BONALD ET VICTOR HUGO
Le portrait du marquis de Couaën, qui, dans Volupté, tient la place de Victor Hugo, renferme le passage suivant :
« Le premier jour que je l'allai visiter (c'est Amaury qui parle
— no —
et il s'agit du marquis^i quand nous entrâmes dans sa bibliothèque, un livre récent était ouvert sur la table : j'en regardai le titre, j'y cherchai le nom de l'auteur, depuis célèbre : « Quel est ce gentilhomme de TAveyron ? lui dis-je. — Ah ! répondit-il, une de mes connaissances de jeunesse dans le Midi, une profonde tête, et opiniâtre ! Toutes les théories de morale et de politique de nos philosophes supposaient je ne sais quel sauvage de l'Aveyron, et n'eussent pas été fâchées de nous ramener là : mais voici que l'Aveyron leur gardait un gentilhomme qui mettra à la raison philosophes et sauvages. » Ce furent ses paroles mêmes '. »
On reconnaît sans peine dans ce philosophe de l'Aveyron, Donald, l'auteur de la Théorie du Pouioir Politique et Religieux et de la Législation primitive ; d'autre part, l'étude de Volupté ne permet pas de douter que, certaines fantaisies mises à part, qu'exigeait la texture du roman et la nécessité de dérouter les curiosités en éveil lors de la publication, le marquis de Couacn soit Victor Hugo. Il résulterait donc des quelques lignes citées plus haut, que Mctor Hugo, en 1827, c'est-à-dire l'année même où il écrivit la préface de Cromwell, lisait et admirait Bonald.
La Préface de Cromwell(]ene sache pas qu'on en ait fait la remarque jusqu'ici ?) -, porte les traces manifestes de cette admiration. Victor Hugo part du fait que « la même nature de civilisation, ou, pour employer une expression plus précise, quoique plus étendue, la même société n'a pas toujours occupé la terre. Le genre humain dans son ensemble a grandi, s'est développé, a mûri comme un de nous. Il a été enfant, il a été homme, nous assistons maintenant à son imposante vieillesse. Avant l'époque que la société moderne a nommée antique, il existe une autre ère que les anciens appelaient fabuleuse, et qu'il serait plus exact d'appeler primitive. Or, la poésie se superpose toujours à la société ^ ». Mais, n'est-ce pas Bonald qui
* Volupté, 37.
* En particulier, je n'en trouve aucune mention dans la Préface de Cromwell, pourtant si richement documentée, de M. Maurice Souriau (Paris, Société française d'imprimerie et de librairie, in-i8, 1897.^
* V. Hugo, Cromwetl, 'Préface, éd. Houssiaux, 1864, in-8, p. 5 ; éd. Souriau,
écrit : « La civilisation est dans la nature de la société ^ ? » N'a-t-il pas dit: « La société, ainsi que l'homme, passe par ditférents états d'enfance, de jeunesse, de virilité - ? » Et encore : v« La société passe — ainsi que l'homme, par plusieurs états différents, et que l'on peur comparer entre eux ; la société a, comme l'individu, son enfance, son adolescence et sa virilité '^ » Donald aussi a étudié la société antérieure à la société antique, en la qualifiant de société primitive, et il a recherché dans sa Li{^islalioii primitive les lois qui sont naturelles à cette forme de société. Cette pensée est de lui: « La littérature est l'expression de la société comme la parole est l'expression de l'homme '"■ ». Il remarque « l'enfance des genres... au temps de l'enfance de la société ; l'adolescence des genres... au temps de l'adolescence de la société; la virilité des genres... au temps de la perfection de la société ^ ». Le passage de la préface de Cromwell cité plus haut n'est donc qu'un résumé à peu près fidèle de ses doctrines.
Je sais que M. Scuriau en attribue l'inspiration à M""^ de Staël : « Peut-être, écrit-il, tout le début de la Préface sur les oiigines des genres, et leur rapport avec les modifications sociales, est-il en partie un emprunt à M™^ de Staël '^ ». Mais c'est là, me semble-t-il, commettre un anachronisme. En 1824, Victor Hugo subit — partiellement d'ailleurs — l'influence de M"^ de Staël, et cette influence est sensible dans les expressions mêmes qu'il emploie '. En 1827, l'auteur de La littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales est oubliée par Victor Hugo, et c'est à une toute
Paris, Société française d'imprimerie et de librairie, p. 175-176; éd. définitive Hetzel-Quaniin, in 8, 1881, p. 8-9).
^ BoxALD Lc'gistation primitive, III, 36 (in-8, Paris, Le Clerc, an XI, 1801).
^ BoNALD, Théorie du Pouvoir, I, III, V, 225 (in-8, Paris, Le Clerc, 1843).
^ BoNALD, Lcgislalion primitive, I, 317.
* BoNALD, Législation primitive, II, 207. Ct. V, Hugo, Tréface de Cromioellf p. 6. « L'expression d'une pareille civilisation ne peut être que l'épopée ».
^ BoNALD, Législation primitive, II, T-il, 212.
* SoURiAU, La Fréjace de Cromwell, p. 36.
" Préface des Odes et Ballades (1824), éd. Houssiaux, in-8, i?64, p. 22 (février 1824). Cf. aussi V. Hugo, Correspondance (181 5-1835), p. 38.
autre action qu'il taut rapporter les doctrines dont on lui fait honneur, bien à toit.
Je remarquerai à ce sujet que la théorie de la perfectibilité dans la Littérature, n'est pas du tout celle de la Préface ; outre que, dans ce dernier ouvrage, le mot à& perfectibilité n'est même pas prononcé (indice très caractéristique d'un état d'esprit bien éloigné du philosophisme), la perfectibilité dont il s'agit dans la Littérature est indé- Jinie ', tandis que le développement dont parle la Préface aboutit à Vimposante vieillesse de l'humanité -. D'ailleurs la perfectibilité dont traite M"' de Staël est celle des idées, non celle de l'imagination ni des arts ^ Enfin les relations que M"''= de Staël cherche à déterminer sont celles qui existent entre les institutions politiques et la littérature, non celles qui font dépendre les âges de l'humanité des formes littéraires ^ Il m'est donc impossible de retrouver ici l'influence de M"'= de Staël.
Au contraire je retrouve dans la Préface non seulement l'inspiration, mais jusqu'au vocabulaire même de Bonald. A l'exemple que j'en ai donné plus haut, j'en ajouterai quelques autres. La société des temps primitifs telle que nous la décrit V. Hugo, cette société dans laquelle l'homme « touche encore de si près à Dieu », dans laquelle « il y a des familles et pas de peuples ; des pères et pas de rois » ; dont « la prière est toute la religion ^ », cette société n'est autre que la société naturelle, correspondant à la religion naturelle, société primitive de iamilles telle que Bonald nous la décrit dans ses ouvrages en des termes fort analogues et quelquefois identiques *. S'il indique le passage de la communauté patriarcale à la société théocratique '' ; je reconnais la transformation de la société naturelle de production en société de conservation,
* Œuvres complètes de Ai™' de Staël (Paris, in-8, 1820), t. IV, p. 72.
^ Préface, éd. Souriau, p. 176 ; éd. Houssiaux, p. 5 ; éd. Hetzel-Quantin, p. 8. ^ Œuvres complètes de Ai"'« de Staël, 64.
* Œuvres complètes de M"" de Staël, IV, 1 5 .
^ Préface, éd. Souriau, p. 176 177 ; éd. Houssiaux, p. 5-6 ; éd. Hetzel, p. 8-9.
* Bonald, Th. du Pouvoir, I. I, i, 28-29. Législation primitive, II, 204.
■' Préface, éd. Souriau, p. 177-178 ; éd. Houssiaux, p. 6 ; éd. Hetzel, p. 9.
transforiiiation que domine en efi'et l'apparition du formalisme religieux^ des rites, du dogme et du culte, c'est-à-dire de la religion publique '. L'importance attribuée par Victor Hugo à la double destinée de l'homme, à la fois « animal et intelligence, âme et corps -», me rappelle que pour Bonald la distinction de l'intelligence et des organes chez l'homme est une des bases de la théorie sociale •', et n'est pas suivie avec moins de soin, ni moins féconde en conséquences dans la Théorie du Pouvoir ou la Législation primitive que dans la Préface de Cromvuell. Quand Victor Hugo signale le caractère « matériel » de la théogonie antique dans laquelle tout est « visible, palpable, charnel », quand il ajoute quelques lignes plus loin: « Les héros d'Homère sont presque de même taille que ses dieux. Ajax défie Jupiter, Achille vaut Mars '* » ; com.ment ne pas reconnaître l'inspiration de Bonald qui a écrit : « Ces dieux, au fond, n'étaient que des hommes, et l'imagination grossière des hommes les confondait avec les héros "". » Ailleurs, s'il compare « les diverses physionomies de la pensée aux différentes ères de Vhomme et de la société %» c'est encore une réminiscence de Bonald, pour qui « l'homme est la société en abrégé, comme la société est l'homme général ' ».
Il est remarquable que même les théories proprement artistiques et littéraires de la Préface portent les marques de cette inspiration première. Les fameuses formules d'affranchissement de l'art : « Il n'y a d'autres règles que les lois générales de la nature, qui planent sur l'art tout entier ^ », et « Tout ce qui est dans la nature est dans l'art ^ M, ne font que transposer cette pensée dont tout le système de Bonald est le développement : ce La nature doit être le seul pou-
1 Bonald, Tli. du Poiiv., I, I, IV, 72-74 et Leg. Prim. II, 228. * Préface, éd. Souriau, p. 183 et 222-223 ; éd. Houssiaux, p. 8 et 21 ; éd. Hetzel, p. 12 et ^o.
3 Bonald, Th. du Pouv. I, I, I, 25 ; Leg. Prim. I, 254 et ïbid. i-]S, n° i. ■^ Préjace, éd. Souriau, p. 184-186 ; éd. Houssiaux, p. 9; éd. Hetzel, p. 13. ^ BcNALD, Mélanges, 420. Cf. ibid. 244.
^ Préface, éd. Souriau, p. 215 ; éd. Houssiaux, p. 18 19 ; éd. Hetzel, p. 27. ■ Bonald, Th. du Pouv., II. IV, VI, 221.
8 Préface, éd. Souriau, p. 252-253 ; éd. Houssiaux, p. 31 ; éd. Hetzel, p. 44. ' Préface, éd. Souriau, p. 223 ; éd. Houssiaux, p. 21 ; éd. Hetzel, p. 31.
voir législatif des sociétés ' ». La théorie du grotesque « comme objectif auprès du sublime, comme moyen de contraste ^ » et l'idée que la poésie vraie « est dans l'harmonie des contraires •' », Bonald leur avait donné leur première formule, et qui n'est pas si éloignée de celle de Victor Hugo qu'on ne puisse attribuer au philosophe de l'Aveyron la paternité des deux: « Il ne faut pas croire, dit-il, que ces contrastes entre des extrêmes n'aient d'autre raison que le motif de rendre plus brillantes les productions des arts par un cliquetis de mots antithétiques, ou par le rapprochement de choses opposées. Ces contrastes nous présentent les extrêmes du beau, ou le beau dans les extrêmes : vérité importante qui renferme des conséquences très étefidues en morale poétique ou même pratique, et dont il faut chercher la raison dans l'homme. L'homme n'est en effet qu'extrêmes et contrastes. Tel qu'il est par sa nature originelle, il se compose de qualités extrêmes, en contraste par leurs contrariétés de loice et de faiblesse, de grandeur et de misère, de lumière et d'obscurité, d'empire sur l'univers et de dépendance de tout ce qui l'entoure, de hautes pensées et d'indignes penchants. Tel qu'il peut être par les progrès de sa raison, l'homme se compose de qualités extrêmes en harmonie même par leur contraste... C'est là le mystère de l'homme, le secret des arts, l'enseignement même de la religion ^. » Enfin, il n'est pas jusqu'à la distinction des trois forn.es générales de poésie, lyrique, épique, dranutique, dont Victor Hugo décrit la succession dans la Préface de Cromwell % qui ne se retrouve, à vrai dire, ordonnée différemment, chez Bonald ; « On peut, dit-il, réduire à trois espèces de composition dans chaque genre, toutes les productions littéraires, les compositions dramatique, lyrique et épique ® ».
* Bonald, Th. du Pour., I, VI, III, 455.
^ Préface, éd. Souriau, p. 203 ; éd. Houssiaux, p. 14 ; éd. Hctzel, p. 21. ^ Pn'Jace, éd. Souriau, p. 223 ; éd. Houssiaux, p. 21 ; éd. Hetzel, p. 31.
* Bonald, Mélanges (3* éd. in-8, Paris, Le Clerc, 1862), p. 245. Cf. aussi ibid. p. 256-257 ; et p. 251 : « Soit que le beau moral se trouve dans des extrêmes séparés, soit qu'il naisse de leur rapprochement. »
^ Préface, éd. Souriau, p. 214 ; éd. Houssiaux, p. 18 : éd. Hetzel, p. 27.
* Bonald, Du style et de la littératute (août 1806). Mélang"s, p. 181.
Il est donc impossible de méconnaître l'influence de Bonald sur la Préface de Cromivell. Et cependant on remarquera avec surprise que ni pendant les années qui précèdent 1827 ', ni dans la Préface elle-même, ni dans les écrits ou les lettres de Victor Hugo qui la suivent immédiatement, le nom de Bonald n'est prononcé.
La raison la plus vraisemblable en est la suivante : c'est par l'intermédiaire de Lamennais que Victor Hugo eut connaissance des œuvres de Bonald. Or, dès 1824, Lamennais constatait à propos de Bonald qu' « il est périlleux aujourd'hui de s'associer certains noms' » Communiqua-t-il cette manière de penser à Victor Hugo, alors orienté sous son influence vers le christianisme libéral ? C'est au moins fort probable; et l'on s'expliquerait ainsi pourquoi l'auteur de Cromivell, en faisant de larges emprunts à la pensée de Bonald^ se garda prudemment de citer ses sources, ou même d'y iaire la moindre allusion.
1 Exception faite cependant pour la pièce Sur le Télégraphe d'octobre i8iç. (Cf. BiRÉ, V. Hugo avant iS3o, p. 151.
- Blaize, Œuvres inédites de Lanimenais (Paris, Dentu éd., in-8, 1866), I, 447.