A JEAN LORRAIN
Réflexions
sur la Danse et la Mimique
ANaples. il y a trois ans, je passais des soirées délicieuses à regarder, au théâtre de la Fenice, les danses d'Emmanuela Ungaro. C'est là que j'appris à admirer les ballets et à comprendre quel plaisir exquis, bellement voluptueux, on peut goûter dans ces jeux de lignes incessamment variés, dans ces constructions, toujours défaites et recommencées, de formes harmonieuses. Qu'on joigne, pensais-je, à ces grâces savantes de l'Italie, cette vivacité burlesque dont les mimes de l'Angleterre ont le secret, qu'on y joigne aussi ces féeries de couleurs que Mabel Stuart et la Loïe Fuller nous ont révélées, (i) essayant des pas d'un charme infini dans leurs robes amples de magiciennes, et l'on aura enfin un divertissement complet par sa bouffonnerie et sa beauté. Ces deux effets de la contemplation du monde, l'exaltation et le sourire, peuvent être produits par le geste de la ballerine et du clown, si le librettiste y consent.
(i) Peut-être les Romains, qui connurent tant de choses, n'ignorèrent point ces danses. Du moins certaines fresques de Pompeï le feraient supposer.
Et, en réalité, il n'existe pas d'autre spectacle nocturne pour des gens qui sortent de travailler, agités encore de mille soucis. Ils ne désirent que se reposer et se distraire ; mais le repos conscient qu'ils réclament n'est point un arrêt de mouvement ; c'est une transposition de personnalité. Ils ne prétendent pas ne plus vivre ; ils prétendent s'oublier et mettre leur âme sur d'autres êtres, jouer à la fois Cassandre, Arlequin et Colombine, afin d'avoir toujours l'illusion de cette activité à laquelle seul leur corps, par lassitude, a dû renoncer un moment. Peuvent-ils donc trouver quelque plaisir à ces tristes parades, à ces traînantes chansons, à ce comique vulgaire dont la lourde fantaisie ne quitte pas le restaurant ou la couturière à la mode comme si l'univers entier tenait entre Durand et le pavillon d'Armenonville ! Le Drame, non plus, sous ces différentes formes : opéra de Mozart, tragédie de Racine, comédie de Molière, avec tout ce qu'il comporte de troublant pour l'esprit, de hautement tragique, de violemment passionné, ne convient pas à leurs courts et inquiets loisirs. Il faut réserver pour les fêtes de l'intelligence ses pompes magnifiques, car il serait aussi inutile qu'indécent d'aller entendre Don Juan ou Phèdre de la même âme légère que l'on entre au cirque ou au vélodrome.
Seul le ballet, tel que je le conçois, peut satisfaire cette passion de mouvement aisé qu'éprouvent, après le travail, nos facultés. Il se sert du peintre et du poète pour offrir à nos sens des tableaux gais et somptueux, et, par une savante union de la Pantomime, de la Musique et de la Danse, il devient une forme admirable pour simuler les passions ordinaires des hommes qu'il exalte et dépouille, un moment, de leur venin. Et rien n'est plus élégant, que cette figuration muette. Je ne conçois pas, pour ma part, que dans le drame la parole soit vouée aux banalités de la conversation quotidienne, à l'expression de sentiments simples et primitifs : le geste devrait suffire à exprimer ce qui n'est pas la pensée.
Mais si l'on joint la danse à la mimique, ce n'est pas pour les confondre.
U danse, est un art tout spécial, qui a son but en lui-même et ne doi P- servir a figurer des sentiment, précis ; tout son charme alors disparaîtrait. Il n'est rien de ridicule, par exemple, comme de
voir un amant qui retrouve sa maîtresse danser son bonheur.
Cette habitude de faire servir la danse à d'autres fins que les siennes est, je crois, l'une des raisons qui ont rendu suspect chez nous ce genre charmant du ballet. Les Parisiens ont trop le goût du réalisme au théâtre pour admettre ces danses figuratives où la
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ont fait a la Cornalba, à la Loïe Fuller, aux Martinetti et dernièrement, a Séverin, prouve bien au contraire qu'en laissant à chacun de ces arts son caractère, on les réhabiliterait tous les deux.
Pour que l'intelligence ne se plaigne pas trop, et bien qu'en de tels spectacles les sens aient la plus grande part, il faut en expliquer les gestes par une intrigue raisonnable. C'est ce que j'ai essayé detaire dans cette comédie. L'idée que je me suis plu à y mettre est celle du triomphe du Diable. Le Diable, ici, représente l'humanité avec tous ses instincts bons et mauvais, instincts parmi lesquels se trouvent l'amour et le désir de l'absolu, symbolisé par le Paradis' Ce quon appelle mal est ce conflit d'instincts divers que nécessite exzster.ee. Des qu'à l'action vitale succède la contemplation fatalement le mal disparaît, l'enfer n'existe plus.
C'est, si l'on veut, une idée un peu subtile pour un ballet et pour des amateurs de danses, mais j'ai eu l'attention de la revêtir d'un travestissement naïf et bigarré. Puisse-t-elle sous ce déguisement pareille a des princesses qui s'habillent en paysannes pour aller à la taire ne pas être trop méconnaissable. Le public, d'ailleurs a le droit, s, le sujet l'ennuie, de ne s'occuper que des détails, dé voir seulement les artifices de Saint Pierre pour envoyer au Paradis de nouveaux élus et accroître ainsi ses profits ; les ruses du Diable pour entrer au ciel ; la manière, enfin, dont Rosine au contact de son infernal époux, se contamine, prend les désirs e't la personnalité de Lucifer, - de telle sorte que ce diable infortuné ne peut se convertir sans passer à sa femme son trousseau de vices comme des clefs pour pénétrer dans toutes les existences.
Peut-être, durant les entractes, lorsque l'orchestre se tait, sous le lustre obscurci et devant le rideau baissé, la pensée oisive, détournée, par le spectacle, de ses propres méditations et abandonnée un instant par les acteurs, se distraira-t-elle à suivre dans le livret les jeux de scène et à démêler la trame légère de l'intrigue. Aussi ai-je laissé aux librettistes à la Théophile Gautier leur système d'exposition concise et sans détails, et ai-je écrit cette petite comédie qu'on pourra parcourir, comme un programme, avant que ne se joue sur le théâtre une autre pièce, toute pareille, mais un peu simplifiée par la beauté vivante des danseuses.