‹ La clef de la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin: Historique, analyse et appréciationChapitre 4 sur 41 · ÉVÊQUE DE CHALONS · texte numérisé non relu

ÉVÊQUE DE CHALONS

Mon cher ami,

Vous appartenez à ce groupe de théologiens qui, non contents de répandre la lumière et la vie dans nos écoles, impriment publiquement à la science chrétienne un mouvement, une autorité, un éclat dont la France ecçlésias-

tique est fière. Celle-ci connatt déjà votre nom : ses représentaats les plus illustres assurent qu'il sera désormais inséparable de la théologie mystique.

Après avoir donné au Clergé un ouvrage considérable et de longue haleine , vous lui offrez un court , très court opuscule intitulé : La Clef de la Somme théologiqub de SAINT Thomas d'Aquin. Nul n'était désigné plus que vous pour nous initier à ce grand esprit : par Tordre , par la méthode, par la précision et par la clarté, vous êles de sa famille. La Somme théologique est le palais'du Maître : ce palais, vous Tavez assez longtemps admiré, habité, parcouru en tous sens, pour vous en faire Tintroducteur.

En preuve, votre analyse claire, intelligible, attrayante, où le fond , la forme et la structure de la Somme sont mis en relief. Au lieu d'une simple dissection , c^est une ordonnance large et presque ornée dont la vue attire, parce qu'elle promet et les jouissances attachées à la synthèse , et celles qui naissent de la variété des détails. Vous nous rendez impatients d'étudier la Somme, de contempler dans la première partie la majesté de Dieu et la beauté de ses œuvres ; dans la seconde , les richesses morales ; dans la troisième , la philosophie surnaturelle de la rédemption et des sacrements. Même en nous disant ce qui manque à la dernière , vous éveillez cette curiosité respectueuse et mélancolique qu'inspire la vue d'un beau monument inachevé, et inachevé parce que la mort, ordinairement sévère pour l'homme de génie, brisa prématurément la main de l'ouvrier.

Tout le monde parle de la Somme de saint Thomas , on ne peut compter ni ses admirateurs de commande, ni même ses acheteurs ; ses lecteurs sont plus rares. Cela tient peut-être à ce que, pour le grand nombre, ce livre, c'est l'énigme ; le sphinx qui en écarte les curieux n'est pas seulement à là porte : pour beaucoup, il est dehors, il est dedans , il est partout. Grâce à vos indications , l'énigme ne sera plus nulle part, et la Somme de saint Thomas aura plus de lecteurs.

Vous avez compris que le Clergé, composé, presque uniquement de pasteurs , la lira , non à ia façon continue des savants, page par page, avec une constance ininterrompue ; mais à la façon des glaneurs , pour butiner ail gré des circonstance? , selon qu'il convient pour préparer les prônes, ou lé catéchisme, ou la direction. C'est pourquoi vous lui indiquez une méthode simple pour trouver sans tâtonnement la doctrine qui convient à chaque sujet. On peut dire avec confiance au moraliste comme au prédicateur, en leur présentant votre manuel : Interrogez d'après cette méthode, et saint Thomas vous répondra toujours.'

Mais tous n^échapperont pas à la séduction que vous leur préparez; plusieurs voudront suivre jusqu'au bout toute la trame du livre. Lesi)elles doctrines ont leur entratnement, quand une fois elles ont saisi l'esprit. Votre synthèse a tout ce qu'il faut pour produire cette illumination attractive; elle déroule dans une clarté remarquable la conception fondamentale de ce grand ouvrage , ses vastes lignes, tous ses divers points de vue et leur harmonie , et cela en un petit nombre de pages rapides , condensées, succinctes, trop succinctes peut-être.

Était -il impossible d'introduire dans votre opuscule quelques échantillons de la doctrine thomistique pris parmi les plus précieux , comme ornement, comme simple app'ât, et aussi comme complément? Et s'il importait de conserver à votre ouvrage son extrême brièveté, valait- il mieux faire porter l'économie sur les éloges , au profit des explications didactiques, pour ce motif que tout lecteur est déjà gagné à l'admiration de saint Thomas plus qu'à la résolution de l'étudier ? Je ne sais , mais assurément tout jeune prêtre lira avec plaisir et avec fruit vos pages sobres et claires.

Elles ont eu pour moi un charme particulier, parce qu'elles sont un ressouvenir de nos tête-à-tête d'autrefois dans notre pays natal , tantôt le long de nos vallées luxuriantes, tantôt sur les pentes de nos jolis mamelons. Je vous vois encore emporté par vos élans de causeur théo-

logien, mettre la verve au service de la science, et par le spirituel paradoxe des formules donner aux pensées justes un relief original. Goûterons «-nous jamais de tels plaisirs en de tels loisirs? Dieu le sait. Les sociétés troublées infligent tour à tour au prêtre deux sorts contraires : aujourd'hui elles le rivent aux devoirs de la lutte , et c^est sans trêve ; demain , ce sera peut-être le repos forcé par voie d'ostracisme , sans autre liberté que celle d'offrir à la vérité chrétienne un culte solitaire, à voix basse, dans le sein de Tamitié.

Cher auteur de la Clef de saint Thomas, je bénis votre œuvre, j'en bénis l'intelligent ouvrier.

+ GUILLAUME -MARIE, Év, de Ghalons.

ChftloDS , 17 mars 1883.

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