SCÈNE DEUXIÈME
ISIDORE, s’essuyant le front.
Ah ! c’est un labeur rude et pénible que le service de deux ménages!... Monsieur n’a plus besoin de rien?
MOREL
Si... j’ai besoin de causer avec toi.
ISIDORE
Ah! c’est un labeur rude et pénible...
MOREL
Ça te reposera... Sais-tu, Isidore, que ce que tu m’as dit, hier, m’a empêché de dormir. .
Il se place devant son bureau et examine des papiers.
ISIDORE
Monsieur est bien bon.
L’image du bonheur dont jouissait monsieur Dubreuil, chez lequel tu servais, dernièrement, dans le Périgord, m’a poursuivi jusqu’au matin... Tu as raison... on n’est heureux qu’à la campagne parmi les fleurs...
ISIDORE
Au milieu des légumes et des fruits!...
MOREL
Et ton ancien maître en avait de bien beaux?
ISIDORE, à part.
Caressons sa manie. (Haut.) Ah! monsieur! des petits pois gros comme des cerises... des cerises grosses comme des melons... et des melons gros comme... vous.
MOREL
Flatteur!... sans compter la pêche et la chasse!...
ISIDORE
La promenade 1 à cheval , en voiture, à pied!...
MOREL *, so lovant.
Le grand air!... la liberté, enfin! ah! c’est mon rêve! un rêve que je caresse depuis vingt ans!... malheureusement, ce rêve est le cauchemar de ma femme...
ISIDORE, faisant l’étonné.
Comment, madame Morel ne comprend pas?...
MOREL
Non, mon pauvre Isidore, non... ni les ébats voluptueux des jeunes canards, ni les douceurs de la pisciculture n’ont d’empire sur son cœur... mais je n’en poursuis pas moins mon idée...
' ISIDORE
Ah ! monsieur a donc une idée ?...
Morel, Isidore.
MOREL, confidentiellement.
Oui... et le moment est venu de t’initier à mes projets. .. Ecoute et sois franc.
ISIDORE
Entre autres défauts, je ne m’en connais qu’un seul. .. c’est la franchise.
MOREL
Alors, dis-moi la main sur la conscience, est-il vrai, comme le dit ma femme, que je passe dans le monde pour une sorte d’harpagon?
ISIDORE
Harpagon?... un fameux avare d’autrefois?
MOREL
Oui...
ISIDORE, hésitant.
Harpagon est, peut-être, un peu vif.. . mais monsieur passe pour un homme qui ne donne pas ses coquilles.
MOREL
Ça se ressemble. „
ISIDORE
Oui... mais il y a une nuance.
MOREL
Eh bien, tout le monde est dans l’erreur.. . Si, jusqu’ici, je n’ai pas donné, mais vendu mes coquilles, comme tu le dis...
ISIDORE
Comme on le dit, monsieur.
MOREL
Sais-tu pourquoi?
ISIDORE
Non, monsieur.
MOREL
C’est parce que j’ai toujours eu là... (il montre sa tète.) une idée fixe... C’est parce que, tout petit, j’habitais, en Touraine, un village, où il y avait un château, flanqué de sept tours... une au nord... une au midi... une... enfin sept! comme au château de Constantinople... où on enfermait les ambassadeurs... tu sais? Non, tu ne sais pas... tu ne peux passavoir... Pendant vingt ans, ces sept tours ont fait des contredanses dans mon sommeil, et des valses dans mon souvenir... si bien qu’un jour, j’ai fait le serment d’acheter un château pareil, et d’y vivre en grand seigneur, comme le marquis qui l’habitait...
Diavolo!