison; voilà ce \ qui rapproche si curieusement le génie japonais du '. génie hellénique, peut-être même un peu du génie > français;^ et voilà aussi ce qui fait pour nous le charme de cette civilisation si humaine, si complète en son genre, si belle dans sa simplicité. Les Japonais
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