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La closerie de Champdolent

La grande ferme de Kerjan était séparée du bourg par tant d'espace et tant d'arbres que le son des cloches y arrivait seulement par volées, et quand le vent soufflait de la mer. Ce matin-là, celui du 2 août 1914, on entendait nettement le premier son de la messe, et le roulement qui se levait des plages, depuis la baie de la Forest jusqu'à la pointe de Mousterlin. Pourtant, Marie Quéverne, la jeune femme, dans sa chambre meublée de deux armoires et riche en coquillages, ne se prépa-

rait point. Elle était devant la fenêtre ouverte, et ses yeux clairs, ses yeux que personne ne voyait rire à présent, cherchaient quelque chose ou quelqu'un, vers l'écurie qui est bâtie à droite, ou vers le puits qui est en face de la fenêtre, et dont l'eau, tirée chaque matin, s'attiédit pour les bêtes dans une auge de granit. Près de l'auge, elle aperçut un homme qui menait boire une jument «J^ane.

— Le Treff?

Il n'y eut point de parole en réponse, mais seulement un pas d'homme et un pas de cheval martelant les cailloux de la cour, et le premier valet de Kerjan, Le Treff, tête de renard fauve, chapeau à larges bords gansé de velours, petite veste tombant à peine à la ceinture, arriva, longeant le mur, jusqu'auprès de Marie Quéverne. Il tenait par le licol la jument, belle en tout point, dont les naseaux' dégouttaient encore de l'eau du puits.

— Le Treff, pourquoi avez-vous tressé la crinière de la Jolie?

— Parce que c'est comme ça qu'on va t'en guerre.

— Gomme elle a l'œil vif!

— Je vous crois : tout un paillon d'avoine.

— Vous voulez donc qu'ils la prennent?

— Ils la prendront toujours : une bête pareille! C'est un colonel qui la montera, peut-être un général!

La jeune femme considéra un moment la Jolie, qui avait passé la tête par-dessus l'épaule de l'homme, et humait, dans l'air du matin, l'odeur des prés fauchés nouvellement.

— Elle a été travailleuse et douce, dit-elle... On te regrette, ma Jolie!... A quelle heure le « mousse » doit-il la mener à la ville, pour la conscription?

L'homme fit une grimace, et leva vers la fenêtre son nez pointu encadré de mèches rousses.

— Quinquis? Le « mousse » descendre à Quimper avec la Jolie? Non! Je ne veux pas la laisser conduire par d'autres. C'est moi qui la mènerai au régiment!

— Et où est le rendez-vous?

— Pour nous, au Toul ar laer (ce qui veut dire, en français, sur la place du Voleur). J'irai coucher à la ville, et, demain, je la présenterai.

— Cela fera une longue absence, et l'ouvrage ne manque pas à Kerjan!

— Est-ce ma faute, si la guerre a besoin de chevaux?

— Non, évidemment.

— Pouvez-vous grimper dessus, et trotter vos cinq lieues de pays en compagnie des soldats?

La jeune femme eut envie de répondre : « J'en serais capable! » Déjà, dans son esprit, elle avait fait le compte des travaux dont s'exemptait ainsi le valet. Mais elle se tut, parce qu'elle avait besoin de lui, et elle se détourna. Car, si elle commandait dans la maison, bien qu'elle n'y fût pas la première, d'autres lui imposaient leur volonté et l'humiliaient secrètement, et c'étaient les deux hommes, Le Treff et Kerdudal, parfois même

le troisième valet, Quinquis, le « mousse », comme on appelle ces petits dans les fermes de la côte, l'adolescent qui avait eu une oreille mangée par un cochon, et auquel elle disait : « Change de côté pour me parler, Quinquis, tu es trop laid de ce côté-ci! » Le lundi, même après la pluie attendue, quand les tejr.res.jjagn- ^ tantes, qui sèchent vite, offraient leur sol et leurs herbes fumantes au soleil du matin, combien de fois les deux hommes avaient-ils disparu, pour ne rentrer que le soir, ivres de cidre et d'eau-de-vie, guettant un reproche, menaçant de quitter la ferme, au premier mot qui leur serait adressé? Kerjan des Femmes, comme on disait aux alentours, pour exprimer que le domaine était conduit par Marie Quéverne et par sa mère la veuve Lanio, sonnait du bruit de la dispute plus souvent que les fermes voisines. On entendait les voix des femmes jusque du Vouldro, qui est du côté du bois, et de Champdolent, la closerie écouteuse de tout le murmure des pentes, posée sur un sommet à droite, et que signalent aux

navires deux sapins plantés devant, ébranchés et tordus.

— Eh bien ! Marie, vous ne vous apprêtez pas? La mère, la courte Bretonne en costume du

dimanche, les deux ailes de la coiffe de Fouësnant sur sa tête carrée, le corps comme un billot de chêne drapé de deuil, se tenait à l'entrée de la chambre, mécontente, et, de ses deux mains gantées de mitaines, désignait les sabots et la jupe à rayures de sa fille. Elle lui disait « vous », comme font presque toujours les gens du pays, quand ils parlent en breton.

— Non, dit Marie.

— Vous ne venez pas?

— Puisque je vous le dis.

— C'est la messe!

— Je le sais.

La mère se recula d'étonnement. Elle avait entendu bien des choses de cette bouche impertinente. Mais ne pas aller à la messe! Sa fille! Volontairement! Ses yeux gris de lin, ses veux ronds, pas commodes, qu'elle fermait à moitié par faiblesse maternelle, et pour qu'on

ne vît pas toute leur autorité, considérèrent cette fille qui allait pécher contre le grand commandement dominical. Elle ne pensa pas qu'elle était elle-même responsable, en partie, de cette faute et de bien d'autres ; qu'elle avait adulé Marie, gâté Marie. Non, sa pensée fut directe et douloureuse. Elle vit le péché, et elle soufîrit.

— Ça ne vous est jamais arrivé, pas plus qu'à moi.

— Eh bien! ça m'arrivera.

— Qu'avez-vous encore?

— Des raisons...

— J'ai habillé votre fille Jeanne-Marie, et je l'emmène!

— C'est trop petit!

— Je l'emmène !

— Eh bien! elle me remplacera!

Marie se courba un peu pour que la mère entendit mieux, et, avec une passion singulière, les sourcils rapprochés, sa jeune figure toute contractée et dure, retenant sa voix pour que la cour ne connût pas son secret :

— C'est aujourd'hui que les hommes de la marine partent, n'est-ce pas? et demain ceux de l'armée? Je ne veux pas assister à leurs adieux et à leurs embrassades, moi qui n'ai personne à regretter!

— Venez, nous quitterons l'église avant la fin, et vous ne verrez pas les amants. Moi non plus, je n'ai personne. Mon mari est mort, et, d'ailleurs, il serait trop vieux pour la guerre.

— Le mien, le mien est vivant! Et il est jeune!

— Mais il n'est pas ici.

— Qu'en savez-vous? Avez-vous pensé qu'il est appelé avec ceux de sa classe, avec les bons braves gens, ses camarades; qu'il doit se trouver à l'inscription de Concarneau, et qu'il pourrait bien être venu à Fouësnant, ce matin, oui, pour me voir passer!

— Vous voyez, vous ne savez même pas où il est!

— Ma pauvre maman ! Vous n'avez donc pas entendu le glas, hier soir? Toute la terre l'a entendu, mon mari comme les autres!

Pourquoi ne serait-il pas à Fouësnant? Ah! ce serait joli à voir! Il me prendrait par le bras, peut-être, et vous savez ce qu'ils diraient, les autres?

— Oui, oui, ne répétez pas! Vous vous rendez malade à toujours songer à cela. Venez, nous irons si vite, en faisant le tour par la petite rue du boulanger, que même si Quéverne avait eu l'idée de reparaître à Fouësnant, il ne pourrait pas vous rencontrer. Venez, ne trahissez point votre Eglise !

Mais les yeux verts deM^rie étaient comme la mer aiix jours de tempête, quand elle est

toute en mouvement et voilée par l'écume. Elle n'écoutait point. Elle ne cherchait point à répondre. Elle était remuée jusqu'au fond, jusqu'à la vase, aux cailloux et aux herbes mortes.

— Venez, mon enfant?

Marie remua lentement la tête, sans dire un mot, comme elle faisait quand elle était petite, pour signifier qu'elle ne céderait pas. La mère alors s'en alla. Elle pensait : « Il

y a plus de souvenir en elle que je ne croyais ».

Le vent venait du sud; il rebroussait les feuilles, il montait la colline; mais il n'apportait pas seulement le bruit roulant de la mer et le son des cloches, et la plainte de la multitude des arbres et des herbes remués par son souffle : des murmures de voix, des appels, le hennissement d'un cheval, le claquement des coups de fouet traversaient la campagne dans l'air en mouvement. Marie habitait la plus belle chambre de la maison, et qui n'avait point de porte sur la cour, mais seulement une fenêtre. Par la chambre de la maîtresse de Kerjaiv, puis par la cuisine, — trois bols à dessins bleus, alignés sur la longue table, près d'un fiif-Ijf-t de cidre, montraient que les hommes avaient bu tout à l'heure, — elle arriva aux deux marches de granit qui descendaient dans la cour. Devant elle, la cour en pente, semée de plaques de fumier, fermée à gauche par les étables. était prolongée en avant, au delà du puits, par l'aire, d'où

s'élevaient cinq longues meules de foin et de paille, richesse étalée de la ferme, or et argent au soleil. A droite, il y avait une grange et, en retraite, l'écurie.

Marie appela :

— Kerdudal?

Pas de réponse.

— Quinquis?

Entre les battants de la porte de l'étable, qui était demi-ouverte, une tête jeune, tendue à l'interrogation, des épaules courbées sous une fourchée de bruyère, apparurent, et, au-dessus, la masse décolorée des grandes bruyères de lande, dont les brins pendaient et faisaient autour du valet une ombre vacillante.

— Vous rechargez la litière des vaches? C'est bien.,. Avez-vous vu Kerdudal?

— Il a pris son chapeau, quand Le Treff a descendu la cour pour mener la Jolie à Quimper.

— A-t-il dit qu'il reviendrait?

— Non, il n'a rien dit.

La brassée d'herbe tourna, et s'engouffra

dans le noir de l'étable. Marie ne put retenir le geste de ses mains, qui s'écartèrent de ses jupes, et se tendirent en avant. Etait-il possible? Ce garçon avait-il donc quitté Kerjan sans dire adieu à personne? Un homme avec lequel elle avait été bonne, toujours, et presque familière quelquefois, parce qu'il était travailleur, et que leurs deux âges s'accordaient! Quel trouble, depuis la veille! Que de pensées qui n'étaient jamais venues, que de regrets soulevés tout à coup du profond, de ce cœur que nous ne connaissons jamais bien, et qui s'émeut, et qui donne un démenti à tout ce que nous avions dit, à ce que nous disions l'avant-veille! Qu'adviendrait-il de ces jeunes hommes qui, en ce moment, dévalaient ou montaient les sentiers et les routes, vers le chemin de fer qui suit le rivage, au Sud, à l'Ouest, au Nord, chemin de ronde de la tour bretonne? Sans doute, ils affluaient déjà dans les gares et dans les ports. Toute la jeunesse arrachée à la campagne! Qu'adviendrait-il encore de ceux dont on ne

savait pas où ils étaient, de lui par exemple, dont Alarie Quéverne ne pouvait plus chasser le souvenir, depuis ce roulement de tambour et depuis le glas des cloches, et depuis les mots apportés au galop par les pères, les mères, les valets, les enfants apeurés traversant la campagne : « La guerre! la guerre est déclarée! »

Elle écouta un instant, puis, sortant de la ferme, tournant à droite, elle passa entre la grange et l'écurie, et prit un chemin d'exploitation que fermait, à trois cents mètres plus loin, une barrière. Elle enjamba l'éclialier, et se trouva dans la lanjje-de Kerjan, qui n'était ni très grande, ni très garnie d'ajoncs, de bruyère ou de genêts, âpre bosse de rocher, couverte d'une mince couche de terre, et dont la pente était raide, vers le vallon tout proche. Marie suivit la piste, à travers les touffes distantes du jaguelier^ passa le ruisseau en posant le pied sur les pierres émergentes, et remonta l'autre. C'était encore Kerjan, l'autre pente; c'était la grande pommeraie, exposée

au midi, et à laquelle faisait suite la petite : vergers réputés, où tous les pommiers avaient été choisis par le vieux Lanio, voilà plus de trente ans. Vivement, elle traversa en diagonale la grande pommeraie, et entra, toujours montant, dans une pièce qu'on avait laissée en jachère, et qu'enveloppaient des haies d'au moins six ans, hautes, épaisses, de tout côté faisant saillie. La dernière, tout au Nord et bordant un chemin, était la plus fournie. Les enfants du voisinage y avaient taillé des cachettes, en plein fourré, entre les truisses de chêne et les cépées de châtaigniers. C'est là que se blottit Marie.

Cachée par les branches et les feuilles, elle dominait, d'au moins deux mètres, le chemin creux venu de très loin, variable de largeur, tournant on ne sait pourquoi, parfois très ombragé, parfois en pleine lumière, que suivaient encore, pour se rendre à Fouësnant, les paysans de l'intérieur. Aujourd'hui une rumeur s'élevait entre les talus : voix des hommes, bruit de pas, hennissement d'un cheval, plainte

d'un coffre de voiture secoué par les ornières, ou des trop vieilles roues, dont la ferrure et le bois s'entre-battent à chaque tour.

Marie pouvait voir la pente herbue jusqu'à cent mètres en avant, et, par-dessus l'autre haie du chemin, les toits et les deux sapins de Champdolent. Jamais, depuis les invasions légendaires, quand les guerriers normands menaçaient les Bretons, le chemin n'avait reçu pareil cortège d'hommes et de chevaux qui partaient pour la guerre. Des familles descendaient, entassées dans le char à bancs, un jeune gars conduisait, presque toujours un marin, et* les femmes avaient le visage triste. D'autres groupes allaient à pied, et il ne s'écoulait guère de minute que Marie* ne reconnût et ne nommât tout bas quelqu'un du voisinage. C'était le fermier de Kerguen et celui de Keryon ; le fils aîné des Manébily, qui avait mis un brin de géranium sauvage à son chapeau; c'était le domestique d'un autre fermier de la côte, conduisant une jument grise renommée dans le pays pour sa vitesse,

et les trois petits de Rosnabat, accompagnant leur frère, et aussi des inconnus, et des files de chevaux menés par des hommes à califourchon sur le cheval de tète, et qui criaient dans le chemin : ce Rangez-vous! » Marie regardait tout, le cœur serré, et, quand c'étaient des jeunes hommes qui passaient devant elle, de la main, elle écartait les branches, pour suivre plus longtemps ceux qu'elle ne reverrait peutêtre pas. Bientôt, dans le chemin, vers la droite, un homme apparut à son tour, qui fit se retirer d'un demi-pied la jeune femme, car elle avait peur d'être vue par celui-là qui venait. Il n'était plus jeune ; il avait bonne mine, dans ce vêtement des dimanches qu'elle connaissait, qu'elle avait raccommodé de ses mains : veste noire, gilet à plusieurs rangs de velours, décoré, en outre, d'une brochette de boutons de métal blanc, pantalon gris et souliers ferrés. Son visage était tout rasé, sauf à la hauteur de l'oreille, où poussaient de petits favoris. Hêmes joues pleines, même teint clair qu'autrefois : mais les bons yeux d'honnête

CELLE QUI^N'a PERSONNE A PLEURER 17

homme qui ne craint rien, les yeux du père de Pierre Quéverne, avaient pleuré, bien sûr, au départ de Champdolent. Lui, père de sept enfants, dont six vivaient encore, il n'en avait plus aucun avec lui : ni l'abbé Jean, vicaire dans un bourg de Gornouaille, au delà de Quimper, ni la fille aînée mariée en Quimperlé, ni la seconde, mariée en Douarnenez, ni l'autre qui était religieuse chez les sœurs du Saint- Esprit, ni le marin, second rnaître à bord du Jauréguiberry, ni le dernier, celui dont on ne disait plus le nom devant elle, plus jamais.

Le vieux Quéverne marchait à côté de la poulinière blanche, la Buissonne, que tirait à la longe un homme d'une quarantaine d'années, domestique à Champdolent. Il allait, lui aussi, conduire à la ville l'unique bête de son écurie. Peut-être la lui laisserait-on? Elle .ne trottait guère et jamais ne galopait. Il la menait quand même où le gouvernement avait dit. Pauvre homme! La vie avait éprouvé son courage : veuf depuis de longues années, demeuré seul après le départ des enfants, dans

r 18 LA CLOSERIE DE CHAMPDOLENT

une closerie dont la terre était maigre et les pommiers souvent gaulés par le vent de mer, patienir-Jjlvotieux, peu causant, il continuait le labeur commencé par son père et son grandpère. Même de loin, dans les pardons ou au sortir de l'église, on le reconnaissait, à sa haute taille et à son air de noble ruiné qui ne cède pas. Marie le regardait venir. Elle aussi, elle l'avait quitté. Il arrivait de son pas tranquille et balancé, entre les talus à peine séparés, qui faisaient la coque de navire, sous l'ombre des chênes qui étaient encore les siens. Mais, quand il eut descendu encore, l'espace d'une trentaine de pas, il se trouva dans l'ombre mêlée de soleil des arbres de Kerjan, et il leva les yeux du côté où était Marie. Certes, il ne la vit pas. mais elle avait rencontré la douleur, une fois de plus, et lorsqu'il eut disparu, avec la Buissonne et le valet, derrière les touffes de lande, elle se retira tout à fait et sortit de sa cachette, toute pâle, et si puissamment reprise par le souvenir, qu'elle se dit :

— J'irai revoir Champdolent!

Qui pourrait l'espionner? Quéverne et le valet absents, il ne pouvait rester, dans la maison du closier, que cette petite Eugénie, une cousine lointaine, qui faisait le ménage, nourrissait les porcs et les poules, et, deux fois le jour, faisait en tricotant, derrière les quatre vaches du domaine, le chemin de l'étable à la pâture et de la pâture à l'étable. Mais la vachère elle-même n'était-elle pas au bourg?

Marie attendit qu'un groupe de marins, — ils étaient trois, et beaux, et jeunes, et ils chantaient, — eût passé devant les touffes de lande qui la cachaient, et elle courut jusqu'à la brèche de la haie, sauta dans le chemin pour un moment désert, et marcha droit vers la closerie.

1910, 1911, 1912, les trois années qu'elle avait vécu sous le toit de Champdolent, les deux premières heureuses ou à peu près, l'autre si dure, ses trois années de jeune femme étaient entre elle et la maison des Quéverne, entre elle et la petite écurie bâtie au fond de la cour, entre elle et la longue

chaumine, à demi effondrée, qui fermait la cour à droite, grange pour le fourrage, étable pour les bêtes, logement pour le froment et pour le valet; elles accouraient au-devant de la Bretonne, qui venait droit vers la ferme, les mains dans les poches de son tablier, rapide parce qu'elle était audacieuse de nature, les traits tendus par l'émotion, le regard fixe et un peu étrange, et ses deux bandeaux tout dorés sous la coiffe de mousseline; elles lui disaient : « Te souviens-tu de la douceur de la première année? te souviens-tu de la famille pauvre et heureuse que vous formiez, le vieux père, toi, ton mari, et la servante Eugénie qui sortait du bourg de Pleuven? Te souviens-tu de la naissance de Jeanne-Marie? des disputes qui ne tardèrent point, des réconciliations, des menaces, des retours de l'homme qui avait bu? Te souvienstu ensuite des nuits d'attente, des larmes, et de cette honte qui ne s'effacera pas?... »

Oh! oui, elle se souvenait de tout; elle se commandait à elle même d'avancer, et on ne

voyait dans son allure aucune hésitation ; elle allait droit sur ses fines jambes hautes, vers la maison de sa joie ancienne et de sa douleur. Derrière elle, des groupes de fermiers et de fermières à pied, des chars à bancs, des chevaux tenus par le licol et qui hennissaient au premier vent de mer, continuaient de descendre vers Fouësnant; elle ne se détournait pas. Elle avait quitté, d'ailleurs, le chemin commun, pour prendre celui qu'on pourrait nommer le chemin de Ghampdolent, et qui va droit à la closerie, et tourne aussitôt, parmi les très vieux arbres, vers des fonds de pays où les hommes ne passent guère, s'ils n'ont affaire au vieux Quéverne. Elle se disait, voyant cette maison tout près, qu'elle n'avait jamais voulu revoir depuis le jour de sa grande honte et de sa grande peine : « Qu'est-ce que je fais ici? Et que diraient les femmes du bourg, si elles savaient que je monte à Champdolent? Elles ne manqueraient pas de prétendre que j'ai du regret. Non, je n'en ai pas ! Je n'ai que de la peine... Après tout, n'est-il

pas naturel qu'on veuille visiter un endroit où on a passé trois ans de sa jeunesse?... C'était mieux tenu du temps que j'étais là... Le jardin est plein d'herbe, à présent. Comment mon beau-père laisse-t-il un char à bancs dans la cour, exposé à la pluie? La provision de bois est«bien mal empilée sous la grange! De mon temps, je n'aurais pas souffert cela! Ce que c'est pauvre, partout, quand il n'y a plus de maîtresse! »

Marie s'était arrêtée près d'une grosse haie qui est à l'entrée de la cour de Champdolent, et où il y avait, chaque année, un nid de merles terriers. Elle ne songeait guère à cela, en s'appuvant contre les épines, le cœur battant, inquiète à cause de cette fille de ferme qui pouvait traverser la cour, et reconnaître l'ancienne maîtresse, la femme de. Pierre. Mais la crainte n'était pas la plus forte.

Pourquoi restiez-vous là, Marie? Pourquoi regardiez-vous la maison avec ces veux durs qu'il connaissait, lui, le mari lointain, et qui lui firent tant de mal? Vous jetiez un n :

sur le puits, près duquel est la selle à laver, toujours mouillée, comme au temps où vous frappiez le linge avec le battoir; un moment après sur les deux grands sapins qui ont poussé côte à côte, mêlant leurs branches, au bout du jardin clos de petits murs, et vous pensiez aux marins qui aperçoivent, jusque des îles de l'archipel de Cornouaille, les deux pointes toujours vertes et presque toujours tremblantes des arbres de Champdolent. Mais vous reveniez à la maison, tout de suite, et vos yeux se posaient sur les arbustes qui dépassent un peu le mur du jardin; sur les fenêtres closes; sur le loquet de la porte que vous abaissiez d'un coup de pouce dominateur, dix fois le jour, en entrant chez vous; sur le bord du toit bien taillé, épais d'un bout à l'autre comme le pied d'une javelle, et d'où tombe, dans les jours d'orage, une eau divisée en mille gouttes par les tuyaux de la paille. Pourquoi maintenant quittez-vous l'abri de la haie, au risque d'être découverte? Pourquoi vous rapprochez-vous de la barrière à claire-voie du

jardin? Le passé est le grand maître, voyezvous. On peut le maudire, on revient à lui. Gela déchire le cœur d'avoir été heureuse, même un jour. Là vous avez été la nouvelle mariée, puis la nouvelle mère, et toute cette pauvre closerie vous a obéi par amour ou par amitié, Marie, et pendant des mois, bien des mois : votre Pierre, et le vieux Quéverne, et l'homme qu'on louait au commencement de mai, avant de l'engager à l'année, et la servante, et tout ce qui vivait à Ghampdolent, jusqu'au chien Taro qui portait le nom d'un écueil.

Marie ouvre la barrière, prenant bien garde de ne pas faire crier le pivot qui tourne dans deux colliers d'osier tordu. Quel abandon, en effet! Entre les murs bas, dans l'aire qui fait clairière au milieu du jardin, on n'aurait pas trouvé, autrefois, des plaques de mousse et d'herbe. Le long de la maison, il y a encore deux touffes d'aster violet, qu'on appelle aussi la misère, mais tout le reste a péri ; personne n'a pensé à donner vingt coups de bêche, ni à

semer un paquet de graines comme faisait Marie. Ce que c'est, quand le bonheur est parti! Marie a vu cela et bien d'autres choses, sans même l'avoir voulu, parce qu'elle est encore la maîtresse, qu'elle a en elle l'âme absente du domaine : elle considère longuement ces murs, cette porte encadrée de pierres de granit, ces fenêtres basses. La première fenêtre est celle de la chambre que Marie habitait. Alors Marie s'est penchée, elle a mis ses mains aux deux côtés de son visage, pour mieux voir à travers les vitres, et appuyé son visage contre le verre.

Cette chambre, la plus belle de Champdolent, c'était celle de ses noces, et ce lit, dans l'angle, en face de la fenêtre, celui où elle avait dormi avec Pierre Quéverne, où elle l'avait attendu, souvent, l'été, quand la flottille des bateaux revenait du large, et que la maison, toute tremblante du vent qui avait poussé les voiles, entendait la voix de l'homme : « Ouvrez, Marie, c'est moi! » Marie avait voulu les revoir, et voilà pourquoi elle était là, le front touchant

les vitres. Elle avait voulu savoir si le père ou la servante couchait à présent entre ces montants de noyer ciré, que Jean Quéverne avait achetés pour sa belle bru, comme il disait. Eh bien! non. Les quatre chaises paillées, rangées le long du lit, indiquaient déjà que la chambre était inhabitée. Mais elle découvrit un autre signe. Le cœur de la jeune femme battit dans sa poitrine; elle y porta la main : la grande courtepointe de coton rouge, bien tirée, couvrait tout le lit, et, du côté du mur, elle se relevait un peu, et dessinait vaguement la forme de deux oreillers, le sien, et l'autre. Depuis plus de vingt mois ils attendaient, eux aussi. La terre battue était nette; la cheminée n'avait plus ni tisons ni cendre. Le rameau de buis, à la place habituelle, n'ayant point été renouvelé, pendait encore, jauni par le temps. Chambre close, témoin des jours enfuis, et où les choses demeuraient en ordre, et prêtes, comme s'il y avait eu encore une espérance.

Quand Marie se retira, lentement, elle

aperçut, dans la vitre, son visage aussi blanc

que sa coiffe, et ses yeux cernés d'une grande

ombre que le passé avait mise là, tout à coup,

et pour un seul regard qu'elle avait jeté sur

lui. Alors, vite détournée, elle sortit de l'aire,

ferma la barrière à claire-voie, et, par les

champs, se sauva jusqu'à la ferme de Kerjan.

Il fallut préparer la soupe pour la mère, pour

la servante, pour Jeanne-Marie, pour Quin-

quis. Elle ne mangea pas. La mère, la voyant

si troublée, crut que c'était du remords d'avoir

manqué la messe. Elle connaissait l'humeur

orgueilleuse de sa fille. Elle ne demanda point :

« Qu'avez-vous, ma petite Marie? » Elle dit

seulement, pendant le repas, des mots tels que

la ferme n'en avait jamais entendu, même

en 1870 : « Tous les hommes partent... Les

marins aujourd'hui, d'autres demain... Ils

chantent et ils pleurent... Les deux fils de la

veuve Le Baradec, les trois des Guernez sont

déjà en route pour se rendre à Concarneau.

Je les ai vus. Ils regardaient les femmes, les

filles, les maisons, les arbres, comme pour les

photographier. Plus de trois cents personnes les entouraient, et marchaient du même pas. Moi, je n'ai pu rester. Ça me faisait trop de mal. Votre petite Jeanne-Marie ne voulait pas revenir, elle, ne comprenant pas. Et les plus beaux chevaux de chez nous passaient. Ma fille, en vérité, c'est toute la jeunesse de Fouësnant qui s'en va/.. Ils n'ont rien oublié, pas un homme, pas une bête, et les petits comme les grands vont connaître la guerre... »

Elle ne s'apercevait pas, parlant ainsi, que Marie ne mangeait point, et qu'elle souffrait. La mère parlait comme si Marie avait été veuve. Et Marie songeait, malgré tout, à celui qui était vivant.

Elle travailla, toute l'après-midi, dans les étables et dans l'écurie, .avec ce sournois de petit valet, qui la voyait troublée, et qui aurait là une nouvelle à raconter, à la prochaine occasion. « Figurez-vous : Marie Quéverne, qui ne prononce jamais le nom de son mari, elle l'a tout de même dans le cœur. J'ai mené boire les vaches et les génisses avec elle ;

j'ai refait la litière et aussi celle des chevaux, même celle de la Jolie qui ne rentrera plus; j'ai mis des brassées de trèfle dans les râteliers de l'étable : la pauvre petite femme, elle est trop fière pour rien dire, surtout à un garçon comme moi, qu'elle prend pour un gamin; mais je vous jure qu'elle n'était pas gaie! De toute la journée, je n'ai pas entendu le son de sa voix. »

Vers le soir, Kerdudal reparut. Il était ivre, quand il se planta au milieu de la cour, les bras croisés, face à la maison. Les trois femmes le regardaient à travers les vitres. Le jour mourant et un peu de lune rousse et montante l'éclairaient. Il se tenait à côté du puits, en avant des meules de paille qui étaient blondes dans la brume. Et il fléchissait le torse, à droite et à gauche, à cause de l'ivresse. Il levait son chapeau, rubans flottant au vent de nuit, et il criait : ce La guerre, la guerre, la guerre! Je vous annonce la guerre, femmes, et toi le mousse endormi, et toi Le Trefî qui dois être sur les chemins, c'est la guerre 1 »

Puis, «'imaginant qu'il était un héraut d'armes, ou un garde champêtre, frappant ses cuisses avec ses poings comme s'il avait battu le tambour, il se redressait, et, un par un, il appelait les champs de la terre de Kerjan : « La Grande Pièce, tu m'entends, n'est-ce pas? C'est la guerre! Et toi la Lande penchée, et toi le Grand Verger, et toi le Champ du roc, et toi la Pièce longue, et toi la Pièce en vue de la mer, entendez tous": c'est la guerre! Kerdudal va devenir soldat! »

Il se tut un moment, et, ayant vu que la porte de l'écurie s'était ouverte et tournait au vent, il voulut aller la fermer; mais il fut obligé de s'appuyer à l'angle du mur de la vieille grange, qui est là, près des meules de paille, à l'entrée de l'aire. La pensée de la bête de labour, que la conscription avait prise à Kerjan, lui revint dans l'esprit : « Vous ne la vendrez pas son prix, la jument, veuve Lanio! Elle est plus belle que l'argent qui vous sera donné. C'est moi qu'on aurait dû envoyer à Quimper, et, vrai, si je ne devais

pas être soldat demain, jamais personne autre, pas même Le Treff, n'aurait été la conduire à la ville! Elle me suivait comme une levrette. A présent, ils l'ont embarquée dans un wagon de bois. Elle tape des coups de pied dans les planches. Ohé! les agents de la Compagnie, regardez-la! Elle passe sa tête de grande vipère entre les barreaux de la fenêtre du wagon. Vous demandez : « Quelle est cette jument, » qui a du feu jaune dans les yeux? Comme » elle a les dents blanches et les naseaux pour- » prés! » C'est la Jolie, messieurs et dames, celle de Kerjan, la bête nourrie de la meilleure avoine de Fouësnant, et qui mangeait, sous les pommiers, des pommes jaunes et des pommes rouges; celle qui menait aux foires madame Quéverne. Regardez-la! Vous ne la verrez plus! Elle va se battre comme moi, comme Jacques-Jérôme Kerdudal. Je vous le dis : la guerre ! la guerre ! »

Les femmes, derrière la fenêtre, ayant soufflé la lampe, redoutaient d'ouvrir la porte à cet ivrogne, qu'un ordre, un reproche, un

mouvement, pouvait mettre en colère. Il était terrible, quand l'eau-de-vie lui brûlait les veines. Marie dit alors :

— Laissez-moi : je vais le faire coucher dans la grange. J'ai commandement sur lui.

— Vous ne ferez pas ça! dit la servante.

— Vous n'avez pas peur? demanda la mère. Sans répondre, Marie alla vers la porte,

qu'elle ouvrit.

Kerdudal la vit descendre les deux marches, et il s'arrêta de crier, et il eut l'air accablé^ d'un homme pris en faute. Elle s'avançait vers lui, menue, et, comme toujours, le regard devant elle, n'ayant point peur des hommes eLsachant leur parler. Elle avait projeté de le prendre à l'écart, ce soir-là même, et de lui dire : « Kerdudal, là où vous allez, peut-être vous entendrez parler, de mon mari. Peut-être le verrez-vous. Vous serez peut-être dans les mêmes batailles : si vous apprenez quelque chose, vous me ferez plaisir en me l'écrivant. » Sûrement, elle aurait ajouté d'autres mots, elle aurait dit : « Ce n'est pas

que je tienne à lui, vous comprenez, après ce qui s'est passé. Mais enfin, je ne veux pas être la seule ici qui ne reçoive jamais de lettre, jamais de personne, et qui ne sache pas où est le sien. » Mais l'homme n'était point en état de comprendre. Il fallait le renvoyer de la cour, il fallait empêcher qu'il ne s'emportât, et le faire obéir au son des paroles, comme une bête. Elle s'arrêta tout près, et, tandis qu'il se reculait, de l'autre côté du puits, elle lui dit, d'une voix très douce : « Ce soir, vous vous coucherez dans la paille de la grange, Kerdudal, et, demain matin, quand vous serez éveillé, vous viendrez me dire adieu. »

Il obéit aussitôt. Elle le vit ouvrir la porte de la grange et la refermer. Alors le calme de la nuit enveloppa la ferme de Kerjan. Et Marie revint vers la maison. Mais, avant de rentrer, elle se tint un moment sur le seuil, et elle écouta, pour savoir quelle était, dans un si grand événement, la voix de la campagne et de la mer. Que disaient-elles? Elle ne perçut que les bruits accoutumés des soirs les plus

tranquilles. Le vent était tombé; les cloches ne sonnaient plus; à peine un bourdonnement très doux, comme celui qui ne meurt point dans les grands coquillages, venait des anses prochaines et des rochers de la côte. Après un moment, un homme chanta dans ce silence, buveur attardé sans doute, du côté des bois de Landébec. Le bruit d'un automobile se leva, gronda sur la route du bourg, et presque aussitôt s'étouffa entre les maisons ou les talus boisés, et ce fut l'absolu silence, sauf toujours le murmure très léger qui s'élevait de la mer. Marie regarda autour d'elle, dans la nuit, le faite arrondi des chênes, bien au delà de l'aire. Elle enviait celles que l'annonce de la guerre rendait inquiètes pour leur amour, dans les villages, les fermes, les maisons louées aux étrangers: elle enviait celles qui pleuraient ce soir parce qu'elles avaient un bien à perdre. Demain donc, le second valet, Kerdudal, rejoindrait, avec plusieurs autres du pays, le dépôt de l'infanterie de marine. Elle allait rester avec la mère Lanio et une enfant

de trois ans et demi, n'ayant aucune place dans une autre âme humaine, sans lettres à écrire ou à recevoir, plus pauvre en vérité que celles qui, à présent, se désespéraient. Elle était seule, quand toutes les affections, même les fanées, même les défendues, se sentant menacées de mourir, s'exaspéraient, et criaient, et appelaient au secours. Marie Quéverne serait étrangère à tout et à tous; elle ne saurait pas même où combattrait, où tomberait peut-être le mari qu'elle n'aimait plus, et, s'il revenait avec plusieurs autres, ce ne serait point chez elle.

Dans la maison, elle entendit la mère qui trottinait, remettant les chaises et les bancs en place, comme cela se faisait chaque soir à Kerjan. Elle rentra. ' Les heures de la nuit passèrent l'une après l'autre sur la campagne. Au petit jour, Marie se leva.

Marie se leva et elle regarda, par la fenêtre de sa chambre, si la grange était ouverte. Mais non. Elle écouta, étonnée, traversa la cour, et ouvrit la porte. Kerdudal était déjà parti, et

elle ne vit que le trou dans la paille où il avait dormi.

— Que cherchez-vous après le valet? Je l'ai entendu marcher voilà plus d'un quart d'heure.

Alors Marie revint en hâte à la maison. Elle s'habilla comme pour la messe, mais plus vite, elle dit à la mère :

— Habillez Jeanne-Marie quand elle s'éveillera. Moi, il faut que je coure à Fouësnant. Je veux revoir Kerdudal. Tant pis, si je rencontre l'autre !

La mère leva les épaules, mais elle était habituée à obéir, et elle ne s'opposait aux volontés de sa fille que s'il s'agissait des dépenses de la ferme.

Cette fois, Marie ne perdit point de temps et coupa au plus court. En quelques minutes, courant presque, en effet, elle eut gagné la châtaigneraie du manoir de Landébec, tourna par les bois de pins qui sont en arrière, passa près des grandes fermes, pareilles à un village et qui dépendent du domaine, et, bientôt après,

déboucha sur la route du bourg, tout près des dernières maisons.

En chemin, elle n'avait rencontré personne. C'est que tout le monde était dans le village : toutes les fermes, toutes les closeries, les moindres chaumières perdues dans la campagne étaient accourues pour l'adieu. La veille, c'étaient les marins qui étaient partis; à présent, c'était le 'tour des coloniaux. La cloche de l'église sonnait la messe de six heures. Il y avait des groupes devant toutes les maisons, parce que toutes les maisons avaient au moins un homme qui partait, et, de l'un à l'autre, comme on le voit faire, au moment où les processions vont passer, des femmes, des enfants, des anciens allaient et venaient. La plupart avaient plusieurs adieux à dire, plusieurs mains à serrer, plusieurs jeunes fronts à embrasser. Toute la longue rue de Fouësnant était peuplée d'une foule en rumeur. D'autres, les plus pieux, étaient entrés dans l'église, et priaient; mais une

seule âme animait tout ce pauvre peuple, une

seule pensée commandait les mouvements, les allers, les retours, les regards, les étreintes, les prières : « Voici les dernières minutes où nous serons ensemble. » On tâchait d'être brave, mais, peu à peu, l'angoisse du temps en fuite opprimait les courages, et on voyait pleurer des yeux qui jusque-là s'étaient efforcés de rire. Les yeux les plus tristes n'étaient pas toujours ceux où l'on voyait des larmes.

Tout à coup, en haut du bourg, on entendit un roulement de tambour et un grand bruit de paroles; quelques cris mêlés y répondirent; puis on aperçut un homme, un officier en tenue, autour duquel on ne sait d'où, de droite, de gauche, de partout, des hommes s'étaient groupés. Un drapeau flottait derrière lui, tenu par un gradé de l'infanterie coloniale.

— Vois-tu l'officier? Qui est-ce?

— Le capitaine.

— Celui qui était en retraite? Il avait une jolie maison, pourtant!

— C'est son goût de partir.

— C'est son devoir.

— Oui : il reprend du service ; il ne peut pas rester en arrière ! La guerre l'appelle !

— La guerre! Et comme il y en a derrière lui!

Déjà, entre les maisons, le cortège descendait, deux clairons sonnaient, un tambour battait; l'officier, prenant la tête du petit bataillon, descendait la rue, et, à mesure qu'il passait, tous les hommes convoqués à Quimper se joignaient à la troupe, et la grossissaient. C'étaient, à chaque pas, des adieux rapides, des sanglots, puis des gestes comme on en fait à ceux qui s'éloignent à bord des bateaux ; des filles agitaient leur mouchoir, comme elles l'avaient vu faire à des dames sur les jetées des ports.

Quand la troupe avait passé, presque toujours les pères restaient près de la porte, les mères et les femmes rentraient dans la maison. Mais les jeunes filles, et les tout jeunes hommes qui n'étaient point en âge de partir, et les enfants, descendaient avec le cortège et faisaient, aux deux côtés, une foule bruyante,

tendant les mains vers les soldats et les appelant. On entendait : « Au revoir, mon Jean! au revoir, mon Pierre! Envoyez-nous une carte postale quand vous serez à la frontière? Regardez là-bas, à la fenêtre : c'est Jeanne qui s'est mise là, exprès pour vous? Regardez à présent à votre droite? » Ils passaient, le tambour battant toujours : « En avant, en avant! » A mesure que le cortège avançait, devant chaque logis, il y avait des remous comme au long des rochers à la marée montante. Toutes les familles groupées là s'agitaient et se mêlaient, autour de quelques hommes immobiles, des anciens, qui regardaient venir l'officier, et qui ne voulaient pas se laisser gagner par l'émotion. Les jeunes, ceux de l'active, ceux de la réserve, tous ceux qui allaient quitter le pays, faisaient déjà figure de soldats.

Vers le milieu du bourg, sur la gauche, il y avait un rassemblement plus considérable qu'ailleurs, autour de cinq beaux jeunes hommes, les cinq fils des Hasoouët, qui sont

de gros fermiers au nord de la commune. Tous les cinq, ils entouraient le père, assis sur une chaise, et qui faisait semblant de fumer sa pipe éteinte. Des femmes, des parents, des enfants remuaient sur les bords du groupe; lui, l'aïeul, il avait la tête penchée. Muet, il observait l'officier, et le drapeau, et les sonneurs de clairon, et le bataillon qui s'augmentait, et toute la foule en marche; il ne bougeait point : mais, quand il a vu arriver devant lui le capitaine, il s'est levé, il a fait le salut militaire avec la main qui tenait la pipe, et, regardant l'officier, il a prononcé des mots inusités et le dernier commandement paternel : « Assez causé, mes gars! C'est votre tour! Allez! Vive la France ! » Et les cinq beaux jeunes hommes l'ont quitté. Il y avait, en avant, arrivant en face de la troupe, un cheval rouge de la ferme du llouhre, qui essaya de passer à droite, à gauche, puis, effrayé du bruit et de la foule, tourna bride enlevant son cavalier, et repartit au galop dans la direction de Quimper. Il y avait là aussi, un peu plus loin que les cinq

grands gars des Hascouët, et dans la maison d'un boulanger, une jeune femme, plus triste encore que les autres, et qui ne faisait aucun signe à personne ; deux servantes de la maison se tenaient accoudées sur l'appui de la fenêtre, mais elle, un peu en retraite, et, droite entre les deux, cherchait quelqu'un parmi ceux qui passaient. Elle le reconnut, elle s'avança un peu entre les servantes, et, de sa voix claire, qu'on entendait si bien quand elle hélait les hommes et les femmes répandus dans les champs, à l'heure de midi, elle appela :

— Kerdudal?

Le grand valet de Kerjan sortit aussitôt des rangs, et vint devant la fenêtre en portant la main à son chapeau. Il n'était plus ivre, il ne pleurait pas. Il avait un visage grave, et on devinait que, demain, ce serait tout à fait un homme de guerre.

— Que me voulez-vous?

Elle se pencha. Les servantes se retirèrent un peu à leur tour. Très bas, Marie Quéverne continua :

— Kerdudal, si vous le rencontrez à la guerre, écrivez-moi de lui?

Il fit un signe de tête. Il lui serra la main, et dit :

— Y a pas grand'chance, mais si ça se trouve, je le ferai tout de même.

Vivement, il rejoignit la troupe, qui avait déjà pris de l'avance. Alors, de toutes les fenêtres, de toutes les portes, ceux qui restaient, de plus en plus nombreux, regardèrent ceux qui s'en allaient. Le son du tambour diminua, la rumeur de la foule se perdit entre les dernières maisons et, bientôt, parmi les arbres de la route. Presque toute la jeunesse de Fouësnant était partie, et il fallait continuer de vivre.

Elle s'était mariée à vingt ans, le 23 mars 1910, malgré le père, ce grand et sombre Yves Lanio, planteur des deux pommeraies de Kerjan, homme à qui tout avait réussi : le commerce de l'avoine, l'élevage des chevaux, la fabrication du cidre, avant toute chose l'habitude de grogner en affaires quand les autres rusaient, et qui n'entendait point que sa fille épousât un fils de closier, un pauvre, dont on ne pouvait dire même qu'il fût tout paysan. Sa fille était un morceau de son bien. Il comptait grandir encore et s'enrichir par elle.

Courtisée, plaisante à regarder, renommée, même à Fouësnant, pour la souplesse de sa taille et pour son cou mince et lier, que dégageait l'ample col de mousseline tuyauté à la paille, Marie Lanio, un jour qu'elle remuait à la pelle les tas de froment, d'avoine, de blé noir, de seigle, toujours tenus si propres et bien relevés dans le grenier de Kerjan, avait déclaré à son père, venu pour inspecter l'ouvrage : « Autant vous le dire aujourd'hui que demain, mon père : je me suis promise. — A qui? — J'épouserai Pierre Quéverne, et pas d'autre. » Le père avait regardé cette fille décidée, appuyée sur le manche de la pelle de bois, au bord du tas de froment, et il était devenu si rouge, lui tout sec de visage et couleur de granit, qu'on put croire un moment qu'il allait être frappé de congestion. Cependant, peu de mois après, il céda. Il en mourut.

Il céda parce qu'il était aux ordres de sa femme, qui était elle-même aux ordres de sa fille.

Pierre Quéverne, quatrième fils et septième

enfant du closier de Champdolent, celui qui habitait dans les terres, un peu plus haut que Kerjan, était bien un pauvre, en effet, et seulement une moitié de paysan. Ils sont nombreux, sur les côtes de Bretagne, les hommes au double métier : laboureurs et semeurs en extrême automne, semeurs encore au premier printemps, sédentaires et terriens pendant les mauvais mois; puis, tout à coup, vagabonds, enrôlés pour le printemps et l'été par les patrons de pêche, ratissant les basses avec le chalut, ou courant à la poursuite des bancs de sardines, de maquereaux ou de thons. Deux jours, trois jours, cinq jours, tantôt plus, tantôt moins, ils restent au large, rentrant le samedi si le poisson et le temps le permettent, repartant au flot du lundi, deux heures avant que la mer ne soit pleine. Pierre Quéverne était de ceux-là. La mer lui avait pris le cœur, bien avant qu'il ne courtisât la fille des Lanio de Kerjan.

Le closier de Champdolent n'avait point vu sans peine ce garçon actif et solide se donner

à la pêche, quand la terre eût demandé toute la force et tout le temps des habitants de la closerie. Mais il pouvait alors, à toute rigueur, se passer pour la moisson de l'aide de son dernier fils. Il avait celle d'un autre fils plus âgé, à présent embarqué sur la flotte, et de deux filles : Josèphe, un peu faible de jambes, mais douce de visage, maintenant mariée en Douarnenez, et Julie, la plus bretonne de toutes, grave un peu, silencieuse, ardente au fond de l'âme, et qui deA^ait, à la Toussaint suivante, entrer au noviciat des sœurs du Saint-Esprit. Le pauvre n'avait guère d'ailleurs à s'opposer aux vouloirs de son Pierre. Pourquoi l'eût-il fait? N'était-ce point une belle chance, comme on le disait partout, qu'un enfant de la closerie épousât l'héritière de la grande ferme de Kerjan? Il commanda donc pour les filles un tablier de soie, pour lui-même et pour Pierre un complet galonné de velours, ce qui l'empêcha, cette année-là, de payer sa propriétaire, et la noce eut lieu, partie dans une auberge de Fouësnant et partie à la ferme.

Elle dura deux jours. Toute la parenté des deux cùtés y fut conviée, jusqu'à des cousins si éloignés que, depuis leur enfance, à peine se souvenaient-ils d'avoir entendu prononcer le nom des Lanio ou celui des Quéverne. Mais, invités par un petit billet écrit de la main d'une fille instruite, — Marie chez les Lanio, Julie chez les Quéverne, — ils vinrent, flattés, apportant pour écot une motte de beurre fin. Ils vinrent des profondes terres qui s'étendent et reçoivent la pluie d'hiver et le soleil d'été entre Rosporden et la forêt de Coatlac'h; de Combrit; des pentes méridionales de la Montagne Noire, — et les hommes avaient les cheveux longs; — ils vinrent de Douarnenez. — et les jeunes filles avaient des bijoux comme des femmes ; — ils vinrent même des collines qui contraignent les eaux de la rade de Brest, et des champs de primeurs de Roscoff. L'abbé Quéverne célébra la messe. Les cloches sonnèrent comme aux plus grandes fêtes. Les garçons de la noce tirèrent plus de coups de fusil qu'on n'en peut entendre un jour d'ouverture.

Après la messe, et tandis que les mariés, agenouillés sur les tombes, dans le petit cimetière qui entoure l'église, priaient pour les ancêtres, on vit arriver au milieu du village et commencer à jouer, devant la porte même, trois joueurs de biniou, parmi lesquels était Bodivit, le meilleur sonneur de toute la Cornouaille. On dansa dans la salle de l'auberge, et, le soir même, dans l'aire bien balayée de la ferme de Kerjan. Les joueurs de biniou, auxquels trois joueurs de bombarde donnaient la réplique, firent danser la gavotte et la valse que là-bas on appelle « le bal ».

Après deux jours, par les chemins verts où tout à l'heure descendaient les conscrits de la grande guerre et les petits chevaux bretons, la mariée monta à Champdolent. Puis, toute la rumeur qui s'était faite autour de ce mariage s'apaisa peu à peu, et il n'y eut qu'un jeune ménage de plus, travaillant la terre, et ne paraissant guère, dans la rue de Fouësnant, que le dimanche matin, à l'heure de l'office.

Gomment ce Pierre Quéverne avait-il pris le

cœur de la fille des Lanio de Kerjan? Parce qu'il l'eût enlevée, si on ne la lui avait donnée; parce qu'il l'aimait à la folie et qu'il était de ceux auxquels on ne résiste guère : un homme, en vérité, né pour le commandement, et qui fait sa troupe et sa suite de tous ceux qu'il rencontre. Ceux qui ne le voyaient qu'une fois, un jour de belle humeur, pouvaient dire de lui : « Quel amusant garçon! » Mais ceux qui le connaissaient bien disaient : « Quel diable d'homme ! » Il était de moyenne taille et plutôt petit, mince et très musclé; les paris lui plaisaient, et toutes les aventures, et toutes les histoires. Il avait des yeux bruns animés d'une vibration continuelle, un nez solide aux ailes sèches et fortement arquées, deux pinceaux de poils roussâtres au-dessus des lèvres, et le teint briqueté d'un vieux patron de barque. Inégal d'humeur, s'emportant pour un mot, s'apaisant pour un autre, il avait des moments de colère redoutable, qu'il savait à merveille se faire pardonner. Câlin avec ses sœurs ou sa femme, plaisant et serviable avec les hommes,

on ne le voyait jamais embarrassé. Il avait la réputation d'un homme adroit à toutes choses et sans peur aucune. A la closerie ou dans les fermes voisines, qu'il s'agît de dégager une charrette embourbée, — et Dieu sait si les chemins avaient des ornières en hiver! — ou de couper les hautes branches des ormes, de réparer le toit de chaume entaillé par la tempête, ou d'atteler une jeune bête difficile, tout de suite on appelait Pierre. Et de même, quand la mer était dure, le courant presque aussi rapide que le vent, l'entrée du port cachée par la brume, les hommes d'un bateau étaient tranquilles, s'ils savaient que la barre était tenue par Pierre Quéverne. Une photographie le représentait à côté de son père, de son frère l'abbé et de son frère le marin : il était d'une tête moins grand que les autres, mais aucun d'eux n'aurait pu lutter avec lui.

Au fond de cette âme passionnée, vivait le sentiment de l'honneur, une intelligence prompte à distinguer le bien et le mal, une foi peu instruite, mais aimée, ferme et portée au

sacrifice : tout un trésor hérité des vieux pères et des vieilles mères de Bretagne. Il ne parlait guère de ces choses; il les entendait, ce qui vaut mieux, et il était plus dévot que sa femme. Marie n'appartenait point à une famille aussi saine; elle n'avait point reçu les mêmes leçons. Ni l'intelligence, ni le cœur ne lui manquaient, ni l'esprit d'ordre, ni le jugement en affaires, ni le désir d'être considérée, qui ne va pas sans conséquences heureuses. Mais on ne l'avait pas élevée. Elle ignorait la contrainte, la règle, la raison de vivre, et le bonheur des autres. Elle s'aimait elle-même au-dessus de tout, et cela gâtait ce qu'il y avait de bon en elle. Dans le bourg de Fouësnant, dans les fermes, on ne pouvait dire qu'elle eût des amies; elle avait eu des adulatrices, des compagnes maintenant mariées pour la plupart, établies loin d'elle ou près d'elle, enfermées dans les devoirs nouveaux et devenues comme étrangères, mais qui n'avaient cessé, au temps où grandissait Marie, de lui répéter, chaque dimanche : « Oh! la jolie coiffe que vous avez, Marie! Les jolis

cheveux blonds! Comment faites-vous, pour les si bien relever en casque? La jolie croix d'or! Et quelle jolie fille vous êtes! » Elles la flattaient pour être vues dans son intimité,, pour sortir de l'église avec elle, Èras dessus, bras dessous, trois ou quatre ensemble, fraîches, bien nippées, ornées de leurs ailes blanches et des rubans qui virent au vent, saluées, à toutes les portes, par un sourire où il y avait au moins un remerciement d'être aussi jeunes et d'être du pays. Cependant, elle n'était pas jolie. C'était trop dire. Elle avait une taille élancée et souple, dont elle était très fière, une grâce prenante, un cou blanc et très fin, que le col échancré dégageait à merveille, des traits petits, une physionomie mobile, nullement dressée, où se lisaient tous les mouvements d'une âme orgueilleuse toujours et rieuse volontiers : mais les yeux verts n'étaient pas réguliers. Transparents, cela est vrai, et vifs, et habiles à ensorceler ceux ou celles qu'elle avait choisis, ils étaient un peu trop rapprochés, ce qui fait qu'elle biglait légèrement,

et qu'on pouvait se demander, la regardant, avec lequel de ses deux yeux on se trouvait en conversation.

Dès le mois d'avril, Pierre s'embarquait, un peu pour gagner de l'argent, mais surtout parce que le changement lui plaisait. Sardinier, thonnier, chalutier selon les saisons, il faisait tous les métiers de la mer. Tous les bateaux lui plaisaient, pourvu qu'ils fussent bien commandés et bien voilés. On partait de Concarneau, ou du port de Benodet, ou de l'anse de la Forêt, et, tantôt à l'ouest, tantôt vers le sud, avec la flottille peu à peu égaillée, on jetait le chalut sur les fonds de sable, ou les filets de surface pour prendre la sardine, ou les lignes amorcées avec des barbes d'épis de maïs que les thons suivent et happent à la course. On ne savait pas le matin où l'on coucherait le soir. Souvent, c'était en mer. sous les voiles abattues; souvent aussi dans les ports ou les petits abris de côte qu'on tâchait de regagner. On prenait un repos de quelques heures à Douarnenez, au Pouldu, dans le petit

port de l'île d'Yeu, entouré de sécheries de poisson, à Croix-de-Vie, aux Sables-d'Olonne ou entre les écueils de l'archipel des Glenans, que visitent toutes les nuits tant de barques en marche, où le bruit profond de la mer sur les roches ne se tait en aucune saison, et où il y a tant de cailloux, tant de courants, tant de mauvaises passes et tant de poissons de roche, que les pêcheurs disent entre eux : « Qui connaît les Glenans connaît toute la mer. » A Croix-de-Vie, on s'arrêtait souvent, sans entrer dans le port, à l'abri de la Roche de Pilours. On était là dix, vingt, trente bateaux de pêche, assemblés pour un peu de temps, pour moins de temps que la nuit ne durait; les deux bateaux extrêmes, le plus en dehors et le plus en dedans, allumaient un petit feu, et tout dormait, et Pierre aimait particulièrement cette escale de pêche, quand il pouvait descendre à terre, à cause d'une vieille mère en jupes courtes et chaussée de socques de bois, une poissonnière enrichie, vaguement sa cousine, qui le recevait, lui donnait de l'eau-de-vie, et

riait à tout ce qu'il disait. Il ne s'entendait pas toujours avec les hommes de la marine, et ce n'est pas pour surprendre. Autant d'espèces de bateaux, autant d'espèces de pécheurs. Il y en avait, sur la mer d'été, des barques qui ne se ressemblent point! Des grands thonniers pontés capables d'aller chasser jusqu'au golfe de Gascogne, des barques gréées en sloop, d'autres à deux mâts égaux comme celles de Concarneau, des barques carrées à l'arrière et d'autres arrondies, et d'autres encore effilées aux deux bouts comme ces solides synagos de la rivière de Vannes, taillés pour naviguer dans les courants, et d'autres tojtes frêles, comme ces forbans de la rivière d'Aurav, qu'on peut mener à la godille. La forme et la couleur des voiles ne différaient pas moins. Quant à l'humeur des équipages, elle variait avec celle du temps, avec le succès de la pêche, et selon l'origine des hommes, Bretons de Cornouailie, Bretons du Vannetais, gens de la Loire, gens des côtes de Vendée, gens des îles. Donc, on n'était pas toujours d'accord entre

pêcheurs venus de villages différents, et souvent rivaux. Si la sardine, par exemple, était en abondance, il arrivait que les pêcheurs de Vendée refusassent à ceux de Bretagne, ou réciproquement, le droit de décharger et de vendre le poisson. « Retournez chez vous! » disaient-ils. Plus d'une fois, sur les quais ou devant les auberges, ou autour des tables, dans les fumées de l'eau-de-vie, des hommes s'étaient battus.

Pierre aimait cette vie, que les anciens de sa race avaient sans doute menée avant lui. Marie en souffrait, non seulement à cause des absences répétées pendant six mois, mais parce qu'elle était blessée, dans son amour-propre de femme riche et adulée, d'entendre dire par les filles de Fouësnant : « Il travaille comme un gueux, qui a deux métiers dont aucun n'est bon, ce Pierre Quéverne de Ghampdolent. Si la femme avait du bien, comme on le prétend, laisserait-elle son mari courir la mer six jours sur sept? »

Deux volontés dont aucune ne cède ne font point un bon ménage. La jeune femme était

capricieuse à Champdolent parce qu'elle l'avait été à Kerjan; elle s'imaginait que son mari lui obéirait en tout parce que la mère Lanio avait toujours eu peur d'elle. Il lui arrivait de crier, encore maintenant, de commander très haut, de menacer : mais le succès n'était pas le même. Marie s'indignait de ne plus avoir la toute-puissance. Elle le laissait voir. Sans doute, le vieux Quéverne l'aimait, mais il n'était point dépensier, ayant toujours eu bien du mal à ne point s'endetter. Travailler pour Marie, trouver bonne la cuisine qu'elle faisait, laisser la jeune femme à la maison quand les hommes coupaient la moisson, aller porter au bourg le pain que cuisait le boulanger, il le voulait bien. Mais il refusait obstinément d'engager une petite tâcheronne que Marie lui demandait, et qui eût soigné- les cochons, conduit au pâturage et ramené les vaches, sarclé les blés, et fait tout l'ouvrage qui n'était point celui de la maison même. Elle se plaignit surtout vers la fin de la première année de son mariage, lorsque, grosse de six mois, toujours plainte

et encouragée à se plaindre par sa mère qu'elle allait voir en cachette, elle dut aider aux semailles, ramasser les pommes tombées et aussi les châtaignes. Sa belle-sœur Julie, la grande laborieuse et la grande silencieuse, toujours prête à se lever pour épargner aux autres une fatigue, celle qui tirait l'eau du puits, celle dont les yeux disaient à chaque instant: « Puisje servir? » avait quitté la closerie pour le couvent. Jean Quéverne, maître obéi, ménager de son pauvre bien, répondait : « Les anciennes de chez nous, ma fille, faisaient le pain comme vous, mais, de plus, on n'avait jamais besoin de les prier pour les voir là où le travail pressait; elles croyaient que tout allait mal là où elles n'étaient pas. Peut-être bien qu'elles avaient raison! » Le mari n'aimait pas les reproches du père. Il aimait encore moins ceux de sa femme qui boudait, et, tantôt il commandait durement et Marie obéissait; tantôt, par amour, il prenait le parti de sa femme, et disait : « Reste à la maison, j'irai chercher les vaches; j'irai quérir l'herbe pour les lapins;

j'irai au bourg demander à la repasseuse si tes coiffes sont prêtes » ; tantôt il s'emportait sans bien savoir contre qui, peut-être contre lui-même, et quittait la maison où cette princesse n'avait point les serviteurs qu'elle eût souhaités.

Pour elle cependant, il dépensait tout ce qu'il avait. La première campagne de pêche qui suivit son mariage fut la plus courte, et l'une des meilleures qu'il eut faites. Elle ne dura que huit semaines. Tout le gain des jours d'absence et de fatigue, il le versa aux mains des marchands qui viennent, un jour ici et un jour là, dans les bourgs de Cornouaille, avec de grandes voitures pleines d'étoffes, de broderies et de rubans. Debout, devant l'étalage forain, ayant près de lui Marie dont la taille était épaisse et le visage tiré, il prenait en riant les pièces d'or et d'argent, une à une, au fond d'un sac de toile grise qui lui servait de porte-monnaie. « Voilà pour le tablier de soie, disait-il; vous vous rappellerez, Marie, que c'est la sardine que nous avons pèchée au large de l'île d'Yeu qui

]'a payé!... Voilà pour les rubans pailletés : c'est le prix de trois nuits de chalut, par gros temps, je vous en réponds, dans la baie de Bourgneuf... Voilà pour les langes et le bonnet de mon fils! » Les femmes et les jeunes filles, regardant à distance, pensaient : ce Est-elle heureuse! C'est gentil d'avoir un mari qui dépense pour vous, au lieu d'aller boire, et qui est joli homme, bien sûr, et d'un bon tour! »

L'enfant naquit au commencement de mars. C'était une fille, frêle et criante. La mère fut longtemps à se remettre. Elle essaya de nourrir, et, pendant trois mois, lutta contre l'obstination de cette petite créature, qui se détournait du sein après avoir bu quelques gorgées, et refusait ce lait trop clair.

Là encore, Marie dut céder. Elle sevr?. On la revit dans la maison, souvent assise, geignante et nerveuse. Elle avait obtenu la servante depuis longtemps demandée, une fille de Pleuven, un peu parente des Quéverne, dure à son corps, lente à comprendre : mais elle ne semblait pas s'apercevoir qu'elle était

aidée, et que chacun, dans la closerie, la servait comme il pouvait. « Petite, disait le vieux Quéverne, les années sont difficiles; je suis tout de même content de Savoir fait plaisir. » Il n'obtenait, pour réponse, qu'un sourire des lèvres vite effacé ; les yeux tristes n'avaient pas souri, n'avaient pas même regardé celui qui les cherchait.

Ce fut vers ce temps-là qu'elle dit à Pierre, un soir qu'il rentrait de la pêche : « Je ne veux plus d'autre enfant. Vous entendez? Je n'en veux plus! » La phrase fut dite très bas, dans le lit de leur mariage, dans la chambre qui avait vu naître bien des enfants, et mourir bien des anciens presque sans reproche. L'homme sentit au profond de son cœur un coup aigu, comme si le couteau d'un chirurgien lui avait percé la chair, car il avait eu le temps de connaître la force de cette volonté de Marie, qui était sans autre commandement que celui du plaisir et celui de la gêne. Il fit semblant de croire qu'elle ne savait ce qu'elle disait. « La fatigue vous

fait mal parler, ma petite Marie, dit-il; dormez, le jour a été fatigant, à cause de la lessive à étendre, vos mains sont chaudes comme la fièvre : mais demain, la marée ne me prendra pas avant deux heures, je vous aiderai. » Et il lui caressait le visage et les cheveux, et il lui disait, très bas lui aussi, des choses tendres, sans suite, et des compliments, comme elle les aimait, au temps où elle était sa fiancée. Mais Marie se taisait.

Déjà il lui en voulait de ne pas avoir pris, à Ghampdolent, toute la place qu'il savait qu'elle aurait pu prendre, et il lui reprochait encore de retourner trop souvent à Kerjan. Parce qu'il était lui-même d'un tempérament hardi et d'une humeur changeante, peu capable d'appliquer très longtemps son esprit aux mêmes choses, mieux cloué pour le danger, pour la presse, pour l'occasion difficile, que pour le lent effort continu de la vie monotone, il eût voulu trouver, dans sa femme, la ménagère attentive, prévoyante, calculatrice, qui parle peu, voit clair, et, presque sans commande-

ment, dirige son monde, comme la lumière, vers qui tout monte et tout regarde, en silence. La jeune femme ne gagnait rien à trop fréquenter Kerjan. Elle était repTise par la vie d'autrefois, et, n'ayant plus de devoir, là où elle se plaisait à retourner, elle comparait avec le présent, avec l'avenir surtout dont elle avait peur, cette petite royauté de sa jeunesse. Cependant, ce n'était pas sa jeunesse qu'elle retrouvait ainsi, quand elle s'échappait de Champdolent, sous le moindre prétexte, pour descendre à Kerjan, où les deux valets Le Treff et Quinquis, où la nouvelle servante depuis un an gagée, la lourde Josie, la saluaient comme la maîtresse encore, — et ils ne se trompaient point, — où la mère l'accueillait avec des larmes, avant même que Marie lui eut demandé de la consoler, « Que vous ont-ils fait encore, ma pauvre fille, que vous voilà pâle, avec des yeux cernés? Avez-vous seulement de quoi vous nourrir? Et le pêcheur de sardines, est-il en mer, ou dans les champs? Vous n'avez donc pas de quoi faire repasser vos

cols, que celui-ci est tout chiffonné? Ou bien, peut-être, ils vous font porter des fagots sur les épaules? Allons, venez là, et dites-moi tout! » Marie venait. Elle disait tout : c'était peu de chose en beaucoup de mots. Elle rentrait à Champdolent plus soucieuse qu'elle n'en était partie, plus défiante envers ceux qui espéraient en elle, moins mère, moins femme, moins ménagère : et la closerie où, près de Marie, vivaient le vieux père, son fils, une enfant, une servante, un valet de ferme, n'ayant pas de maîtresse au cœur veillant sur tous, ignorait la douceur de vivre.

On était à la fin de juillet, au milieu du second été après les noces. Les fermiers de la Bretagne du sud coupaient l'avoine et le froment qu'un vent sec, assez rare dans cette région maritime, desséchait. La pêche était bonne, le poisson se vendait bien. Sur le quai des petits ports, au retour des barques, les baigneurs, nombreux cette année-là, amusés, secrètement intimidés par le ton des marins, qui n'aiment pas le marchandage, achetaient à

60 LA GLOSERIE DE CHAMPDOLENT

n'importe quel prix des poissons même de second choix, des plies, des cats, des tacots, des vieilles, tout ce qui, dans les mois d'hiver, est acheté par les pauvres, et sert à faire la cotriade. Le closier de Champdolent, voyant que la récolte n'était pas mauvaise et que la pêche donnait heaucoup, se disait, regardant Pierre et Marie : « Ils devraient se réjouir pourtant! » Mais la paix n'était point dans cette maison. Pour un jour qu'il voyait ses mariés, comme il disait, contents de se retrouver, riant d'être jeunes et de s'aimer, combien de fois n'avait-il pas trouvé que Pierre devenait trop rude, en vérité, et trop exigeant envers cette femme venue dans la closerie comme par miracle, et qui se montrait prévenante pour le closier, et respectueuse, comme si elle n'eût point quitté une grande ferme pour misérer dans une petite. « Je vois par là qu'elle est bonne, disait-il encore, et, pour le reste, pour le ravaudage et pour le soin de la volaille, pour l'économie, l'exactitude et plusieurs autres choses, elle pourra faire des progrès, car, n'est-ce pas,

mon Pierre, c'est pendant qu'elle est blonde encore qu'elle peut changer. »

Mais Pierre continuait de se plaindre, ne fûtce que par le pli de son front, tantôt d'une chose, tantôt d'une autre. Dans ses yeux, lorsqu'il regardait sa femme, une lueur mauvaise passait souvent, et, n'eût été la présence de Jeanne-Marie, qui commençait à jaser, et qu'il faisait sauter sur ses genoux, et balançait, imitant les mouvements du roulis, on aurait pu craindre, quelquefois, que Pierre ne quittât la maison, pour toute la journée du dimanche.

Un soir de septembre, comme l'orage grondait sur la mer et au-dessus des terres, et que l'air était aussi chaud que l'haleine d'un four, Jean Quéverne tirait de la paille d'un pailler qui était au fond du jardin, posé sur une litière d'ajoncs, appuyé de deux côtés aux murets de pierre sèche, à la place où, depuis des centaines d'années, une meule toute pareille, longue, bombée, dorée, servait en bas d'abri pour les mulots, en haut de gîte pour les moineaux, et diminuait chaque soir de la valeur de deux

hottes de paille, qu'un Quéverne de Champdolent, aïeul, fils, ou petit-fils, portait aux bêtes de l'écurie. Le closier, vêtu de son pantalon et de sa chemise, enfonçait les bras dans l'épaisseur de la paille pressée, et, avec effort, arrachait une poignée, puis une autre, qu'il laissait tomber à ses pieds, lorsque Pierre sortit de la maison, à vingt pas de là, et se dirigea vers lui, rouge de colère, et tendant le poing.

— La gueuse! L'entendez-A'ous, qui crie, parce que je Fai cognée? Ah! elle peut crier!

— Vous l'avez cognée, Pierre? Votre femme? Le père retira lentement ses deux bras,

jusqu'aux aisselles plongés dans la meule, et, ayant un moment regardé le pêcheur, il le prit par les deux épaules, et le secoua si rudement que l'homme, sans se défendre, tomba sur les genoux, puis assis.

Mauvais gars! Une femme que vous avez

choisie, et qui a plus de bien que nous tous ensemblément! Une femme qui fait tout de même honneur à Ghampdolent, et que j'apprivoiserai bien aux manières de chez nous, moi

je l'ai vu tout de suite! Elle est douce avec moi, parce que je lui parle honnêtement... Qu'est-ce que vous avez à ne pas répondre? Pourquoi Favez-vous battue?

Pierre, comme un enfant puni, la tête basse, . le buste appuyé à la meule, balbutia :

— Parce que mon tricot n'a pas été raccommodé!

— Et encore?

— Parce qu'elle dit que je ne lui rapporte pas tout mon argent!

— Et encore?

Pierre hésita un moment, il tourna la tête vers la maison, dont la porte était demeurée ouverte :

— Parce qu'on n'est pas heureux, mon père, ni elle, ni moi.

L'ancien, qui était penché au-dessus de lui, se redressa, et, sans répondre, respira trois ou quatre fois, comme ceux qui ont reçu un coup rude sur la poitrine, et qui ne peuvent d'abord parler. Il regarda, lui aussi, du côté de la maison, et il vit, appuyée au chambranle de la

porte, Marie, qui les observait, Marie, les bras croisés et si hautaine de visage, et si méprisante, que la menace d'un grand malheur, la certitude d'une inimitié telle que la closerie n'en avait point connu, troublèrent la paix de ce vieil honnête homme. D'instinct, il pensa à Dieu, il dit du fond de l'âme : « Aidez-moi! Aidez-moi! Voici que l'épreuve est venue, et que je ne sais comment faire! » Puis, comme il sentait, le long de son corps, monter les épaules de son fils, qui se relevait, il entoura de son bras droit cette pauvre tête égarée à moitié, et qui demeura là, sur la poitrine du père, à la place du cœur. Alors, essayant de ne point montrer sa peine, calmant sa voix, il demanda, doucement :

— Vous avez bu plus que de raison, Pierre, je parie?

— Oui, un peu.

— Ne buvez pas trop de fort, mon pauvre, ça tourne les esprits. Avez-vous encore votre entendement, pour lui parler? Marie nous regarde.

— Je le sais bien.

Elle n'avait pas décroisé les bras, ni déridé son visage. On voyait jusqu'au feu de ses )^eux verts, car le soleil caressait le mur, comme tous les soirs d'été. Elle n'avait pas même relevé sa coiffe qui tombait, avec ses cbeveux tout ardents, sur son front et ses joues.

— Écoutez bien, Pierre! Allez lui demander pardon, parce que vous lui avez fait offense!

— Non ! C'est elle la mauvaise, de nous deux!

— Vous allez, je vous le dis, lui demander pardon. Et vous serez encore bien ensemble, comme il faut être.

— J'aime mieux partir! La marée sera baute à minuit; les bommes m'attendent.

Comprenant qu'il n'arriverait point à bout de cette volonté, l'ancien se tourna droit vers la maison, et il reprit, tout haut :

— Marie, ma fille, voilà votre Pierre qui veut partir, tout de suite, et reprendre son bateau. Retenez-le... Tenez, vous le voyez qui me quitte pour aller à vous... Il avait bu un peu. Faut lui pardonner... Marie?... Marie?

Pierre traversait le jardin de Ghampdolent, non pas tout droit, mais un peu de biais, et de façon à prendre la barrière, qui est à l'angle de la maison. Il allait, sans regarder sa femme, occupé cependant d'elle seule, on le devinait, car il marchait lentement, comme ceux qui vont changer de route, et qui attendent l'invitation. Minute où tenait peut-être l'éternité! Dix pas, — le père les comptait, — quinze pas, vingt pas. Pierre était près de sa femme. En un instant, s'ils l'eussent voulu, l'un ou l'autre, ils auraient été réunis, ils se seraient embrassés, et la paix d'autrefois fût Tentrée dans la ferme. C'était du moins ce que pensait le vieux Quéverne. Il appela encore :

— Marie? Ma fille Marie? Le voilà qui s'échappe!

Elle ne bougeait pas. Elle était toujours dans le soleil, la tête levée et appuyée contre la bordure de granit brut; juste au-dessus d'elle, se détachaient les chiffres qui disaient l'âge du logis, et la date où le premier Quéverne était entré sous le toit de chaume : 1760.

Elle suivait des yeux celui qui maintenant lui tournait le dos, et qui se baissait déjà pour ouvrir la claire-voie, te qui descendait dans le chemin : ses lèvres ne se desserrèrent pas.

Le père, resté près de la meule de paille, essaya encore d'arrêter l'enfant.

— Pierre, mon gars, la barrière n'est pas fermée, rentrez avec nous! Rentrez!

Mais les larges épaules, vêtues de laine bleue, s'engagèrent entre les talus, diminuèrent, puis disparurent. Un petit moment, on aperçut encore le béret, entre deux cépées, puis on ne vit plus qu'une bande d'herbe creusée d'ornières, la ligne tordue des haies plantées d'arbres, les planches moissonnées des premiers champs, et, au-dessus des terres et du chemin déserts, le tremblement de la lumière qui leur disait adieu.

Alors, Jean Quéverne remit son gilet à manches, et il revint. Dans la salle enfumée, où le souper allait réunir les gens de Champdolent, il prit dans ses bras la petite Jeanne- Marie, qui jouait sur la terre battue. Il la sou-

leva jusqu'à ses yeux, et, l'ayant regardée :

— Vous n'êtes pourtant pas orpheline, Jeannette?... Ils n'ont pas songé à vous!

Marie allait et venait dans la pièce, approchant les bancs de la table et posant les assiettes. Il dit :

— Mon fils avait bonne envie de revenir, et vous l'avez laissé s'en aller!

Il dit encore :

— Ce n'est pas pour le travail qu'il va me manquer, car depuis longtemps j'ai appris à me passer de lui : mais c'est son cœur que je n'aurai plus!

Elle ne répondit, pas. De ce soir-là, Jean Quéverne commença de souffrir d'une grande peine lourde qui s'ajoutait aux autres.

Qu'avaient-ils donc, ces jeunes, pour se quitter ainsi? Les mariés ne s'entendent pas toujours. On le sait. Il faut s'entre-souffrir. Du temps de la mère Quéverne, qui était vive aussi, le ménage du closier avait connu des -heures où l'on se disputait, où l'on se disait l'un à l'autre des choses que le cœur ne pense pas. Mais cela

ne durait guère. On avait tant d'estime, lui pour elle, elle pour lui! On s'aimait pour la vie. Qu'avaient-ils donc, ces jeunes?

On apprit à Champdolent, peu de temps après, que Pierre s'était embauché dans l'équipage d'un grand chalutier de Goncarneau, un bateau neuf et bien monté, qui travaillait et ratissait les bancs de sable et de coquilles, de jour, de nuit, les dimanches même, et ne relâchait guère que dans les ports de Vendée.

Pierre revint cependant. Mais les deux ou trois jours qu'il passait à Champdolent, tous les mois à peu près, étaient des jours redoutés. Avec le printemps, les intervalles s'allongèrent. Pierre s'embaucha dans l'équipage d'un sardinier. Mais, lors même que le poisson était signalé près des côtes de Cornouaille, le pêcheur ne reprenait plus ce chemin de la maison qu'il faisait autrefois à pied, au pas de charge, ou dans les voitures qu'on hèle et qui s'arrêtent : « Y a-t-il une place? — Peut-être, si vous n'allez pas loin. » On ne va jamais loin. Il demeurait avec les camarades, dormant dans

le bateau ou dans les auberges de Douarnenez. de Concarneau.. du Pouldu, de Port Joinville, des Sables.

On le craignait, là aussi, pour sa force et pour la promptitude de ses colères. Il y avait, en cette saison justement, des querelles fréquentes entre les pêcheurs des différents ports de Bretagne ou de Vendée. Concarneau prétendait empêcher Douarnenez de débarquer son poisson et de faire baisser les prix offerts par les fabricants de conserves; Douarnenez répliquait à ceux de Concarneau : « Vous n'entrerez pas! » L'île d'Yeu voyait autour de son petit port ses hommes se grouper, menaçants, lorsque, dans le crépuscule, les voiles de toute couleur, arrivant de tous les points du cercle immense de la mer, s'approchaient du môle, chacune amenant aux usines la pêche d'un équipage, les nappes de poissons frais étagées dans la cale et coulant au roulis. Les côtes de la terre vendéenne n'étaient pas plus hospitalières à « l'étranger ».

Un jour de mai 1913, qu'il ventait fort, le

bateau noir à deux voiles brunes, le Cormoran, entra dans la rivière endiguée et tournante d'un petit port de Vendée, et, parmi les bateaux déjà amarrés, heurtant les coques et se frayant passage, se glissa jusqu'aux marches basses, mouillées par la marée, d'un escalier du quai. Le patron était à l'avant, debout, vêtu de son suroît jaune. La pêche avait été bonne : dix mille sardines. Déjà un mousse d'un des bateaux de Vendée avait dit : « Nous, on n'a presque rien; Derouet paye cinquante francs le mille. » Mais, sur le quai, plus de vingt hommes attendaient, et des femmes en jupe courte, aussi animées que le patron semblait calme, les excitaient, disant : « Pas d'étrangers aujourd'hui, mes petits gars! Ils nous enlèvent le pain de la bouche! Faut pas permettre qu'il débarque, celui-là! »

Le patron se tourna vers les quatre hommes et le mousse qui attendaient, les uns assis, les autres debout.

— Débarquez la sardine : la mer est à tout le monde!

— Le port est à nous! cria une femme. Une autre, jeune et jolie, cria :

— Faut les tuer! A mort les Bretons!

Elles se retirèrent alors à Farrière-plan,

muettes, attendant la tragédie des hommes, et dressées sur la pointe de leurs socques. Dans le bateau, les hommes s'étaient déjà courbés, et, plongeant les mains dans le tas mou que formaient les poissons, ils avaient rempli un panier; ils en remplissaient un autre. « Qui va débarquer? — Moi! » Quéverne passa le bras gauche dans l'anse du premier panier, et monta sur le banc de nage, puis sur le bord du bateau, pour sauter sur la première marche de l'escalier, que la marée léchait. Il avait le poing droit dans la poche de sa veste. Personne ne se trouvait là pour l'empêcher de mettre pied à terre. Il sauta donc sur la première marche en pliant les genoux, se redressa, regarda, par-dessus l'épaule, les camarades qui le regardaient et qui riaient aussi; puis, entendant les cris des pêcheurs de Vendée : « A mort! à l'eau! » il monta en courant,

la tête à la hauteur des épaules, furieux, ramassé, criant : « Gare à vous! Ne touchez pas au poisson! » Ses sabots claquèrent neuf fois, car il y avait neuf marches. A la dixième, on vit trois hommes, en haut, qui attendaient l'assaut. Quéverne fonça sur eux; ils eurent peur, et le laissèrent passer. Mais ils revinrent sur lui, l'entourèrent, et on les vit tous quatre, à vingt mètres du quai, rouler sur les dalles. Alors, la foule accourut; des poings se levèrent et retombèrent; les femmes, avec leurs piaulements aigus, firent cercle autour des combattants, et les portes des cafés s'ouvrirent. Puis un cri d'agonie domina la rumeur de tous : « Ah! il m'a tué! » Les témoins s'écartèrent. L'horreur du sang fît taire un moment les femmes. Plusieurs se retirèrent en sanglotant. Quéverne, d'un bond, se releva. Il était couvert de sang; il avait encore son couteau à la main droite. L'un de ses adversaires restait étendu à côté de lui. « A qui le tour? » Pierre fit trois pas vers le bateau. Il eut le temps d'apercevoir plus de' vin°*t

hommes, qui s'étaient précipités vers le Cormoran, jeter à l'eau le poisson, par baquetées; il vit le mousse, affolé, plonger dans la mer-, et gagner à la nage un bateau voisin. Alors, il laissa tomber son couteau, et cria :

— Prenez le Breton, maintenant, tas de lâches, puisqu'il est sans arme!

Et on le prit.

Ce ne fut plus qu'une affaire de gendarmes et de juges. Il n'y avait pas eu meurtre. Un homme, un de ceux qu'on trouvait toujours mêlés aux disputes du port et des cabarets, avait reçu deux terribles coups de lame au sommet de l'épaule gauche et sous la clavicule. 11 fut deux mois à se remettre. Quéverne, traduit devant le tribunal de la Roche- sur-Yon, fut condamné à quatre mois de prison, qui commencèrent pour lui le 3 juillet.

A Champdolent, la nouvelle fut portée par un marin, qui raconta la scène.

Les journaux parlèrent ensuite. L'homme n'écrivit rien. Marie attendit. Mais le jour où le Nouvelliste de Bretagne, et d'autres journaux,

en tête de leur « Chronique locale », publièrent la condamnation, une amie, — une de celles que Marie nommait ainsi, — vint de Fouësnant pour la prévenir. Dans la poche de son tablier, elle cachait le papier imprimé, plié en accordéon. Comme elle entrait dans la cour, elle trouva la jeune femme qui lavait près du puits.

L'enfant dormait dans un berceau de bois, près de la haie du verger. Le soleil riait dans les gouttes d'eau que le battoir faisait jaillir du linge mouillé; il riait sur la nuque de Marie, sur le sureau tout rond qui faisait de l'ombre au berceau, sur le torchis de la grange misérable, qui était proche. On eût dit que la joie de vivre habitait là. Un peintre, s'il eût passé, aurait pris un croquis et mis au bas : « Idylle ». En vérité, tout était lumière, chaleur et calme : la paix de l'Océan se répandait hors des rivages et commandait la terre. On n'entendait que le bruit du battoir, et son écho sautant d'un mur à l'autre.

L'amie n'hésita pourtant pas. Elle vint, elle dit :

— Marie? C'est moi, j'ai à vous parler.

La petite Bretonne, entendant cela, tourna la tête, et posa le battoir.

— De quoi?

— De lui.

— Alors c'est un malheur! On ne vient pas dire aux gens qu'ils sont heureux. Qu'y a-t-il?

Elle vit que l'autre lui tendait un journal, et il y eut de l'épouvante dans ses yeux.

— Mort? Ils l'ont tué?

— Non, mais c'est triste tout de même.

Deux heures plus tard, Jean Quéverne revenait du champ le plus éloigné de la ferme, le seul jusqu'où la voix d'un homme, appelant pour la soupe, ne portait pas. Tranquille, comme de coutume, ayant fait son travail, il détela la jument, la suivit dans l'écurie, boucla le licol derrière les oreilles de la Buissonne, et revint vers la maison, en frottant l'une contre l'autre ses mains terreuses.

— Bonsoir, ma fille Marie, dit-il, quand il mit le pied sur le seuil de la cuisine; vous

n'avez pas fini la laverie, à ce que je vois? Il y en avait trop, n'est-ce pas?

Un tas de linge savonneux remplissait le panier, près de la porte. Marie, penchée sous la hotte de la cheminée, accrochait la marmite à la crémaillère. Elle comprit, au son de la voix, que son beau-père avait l'âme en paix et disposée à plaisanter.

Mais, quand il eut regardé la femme de son fils Pierre, il cessa de rire. Elle se redressa, elle avait cet air dédaigneux qu'elle prenait pour répondre à son mari, dans les derniers temps qu'ils étaient ensemble : «Je n'ai pas été élevée dans la misère, et j'étais mieux à Kerjan que chez vous ! » Oh! les vilaines paroles, qui faisaient du mal à plusieurs cœurs, et que personne ne pouvait relever! Mais cette fois Marie ne disait rien. Elle se tenait droite, les mains dans les poches de son tablier, et sa petite tête impérieuse, qui se détachait en clair sur la suie de la cheminée, semblait avoir pris toute la lumière de la pauvre salle.

— Qu'avez-vous donc?

Elle indiqua du doigt l'extrême bout de la table, près de la fenêtre.

— Lisez donc le journal, vous apprendrez où il est, votre fils.

Le closier regarda encore Marie, pour essayer de comprendre. Puis, lentement, comme ceux qui n'ont point envie de connaître un malheur de plus, et qui doivent pourtant savoir, il alla près de la fenêtre, et prit le journal qui était là, plié. La feuille tremblait dans ses mains.

— Xon, pas là; à l'autre page, dernière colonne, en bas.

Il éloigna de ses yeux l'écriture imprimée, afin de mieux lire, et il la tourna vers le jour. Puis il y eut un grand silence, et on entendait le craquement du papier, que les deux bras tendus portaient en vacillant, comme une chose trop lourde.

Quand il eut fini de lire, Quéverne regarda encore sa belle-fille. Elle était immobile, à la même place, les sourcils froncés, les lèvres entr'ouvertes, prête à répondre violemment à chaque mot qui serait un reproche. Lui, bien

TOUT LE PASSE g5

souvent, il s'était senti faible et timide, devant cette fille, plus riche que son fils, d'un autre monde paysan, et que Pierre n'avait pas rendue heureuse. Il l'avait ménagée-, et, devinant qu'elle avait du mérite à rester chez lui, il l'aimait. Mais, en ce moment, sa douleur lui fît oublier cette manière tendre et faible qu'il avait de lui parler, ou de se taire. Il eut pitié de son fils. La vue de cette jeune femme, qui avait honte, à présent, de s'appeler Quéverne, l'irrita.

— Pauvre garçon! dit-il.

— Vous le plaignez? Il a manqué de tuer un homme : ce n'est pas étonnant! Moi, combien de fois m'a-t-il menacée?

— Je suis sûr qu'il a été provoqué. Il a la main leste, c'est vrai ;... il s'est mis à boire trop de fort, depuis un an, je ne sais pourquoi...

— Est-ce ma faute?

— Je ne dis pas!

— Alors, pourquoi me regardez-vous comme vous faites? Voulez-vous dire que je l'ai fait boire?

— Mais non.

— Que je l'ai rendu malheureux peut-être? Mais accusez-moi donc! que je sache unehonne fois ce que vous pensez de moi!

— Je n'ai de pensée qu'en lui, ma pauvre Marie, et je sais bien qu'il a eu tort de lever son couteau; c'est défendu par les commandements : mais je parierais qu'on lui avait fait une injustice. Et alors, dame !...

— Tout ce que vous voudrez! Vous n'en êtes pas moins le père d'un condamné, et moi, moi, une fille de Kerjan, je suis la femme d'un condamné, votre fils!

— C'est vrai : le malheur est sur nous deux! Quéverne avait fait le tour de la table, il

penchait sa vieille tête, lasse de travail, et, pour la première fois, honteuse, et il tendait les mains, pour embrasser la jeune femme, pensant qu'elle viendrait à lui. Mais elle sortit de dessous la hotte de la cheminée, et s'approcha de la fenêtre.

— Non, dit-elle, je me suis trompée en épousant votre fils !

Le closier se redressa. Il eut du mal à se contenir.

— Il faut toujours se pardonner quelque chose, Marie, quand on est mariés.

— Pas cela! Femme de prisonnier! Voyezvous ce qu'elles vont dire, toutes celles de Fouësnant, de la Forest et des villages de la côte? Aurez-vous le courage d'aller seulement acheter votre tabac, à présent, pour que vos amis vous demandent des nouvelles de Pierre?

— : J'irai le voir à la Roche!

— Eh bien! pas moi!

— J'irai pour deux! J'ai déjà le cœur près de lui!

Marie, énervée, incapable d'entendre raison, d'écouter seulement ce qu'il disait, rencognée près de la fenêtre, cherchait à l'offenser et à l'humilier, comme elle eût fait, si Pierre avait été là, devant elle, et qu'elle lui eût parlé.

— Je vous dis que j'ai eu tort... Il m'a enjôlée parce que j'étais jeune; mais je n'ai pas été plutôt mariée que j'ai vu que je m'étais trompée... Vous dites que non, en secouant la

tète?... Est-ce que les parents savent ce qui se passe dans le cœur de leurs enfants mariés, et ce qui se dit dans les chambres?... Ne m'at-il pas quittée, des jours et des nuits, pour courir la mer? Qu'en restait-il dans sa main, de ses journées de matelot, après qu'il avait bu?... L'avez-vous seulement empêché de s'en aller et de se saouler?... Non, n'est-ce pas, vous aviez peur de lui, comme vous avez peur de moi... Et vous avez raison... Vous espérez avoir la fin de moi en vous taisant!... Vous lui ressemblez, tenez : il faisait comme vous, dans ses bons jours.

Le closier était tout près d'elle, et elle se baissait encore, les yeux seulement levés, comme une chatte qui va griffer. Mais lui, étendant sa grosse main, il la passa sur la coiffe blanche :

— Ne parlez plus, vous êtes folle, ma petite... Le chagrin vous fait perdre la raison...

Très bas, d'une voix nette pourtant et qui allait au cœur où elle voulait aller, Marie répondit :

— Je parlerais longtemps si la compagnie ne venait pas,... mais vous pouvez compter, Jean Quéverne, que je ne suis plus de chez vous...

Elle se tut, elle se redressa en faisant mine de remettre en équilibre le banc de cerisier, qui n'était pas souvent d'aplomb sur le sol mal nivelé. Le valet de ferme, la servante étaient entrés dans la salle. Parfaitement maîtresse d'elle-même, elle leur fît signe d'avancer.

— Asseyez-vous : dans cinq minutes le souper sera prêt.

— J'ai faim, dit le valet.

— Tant mieux! j'ai fait de la bouillie d'avoine, et je m'y entends!

Elle parlait du ton le plus naturel, et ne jeta qu'un coup d'œil rapide et indifférent vers la porte, par où sortait Quéverne, le père de son mari, le maître pauvre et bon qu'elle avait insulté.

Il fut longtemps dehors, dans les champs, on ne sait où. Quand il rentra, la table desser-

vie, il prit, sous la serviette, l'énorme tourte de pain, couleur de gland mûr, en tailla une tranche, et se coucha en mangeant.

Trois jours passèrent, et Quéverne pouvait penser que Marie oublierait les mauvais mots qu'elle avait dits; mais, le quatrième jour, au petit matin, elle demanda :

— Vous avez eu le temps de donner l'avoine à la Buissonne : attelez donc après midi, et je m'en irai, avec ma fille et mon fait, par la route de Mousterlin, retrouver ma mère.

— J'y ai repensé, dit le père, et vous ferez selon votre goût, puisque vous le suivez toujours.

Étant sorti, il commanda au valet de tenir attelé le char à bancs pour deux heures, et de ne mettre qu'un seul banc, parce qu'il y aurait « des hardes à emmener ».

A deux heures, il fit charger, dans la voiture, ce qui appartenait à Marie, peu de chose en vérité ; un peu de linge, des coiffes dans un carton, quelque vaisselle, un ballot de vêtements, le berceau de Jeanne-Marie, des photo-

graphies, des coquillages. Elle aurait voulu aussi emporter le bois de son lit de noces, mais Quéverne s'y opposa :

— Je le garde. Je veux que mon enfant, quand il sera de retour, trouve au moins dans ma maison quelque chose de vous!

Elle céda. Fut-elle même émue, secrètement, par cette volonté qui contrariait la sienne, mais pour une raison de tendresse? Quéverne put le croire, car elle dit, la main encore appuyée sur le bois luisant :

— Oh! moi, qui se souviendra de moi, dans la maison, si ce n'est pour regretter que j'y sois entrée?

Elle monta la première dans la voiture. Elle ne savait qui la conduirait jusqu'à Kerjan. A sa grande surprise, ce fut le père. Il avait conservé ses vêtements de travail, lui si fier quand il allait chez d'autres. Avant de monter, il regarda pour voir si Marie avait le cœur à toutes ces choses qu'elle quittait, et si elle disait adieu au bonheur des premiers temps. Tout à l'heure, elle semblait prête à pleurer.

Il ne vit plus qu'une mère jeune, penchée sur l'enfant qu'elle tenait sur ses genoux et enveloppait de ses bras.

— Marie?

Étonnée, elle leva la tête.

— Regardez, à la porte de l'écurie, le valet qui vous a servie souvent.

La coiffe blanche s'inclina un peu, en signe d'adieu.

— Regardez la servante qui a du chagrin, à cause du petit... Regardez la maison que vous ne verrez plus.

Elle était humiliée, et elle ne salua plus.

Le closier saisit d'une main le rebord de la cage du char à bancs, et, avant même qu'il se fût assis, la Buissonne, qui savait que c'était lui, tourna et partit au demi-trot. Il la modéra, à cause des ornières, passa sous les branches des châtaigniers, devant la ferme neuve de Kerjouan, suivit le chemin inégal, herbu, tournant, qui rôde entre les champs et descend vers la route de Mousterlin. La distance n'est pas grande, de la closerie à Kerjan. Mais il

n'y a guère que les coureurs de musses qui puissent la franchir en ligne droite. Il fallut remonter vers Fouësnant, prendre un autre chemin vert, et arriver à la ferme du côté où la maison n'a point de fenêtre vivante, du côté du verger et du four, du côté de l'écurie couverte en chaume. Marie, entre les arbres, quand le talus n'était pas trop haut, regardait les choses de chez elle, mais aucune avec joie. Elle s'inquiétait de rentrer là, au milieu des valets non prévenus, et qui causeraient tout bas, derrière les meules de paille, de la mine qu'avait l'héritière de Kerjan, Marie Lanio, femme de condamné, revenue toute seule après trois ans et quatre mois de mariage. Quéverne, le buste droit, les yeux en avant, vers les lointains du chemin, ne parlait pas. Il arrêta tout à coup la jument, à l'endroit où s'amorce au chemin une voie charretière qui mène droit à la ferme et fait partie du domaine. — Je n'irai point chez les autres, dit-il, vous voilà presque rendue; allez toute seule à présent; quand vous aurez mis à bas tout votre

fait, vous n'aurez qu'à dire : « Hue, la Buissonneî Retourne à ton maître! » et elle viendra à moi.

Elle remercia. Quand il fut descendu, elle lui tendit même la main, qu'il garda un petit moment.

Ce fut tout l'adieu. Marie tira sur la guide gauche, et ceux qui la virent arriver dans la cour, la prirent pour une folle, parce qu'elle était toute blanche de visage, qu'elle avait des jeux fixes, et qu'elle ne répondait point.

Immobile sur le chemin, caché par le talus, Quéverne attendit. Une rumeur de voix, peu de paroles en vérité, passèrent dans l'air chaud. Un homme jura. Des pas sonnèrent sur la pierraille de la cour. Puis il y eut un silence, comme si tous les vivants de la ferme étaient entrés dans la maison et faisaient cercle autour de Marie et de Jeanne-Marie. Puis, au petit trot, la jument, tirant la voiture vide, revint vers le carrefour.

Moins d'une demi-heure après, le closier rentrait chez lui. La domestique le vit dételer

la Buissonne, comme de coutume, elle l'entendit qui disait :

— On va loin encore depuis qu'on est las!

Us étaient donc séparés, ceux qui avaient voulu vivre ensemble : le père, Pierre et Marie. A présent, ils étaient dans deux maisons et une prison. L'été mûrissait les avoines dans les terres maigres de Champdolent. mais la main de la ménagère allait manquer pour la maison; la mère de Marie avait retrouvé sa fille, mais douloureuse, irritée, ne pensant plus qu'à ce qui aurait pu être, et comme ensevelie dans le passé, d'où la voix des vivants ne la faisait pas toujours revenir; Pierre n'écrivait pas; il était perdu, et le père, qui avait, comme lui, mais bien caché et réduit à l'ordre, un cœur passionné, disait : « On ne le reverra point, parce que le gars est trop fier pour se montrer sur la paroisse. »

Il connaissait bien son enfant. Vers la fin d'août, il s'était fait conduire à Quimper, et de là, par le chemin de fer, il avait fait un long voyage, jusqu'à la Roche-sur-Yon, pour voir

96 LA GLOSERIE DE CHAMPDOLENT

son fils, une demi-heure, au parloir de la prison. Juge avant tout, plus sévère et plus juste que d'autres, il s'était d'abord informé de la querelle et du motif : « Qui a eu tort, de vous deux? Dites-le-moi sans mentir! » Gravement, sans interrompre, il avait écouté l'histoire de marine que lui contait l'enfant vêtu du costume des prisonniers. A mesure que les choses lui étaient expliquées, il s'était senti moins accablé ; il avait regardé moins sévèrement ce fils par lequel il souffrait. Puis il avait conclu :

— C'est vous qui avez eu raison, Pierre. Moi, je ne vous condamne pas. Mais les gens de chez nous ont pris parti contre vous, à cause de Marie... Naviguez à présent, quand vous serez hors d'ici; moi, je ne pourrai pas vous faire une autre visite; naviguez tant que vous voudrez... Ecrivez seulement un peu... Plus tard, si Dieu le permet, vous reviendrez à Champdolent. Qui sait?

Le jeune homme avait secoué la tête, pour faire entendre que le père ne disait cela que

par bonté, et que mieux valait, pour tous, ne plus se revoir au pays.

Au milieu de l'automne, Pierre avait repris son métier. Il n'écrivait guère. Il ne reparaissait ni à Fouësnant, ni dans les environs.

Dans les premiers temps, on plaignait encore Marie; on lui disait : « Il a passé à Concar-

neau On l'a vu à Port-Joinville. » Peu à

peu, les gens cessèrent de prendre intérêt à une vieille histoire, comme si les histoires étaient immobiles!

Le 2 août 1914, nul au pays, pas même le père, ne savait où était le pêcheur-laboureur, le Breton aux cheveux fauves, le mari qui avait tant aimé la fille de Kerjan. C'est à peine si, trois ou quatre fois, une carte postale était arrivée à Champdolent; le texte était presque toujours le même, et le timbre de la poste seul différait : « Je suis en bonne santé, et souhaite que la présente vous trouve de même. »

Pierre était le voyageur, sans gîte et sans

famille, quand la guerre le surprit au large des Glenans.

Le samedi soir, 1er août, comme le vent soufflait de la côte, et que la mer était vive, le chalutier, pour reposer les hommes, avait été mouillé à l'abri des dernières roches, au sud de l'archipel. On venait d'amener les voiles. Le soleil rouge, couronné de deux nuages aussi minces que des lames de fer incandescent, et plus longs que la terre de Bretagne, s'enfonçait dans la mer et allait disparaître. Tout à coup, un sardinier de Benodet, la Mouette, sortant d'une des passes des Glenans, vent arrière, arriva à toute allure, et passa par tribord, à toucher le chalutier. Au même moment, l'homme de barre cria : « Il y a la guerre! il y a la guerre! » Le patron, les cinq autres marins de l'équipage, déjà couchés sous les toiles, se levèrent en sursaut et montèrent sur les bancs. Ils virent la Mouette emportée au loin, dans le rayon du soleil mourant, et un bras, à l'arrière, qui faisait signe.

Le patron du chalutier, un ancien, qui se

trouvait près du gouvernail, compta du regard ses compagnons, se souvenant des femmes et des enfants. Il y avait trois mariés qui vivaient avec leur femme, et Pierre était le quatrième. L'un d'eux dit, se frappant le front avec le poing : « Nos pauvres petits, qu'est-ce qu'ils vont devenir? » Deux autres, sans parler, mais le visage sculpté par la même pensée, se tournèrent du côté où on apercevait, débordant à droite les îlots, la ligne de brume des collines entre Fouësnant et Goncarneau. Pierre Quéverne, debout à l'avant, sur le faux-pont, fît semblant de rire, pour montrer que tout lui était, à lui, indifférent. Le grand mousse sifflait la

oj

charge.

La mer les soulevait en mesure. Le grondement que font les flots autour des écueils enveloppait la barque. Le patron demanda :

— Va falloir rentrer, puisque c'est la guerre : a-t-on le temps de donner encore un coup de chalut sur la Basse-Jaune?

— Oui, dit Pierre.

B1BIIOTHECÂ

100 LA CLOSEUIE DE CHAMPDOLENT

Un autre homme répondit de même.

Alors ils se remirent à la manœuvre, et péchèrent une dernière fois, ensemble, jusque passé minuit.

La guerre était commencée.

Les hommes ne sont point revenus en permission pendant les dix premiers mois. Mais vers le commencement de l'été de 1915, tout à coup, les pères, les frères, les promis, débarquèrent dans les gares, par petits groupes, avec six jours de joie et d'amertume marqués sur une feuille blanche, et, traînant les souliers du gouvernement, vêtus de capotes fanées, coiffés du képi ou du casque, ils prirent chacun le chemin de la maison où quelqu'un les aimait, gens de

guerre qui apportaient la vraie nouvelle, voyageurs chargés de musettes, de bidons, de paquets qui enflaient les basques de la capote, revenants du pays de la mort, qui cachaient dans le fin fond d'une poche, pour l'offrir à une femme ou à un enfant, un anneau d'aluminium, un couteau en cuivre d'obus, une broche, une croix; cœurs privés et douloureux, qui battaient vite à présent, et songeaient à des bras amis, et à la voix qui dit : « Bonjour, Jean! Bonjour, Louis! Bonjour!... Ah! que je t'attendais! »

Il n'en vint point à Kerjan ; il n'en vint pointa Ghampdolent.

Marie avait bien du travail et du tracas. Un seul valet de ferme avait quitté Kerjan. Le Treff, refusé par le conseil de revision» à cause d'une vieille hernie, et mis en sursis d'appel, Quinquis le « mousse », trop jeune encore, demeuraient à la ferme. Mais la ferme était grande, et il avait bien fallu que Marie prît sa part de travail, dans les greniers et même aux champs. Elle ne se plaignait plus. Elle ne

prétendait plus que sa place fût à la maison seulement. L'exemple d'autres femmes de la campagne, ses voisines, l'avait atteinte dans son orgueil de fermière riche, d'enfant gâtée habituée à se ménager. C'avait été un changement rapide, comme il arrive chez les forts, que les choses plutôt que les raisons font plier, et qui veulent encore, en s'abandonnant à une force inconnue. Sensible, nerveuse, imaginative, et cependant maîtresse d'ellemême, elle grandissait le péril, s'emplissait le cœur des nouvelles fâcheuses du début de la guerre et de tous les deuils qu'elle apprenait, et, ne parlant presque pas, ne lisant que de loin en loin quelques lignes d'un journal, le dimanche, elle écoutait autour d'elle la rumeur de toutes les âmes en voyage, en prière, en angoisse, en chagrin. Plus souvent qu'autrefois elle s'offrait à aller le jeudi, qui était le jour de fournée de Kerjan, porter à Fouësnant le pain pétri par la mère Lanio; elle rendait visite à des femmes qu'elle connaissait d'enfance, et qui lui disaient : « Mon mari est

aux tranchées, ici, là », mais dont aucune ne demandait : « Ouest le vôtre? » Ainsi, parla pitié pour les autres, elle essayait de rentrer dans la vie commune. Personne ne riait plus. Même celles qui étaient toutes jeunes, et qui essayaient de plaisanter, s'arrêtaient tout à coup, le temps de respirer, et il y avait une larme au bord de leurs yeux pleins du désir de la vie. Marie revenait, dans le char à bancs chargé de lourdes masses de pain gris, dont l'odeur emplissait le chemin, et était bue par la terre et les feuilles, qui reconnaissaient le seigle de la dernière moisson.

Sans doute, la curiosité, la malignité des autres femmes, ses compagnes, s'étaient retirées d'elle; on ne parlait plus de la a pauvre petite Marie » ; à chacun suffisait de porter son épreuve et de parler de son chagrin. Ces mots qu'elle avait si souvent entendus : « Comment as-tu pu épouser ce Pierre Quéverne, toi qui pouvais choisir »? on ne les lui adressait plus. Mais elle n'occupait même plus la pensée des autres, et cela lui

était dur. Parfois même elle se sentait traitée en étrangère, devant qui mieux vaut ne pas dire certaines choses. Ne plus intéresser, ne plus amuser, être aussi peu regardée que la vachère à demi folle de Tremorvazec : quelle solitude! La guerre avait fait cela, et bien d'autres choses encore sur la terre. Il y avait une petite Bretonne de Fouësuant, qui s'aimait elle-même, et qui reconnaissait à présent qu'elle n'était aimée que d'elle seule.

Les jours qui précédèrent l'Assomption furent rudes entre tous pour Marie. La chaleur, l'ennui de son cœur vide, la fatigue, avaient rompu les forces de ce jeune corps. Ses yeux étaient devenus trop grands pour le mince visage. Le 14 août, vigile d'une fête dont elle ne se réjouissait point, si ce n'est comme d'une demi-trêve, elle travaillait avec tous ceux de la ferme, avec la mère, de plus en plus lourde, turriforme et rhumatisante, avec Le Treff, avec Quinquis, dans une pièce contiguë à la lande de Kerjan. Depuis deux semaines, l'avoine avait été fauchée sur la croupe exposée

106 LA GLOSERIE DE CHAMPDOLENT

au soleil, et d'où l'on voit les îles. Mais la partie basse, couverte, selon les heures, par l'ombre des terres penchées ou par celle des aulnes bordant le ruisseau, nourrissait maigrement et lentement la moisson. Il fallait moissonner à deux fois.

Marie était donc là, courbée, rouge, montant la pente , abattant d'un coup net de faucille la poignée d'avoine qu'elle venait de saisir, puis une seconde, puis une autre. Il y avait, dans la fourrure blonde, des épis encore verts, qu'elle écartait de la main et qu'elle laissait debout. Près d'elle, la mère travaillait de même. Les hommes marchaient en avant, un peu à droite. Tous se hâtaient, car des nuées d'orage, montagnes en mouvement, poussées par le vent du large, entamaient le ciel audessus des côtes. Elles étaient gonflées de tant de lumière, que leur ombre même était rousse sur le sol craquelé. L'air brûlait la poitrine. Marie, s'étant redressée afin de reprendre haleine, entendit une voix que le battement du sang dans les tempes et le crissement de la

PENDANT QU'ON COUPAIT i/AVOINE 107

faucille avaient jusque-là couverte. Un homme l'appelait. Elle reconnut le facteur, qui faisait signe, de l'autre côté de la haie, dans la lande où passe le sentier. Dolente, essuyant son front et ses joues avec sa manche retroussée, elle alla jusqu'au fossé. L'homme, penché pardessus les ajoncs du talus, la casquette en arrière, riait sous ses moustaches tombantes, couleur de cidre, et tendait un papier.

— Elle a de la chance, votre petite! dit-il. C'est son père qui lui écrit!

— Son père !

— Regardez plutôt! Et il n'écrit pas souvent!

Marie leva la tête, comme une chèvre qui donne un coup de corne.

— Il m'écrirait tous les jours, si je le voulais, facteur : mais je suis bien comme je suis.

Elle prit la carte postale, blanche, décorée des drapeaux alliés, et, avant de lire le verso, elle déchiffra l'adresse de Pierre. Il donnait son adresse complète : régiment d'infanterie coloniale, bataillon, compagnie, secteur. Elle

essaya d'imaginer son mari sous l'uniforme colonial; mais l'image était confuse, celle du visage, celle du regard, qui s'efface vite, et que l'amour est souvent impuissant à faire revivre en nous. Alors elle tourna la mince feuille de carton, et, debout, dans le soleil, regardée de loin, elle lut : « Ma petite Jeanne-Marie, je vous écris des tranchées, pour votre fête. Voilà que vous allez avoir quatre ans et demi. Peut-être que vous ne vous souvenez pas beaucoup de moi, qui vous berçais et vous promenais dans mes bras. C'est déjà ancien, et vous avez un cœur si petit encore! Nous, on a passé l'hiver et le printemps dans la boue; à présent, on connaît le chaud; j'ai vu mourir bien des camarades, moi je suis resté. La mort ne veut pas de moi : c'est peut-être pour vous, Jeanne- Marie, ma mignonne. Mais ne vous attendez pas à me revoir : du côté où je suis, il n'y a pas de permissions. J'ai des amis, mais je n'ai pas vu de parents, sauf mon frère l'abbé, qui est aumônier. Je vous embrasse bien. — Pierre Quéverne. »

La mère Lanio observa que sa fille revenait bien lentement vers la cornière du champ d'avoine.

— Qu'est-ce qu'il vous a remis, le piéton?

— Rien : une carte postale d'un du front. La mère insista : elle voyait le visage troublé

de sa fille, qui passait devant.

— Ça ne serait pas de votre mari?

— Quand ça serait de lui? Ce n'est pas à moi qu'il écrit, vous comprenez, c'est à Jeanne-Marie.

Elle reprit sa place, et se courba de nouveau sur les épis, que le souffle qui balaie la terre avant l'orage enfiévrait. Des gouttes d'eau, larges, se mirent à tomber. La mère releva sa robe par-dessus sa tête, et dit, enjambant les poignées d'avoine coupée :

— Vous en venez-vous, Marie? Ça va être long. Le ciel est comme une suie sur la mer.

— Non.

Les hommes étaient déjà en haut du champ, et rentraient à la ferme, trottant l'un près de l'autre, et le plus vieux enfilant, les bras levés, les manches de sa veste. La jeune femme

descendit jusqu'au bas delà lande, sauta dans le pré que coupe le ruisseau, et se mit à l'abri, sous les aulnes. La nuée creva. Marie, pour protéger contre les gouttes de pluie la carte postale de Pierre, la mit dans son corsage. Elle était adossée au tronc d'un arbre, dont le vent faisait tourner la pointe comme une roue. Le bruit des plages passait dans la tempête, et les feuilles jeunes encore et toutes vertes volaient. « Il n'a pas osé m'écrire; il a bien fait... Il sait que je ne suis pas de celles qui n'ont pas d'honneur, et qui oublient... Depuis bientôt trois ans, il a vécu comme il lui convient de vivre... Moi aussi, d'ailleurs. La guerre ne m'a pas changée, je ne suis ni plus ni moins... Il espère peut-être que je lui répondrai?... » Toujours le « je » commandait ses pensées. Elle reprenait la litanie des reproches passés, comme si elle eût été menacée du retour de son mari, et, à voix haute, le visage encore tout rouge de la fatigue du jour, la poitrine soulevée par l'émotion, elle parlait à des témoins imaginaires : « Je suis la mal

mariée, qui n'a pas eu de chance. 11 s'est mis à boire et à m'abandonner. D'autres que moi F auraient-elles supporté aussi longtemps? J'avais un cœur fait pour aimer et pour rire. Mais je n'ai pas ri longtemps. Il est fermé, fermé, fermé! Dites-le dans les bourgs et dans les fermes : je suis rentrée dans mon bien, et Pierre n'y reviendra pas! »

Cependant, la pluie pénétrait ses vêtements, le vent fraîchissait, les nuées se dépassaient l'une l'autre, les éclairs en dénombraient les éiages en mouvement. Oh! comme l'Océan avait bâti de grosses tours ! Gomme elles s'avançaient! Gomme elles croulaient et se reformaient plus hautes, toujours ardentes à la cime! Marie se trouva sotte d'avoir refusé de revenir à la maison. Bientôt, elle vit une lueur, puis un rayon vif, sur les avoines et dans les gouttes pressées qui traversaient l'air. Des ramiers se levèrent d'un arbre, et elle reconnut que le grain allait finir. Tout le ciel était d'or vert, du côté d'où soufflait le vent. Le soir s'approchait; il serait pur.

Encore un quart d'heure, et elle put sortir de la haie. Toute cette exaltation en elle et cette colère étaient tombées. Marie se sentait lasse. Elle monta, glissant sur la terre détrempée, jusqu'au sommet du plateau, et, avant de traverser la pièce dans la largeur, et de reprendre le chemin de la ferme, elle voulut ju°-er de la nuit qui se préparait. Par-dessus la haie, chétive à cause des roches du soussol, la mer apparut, d'un vert clair jusqu'à l'horizon. Les îles et les cailloux, qui sont devant l'archipel des Glenans, avec leurs proues bien nettes, leurs tours, leurs plages, flottaient en ombres mauves sur cette nappe de lumière, et, comme la nuit venait, aux deux extrémités, un phare s'alluma : le feu rou°-e de Penfret, le feu blanc de l'île aux Moutons. Alors, le souvenir des soirs de la première année et de la seconde même, où elle cherchait à reconnaître les voiles des bateaux de pêche, ressaisit la jeune femme. Ici même, ou dans les pièces de Ghampdolent. qui sont sur le même flanc des pentes, com-

bien de fois était- elle venue, à cette heure où il semble que ceux-là qui tardent ne retrouveront pas leur route? Devant ces témoins, îles, écueils, pointes des falaises lointaines, lumière de la mer et du ciel, elle se sentit comme devant un juge. Elle entendit le démenti qui s'élevait de son propre cœur : « Tu ne dis pas vrai! Tu l'as aimé! Tu venais l'attendre, et tu ne pouvais rien voir de plus que ce que tu vois à présent, le luisant de l'eau déserte, et la ligne courte de l'horizon, et la brume roulée en bourrelet au bas du ciel; mais tu étais anxieuse, joyeuse selon les jours : tu l'aimais bien! »

Elle revint à Kerjan au moment où les vaches, les flancs saignants de la piqûre des taons, regagnaient l'étable, et cherchaient l'une ou l'autre à s'échapper, pressentant la chaleur de la nuit. L'ombre descendit. Les gens de la ferme se mirent à table. Tous ils observaient Marie. Le Treff, entamant l'énorme pain posé sur la serviette, coupa une tranche, mordit dedans, et dit, la bouche pleine :

— Vous avez donc reçu des nouvelles, Marie?

Elle considéra le vieux valet, un petit instant, et éclata de rire :

— Je pense bien qu'il voudrait des paquets pour l'hiver? Qu'en dites-vous? Mais il n'y a rien ici pour lui. Qu'il en fasse venir de chez son père!

Les deux hommes considéraient en silence, sans s'interrompre de manger, cette femme qui parlait de son mari devenu soldat comme elle avait parlé de lui au temps de la paix. Ils étaient assis en face d'elle, l'un près de l'autre, sur le banc, et, penchés en avant, la pupille de leurs yeux attentive et vivante au bord des paupières, ils guettaient les mots qui allaient venir comme si c'avait été un gibier. Marie les étonnait, et heurtait en eux l'obscur fond de leurs âmes. Ils avaient l'air de l'entendre pour la première fois dire du mal de Quéverne. Pourtant, elle ne faisait que réciter, ce jour-là, la leçon ancienne, variant à peine les mots :

— Pensez-vous que je vais me priver pour

PENDANT QU'ON COUPAIT i/AVOINE iio

lui? S'il l'a voulu, avec son gain de pêcheur, il a pu faire des économies. Elles lui serviront, en campagne...

— Son argent, ma fille, il l'a tout bu! Je ne veux pas que vous dépensiez celui de chez moi, pour un Quéverne!

— N'ayez peur : il ne m'est plus rien; nous sommes de deux familles!

La mère Lanio eut un petit regard tendre pour Marie. Le Treff ni Quinquis ne parurent d'accord avec elle. Mais le plus ancien demanda, tordant sa gueule pleine :

— Alors, il a écrit, tout de même? Où il est?

— Ma foi, je n'en sais rien : voyez vousmême!

Marie mit la main dans son corsage, en retira la carte, et la jeta de l'autre côté de la table, près de l'assiette du premier valet.

— Vous pouvez lire : c'est écrit pour l'enfant, pas pour moi, naturellement.

Et elle but un grand bol de cidre, pendant que, l'un après l'autre, le vieux valet et le

jeune déchiffraient, péniblement, les lignes écrites de la tranchée. Quand ils eurent fini, le « mousse » tendit la lettre à Marie.

— C'est malheureux, tout de même!

Il ne savait pas ce qu'il disait. Il avait le cœur tout chaviré d'avoir lu cette pauvre carte. La jeune femme ne riait plus. Ils se levèrent de table plus tôt que d'ordinaire, comme s'il y avait eu une dispute entre eux. En vérité, ces deux hommes étaient dans la guerre, et cette femme n'y était pas. Quand ils montèrent par l'escalier en pierre dure, pour gagner la soupente où ils couchaient, Marie courut à la porte de la cuisine. Elle écouta, voulant savoir ce qu'ils pensaient d'elle : ils se taisaient.

A la même heure, dans un abri creusé à six mètres de profondeur, boisé plus solidement et soigneusement qu'un puits de mine, et pourvu de deux sorties- qui rendaient beaucoup moindre le risque d'être enterré vivant, — un des premiers abris perfectionnés de notre front français, — douze hommes étaient rassemblés : cinq agents de liaison de la compagnie, deux fourriers secrétaires, deux téléphonistes, deux agents de liaison des compagnies de droite et de gauche, un clairon. Deux bougies éclairaient l'étroit souterrain, établi perpendiculairement

aux tunnels d'accès; l'une était fixée au mur par des clous, l'autre suspendue au bout d'un fil de fer en spirale, qu'on avait attaché au chapeau d'un des cadres de bois. Les couchettes de treillage, garnies de sacs à terre vides, et formant deux étages, occupaient presque tout l'espace; il ne restait de libre qu'un couloir au pied des lits, et, le long de la dernière couchette, un réduit où les téléphonistes avaient installé leur appareil et les fourriers leur table. En ce moment, une partie des hommes étaient déjà couchés; d'autres fumaient et blaguaient, assis à l'extrémité de leur couchette, les pieds dans le couloir, le dos courbé. Le passepoil rouge de leur culotte, le chiffre du régiment, rouge aussi sur l'écusson bleu du col, l'ancre modelée au-dessus de la visière du casque, — tout nouvellement distribué aux soldats du front, — disaient qu'il faisaient partie des troupes d'infanterie coloniale. Un peu partout, accrochés ou épars, des objets d'équipement, sacs, ceinturons, musettes. Mais, selon l'expression du caporal Pringent, c< on savait où

l'agent de liaison 119

c'était ». En cas d'alerte, chacun aurait eu vite fait de retrouver son bien. Les fusils seuls étaient en ordre, au râtelier d'armes, à l'endroit où la galerie de descente débouchait dans le gourbi. On venait de diner. L'atmosphère était chaude et humide, saturée d'une odeur de cuir, de rat, de sueur, de vin et de fromage. Quelques soldats mâchaient encore. Contre l'habitude, ils faisaient peu de bruit en causant, échangeant de rares propos, sur les incidents de la journée, le goût du pinard, qui ne valait rien depuis deux semaines, et l'espoir qu'ils avaient de bien dormir. On s'appliquait à modérer le tapage. Tout à l'heure, le capitaine Hellequin, de sa voix de commandement, bourrue et pas fâchée, avait crié, de l'autre côté de la cloison :

— Vous m'embêtez, les enfants! Je ne peux pas rédiger mon rapport! Vous faites un train!

Une cloison de planches assemblées à la diable séparait seule, en effet, la chambre des hommes d'avec le poste où travaillait le capitaine. Celui-ci, officier jeune, lieutenant avant

la guerre au 1er régiment étranger, avait eu la chance, comme il disait, d'être nommé dans un régiment d'infanterie coloniale aux premiers jours d'août 1914. Comme les vrais chefs, il aimait le soldat, il le ménageait, il avait à perpétuité, dans son âme résolue, une inquiétude cachée : « Tout est-il prévu? Ne manquent-ils pas de ce qu'ils peuvent avoir? S'ils se plaignent de la pluie, j'en souffre; s'ils se plaignent d'autres choses, je m'accuse. » Mince, long, un peu voûté, le visage en lame orné de deux moustaches tombantes, l'œil bleu d'acier, le regard insistant, dur d'abord, la voix grave, peu causeur, mais donneur de poignées de main, de bourrades et de mots d'amitié qui lui gagnaient les cœurs, on le voyait sans cesse en tournée dans les tranchées, surtout la nuit. Les hommes le surnommaient : « Dort pas. » Il avait coutume de dire : a A la guerre, il y a des choses qu'on ne voit bien que la nuit. » Rarement, il avait le temps et l'occasion de rappeler ses souvenirs d'Afrique. Cependant, il lui était arrivé de faire une étape, à pied, à

l'agent de liaison 121

côté d'un homme de son ancien régiment, et, pendant trois heures de route, les voisins avaient entendu de singuliers noms de villages, et aussi des noms de juments arabes qui devaient encore galoper dans le sable, là-bas : Sarbacane, Gavotte, Houleuse, Ficelle, Lady of my heart, Jactance, Olive.

A présent, transporté d'Afrique en Champagne, il tâchait d'être prêt, lui et sa tribu d'hommes, toujours, à tout. Il écrivait, les coudes appuyés sur une table boiteuse, si mal éclairé par une petite lampe à essence, qu'il était obligé de se pencher beaucoup, pour voir les lettres tracées par la plume, et que le bout de ses moustaches blondes, par moment, touchait le papier. Les parois de la sape, ici comme de l'autre côté, étaient recouvertes de planches, que soutenaient les cadres de hêtre, mais on avait piqué aux murs des gravures empruntées à divers magazines : un général J offre, en petite tenue, embrassant une enfant alsacienne; un défilé de troupes; la décoration d'un drapeau; une messe en plein air; la vue

des ruines*de Carency. Chaque image rappelait la guerre. Qui les avait clouées là? Combien d'officiers avaient dormi, écrit., songé, donné des ordres, attendu l'heure d'une ronde, d'une relève, d'une marche en avant, dans cette hôtellerie où tous les voyageurs sont jeunes et fréquentent la mort? Sur une table, dans un angle, des verres, des assiettes en aluminium, étaient rangés, et voisinaient avec deux bidons, une brosse et un casque bosselé. Dans un retrait, au fond, deux couchettes superposées, faites en grillage de cages de poules, et, dans celle du bas, sous un amas de couvertures brunes, un homme ronflant.

Le capitaine finissait d'écrire son rapport; il jetait un coup d'œil sur le plan du secteur placé devant lui, ajoutait une phrase, consultait encore la carte, et reprenait la rédaction, d'une main ferme et sans hâte. Un peu de temps s'écoula. On n'entendait plus de bruit dans le logement des hommes, qui s'étaient jetés sur leurs couchettes. La porte des agents de liaison s'ouvrit; une tête barbue, coiffée

l'agent de liaison 123

d'un calot, apparut, demi-éclairée, le nez luisant, les yeux vifs dans le poil brun .

— Mon capitaine?

— Hein? qu'y a-t-il?

— Il est onze heures.

— Merci, Vignard.

L'officier montra, d'un geste du menton, le paquet de couvertures :

— Tu vois, il est malade. Y a-t-il encore un agent de liaison qui ne dorme pas?

— Un, je crois : Pierre Quéverne.

— Tu lui diras de venir avec moi.

— Bien, mon capitaine.

L'ordonnance ne se douta pas de la grâce qui lui était faite. Il continua de ronfler. Le capitaine travailla encore un moment, relut la pièce, plia la feuille en deux, la mit sous enveloppe, écrivit une adresse en initiales, et tendit le pli à l'homme qui était entré tout à fait.

— Tiens, Vignard, tu feras porter le pli par Simon, le signaleur. C'est pour le bataillon. Si on me demande, je suis dans le secteur...

L'homme aida l'officier à endosser le manteau bleu tout délavé par les pluies anciennes, blanchi, verdi par la craie de Champagne, puis souffla la lampe, et, tandis que le capitaine montait les vingt-deux marches de l'escalier, rentra dans le gourbi.

— Vite en haut, Quéverne! Tu accompagnes le capitaine en secteur!

Quéverne fut rendu dans la tranchée en même temps que son chef. Il avait le fusil à la bretelle, et le casque sur la tête. À dix pas devant lui, à l'entrée de la seconde descente, se tenait le capitaine, qui demeura immobile une demi-minute, réhabituant ses poumons, ses oreilles et ses yeux à l'air libre. C'était une nuit très douce ; on voyait les étoiles entre les deux murs de craie ; le remblai de gauche tout en plein et le sommet du remblai de droite luisaient à la lune levante.

« Il y a de la fusée », pensa Quéverne.

Il alluma une cigarette, et trouva que la vie avait de bons moments.

— Viens, mon petit.

Quéveme suivit le capitaine, de ce pas roulant et souple qu'il avait pris aux vagues de la mer. Ils firent une centaine de mètres. Leurs souliers, frappant en mesure la claie à trottoir, soulevaient un bruit clair, qui remplissait et vivifiait cette fosse tournante et profonde. Une balle, qui avait dû ricocher sur les fils de fer, siffla et vint se loger dans le parapet, en arrière.

— Abeille! dit Quéverne.

L'officier, ayant observé trois petits nuages, voyageurs non pressés, au-dessus de la tranchée, murmura de son côté :

— Est-Nord-Est, le vent est aux Boches. Faudra veiller aux gaz!

Un grondement sourd, prolongé, ébranla jusqu'à la fine pointe les nerfs du capitaine et de son compagnon. Mais ni l'un ni l'autre des deux hommes n'eut l'air d'y prêter attention. Le coup, — un départ de 120, — avait dû être tiré en arrière, à l'extrémité du secteur. Le bruit de l'arrivée se perdit dans les espaces. Pendant une minute, rien ne troubla plus le

silence. On marchait sur une bosse de la plaine. Le sol était sans caillebotis. Tout à coup, à un tournant, une rumeur de voix toutes proches, arrivant en surprise, fit s'arrêter le capitaine et l'agent de liaison, qui, le long des parois blanches, s'effacèrent. Une ombre apparut, qui n'avait que le sommet du casque dans la lumière douteuse.

— Qu'est-ce que c'est? demanda l'officier.

— Corvée de matériel de la 5e. On revient.

— Combien êtes-vous?

— Vingt.

Les hommes passèrent. L'officier s'éloigna, la canne en avant, d'une allure plus rapide, à présent que les muscles et les os étaient bien en mouvement, avec leur plein de sang renouvelé et leur huile dégourdie. Il allait sans hésiter, en voyageur qui connaît chaque pierre et chaque courbe de ce chemin en dentelures, dans lequel on ne voit qu'à trois pas devant soi, et qui croise d'autres chemins.

— Halte-là!

Le cri est sinistre dans la nuit. L'officier,

dans l'ombre, aperçut la pointe d'une baïonnette qui dépassait la masse d'un gros pareéclat. La voix reprit :

— Qui vive?

— France! Ronde d'officier!

— Avance au ralliement !

L'officier fît quatre pas, et s'arrêta de nouveau.

— Garency!

— Passez... ah! c'est vous, mon capitaine? J'vous reconnaissais pas.

— Bonsoir, Lépard. C'est bien, tu fais ton métier. Tranquille, la nuit, hein?

— J'y pensais. Y a des moments, c'est comme chez nous.

Ces mots-là mirent les trois âmes à l'unisson. Mais personne n'en dit plus long. Le devoir était pour l'un de rester, pour les autres de continuer la ronde. Bientôt, ayant tourné encore, invisible dans la craie taillée, l'officier arriva dans un bout de tranchée, long d'une dizaine de mètres, dont les parapets, plusieurs fois écrasés, rompus, creusés

par les bombardements, avaient été renforcés d'un rang, et, çà et là, de deux rangs de sacs de terre. Cinq hommes, immobiles, se tenaient debout sur la banquette de tir, aux aguets, l'oreille tendue. L'un d'eux, le sergent, au bruit des pas, sauta de la banquette sur le caillebotis, et vint au-devant.

— Ah! c'est vous, mon capitaine?

— Oui, Regnaud. Rien de neuf?

— Peu de chose. J'ai fait tirer plusieurs feux de salve, tout à l'heure, sur des travailleurs que j'entendais, en face. Depuis ce temps-là,, rien.

— Allons, mes gars, on sera relevé demain. Ça se tire! Bonsoir! Veillez!

Il n'alla pas loin, revint seulement un peu en arrière, et monta sur la banquette de tir, pour inspecter la plaine. Quéverne s'assit, le fusil entre les jambes : il connaissait le tour d'horizon.

Mettre la tête à la hauteur où étaient, voilà un an, les sillons des champs; non pas se tenir debout sur le terrain des anciens labours, mais-

aventurer son casque et son visage, petite forme ronde, pas plus grosse qu'un lièvre au gîte, et regarder dans la direction des lignes ennemies, voilà tout ce que pouvaient se permettre, après le coucher du soleil, les hommes du poste d'écoute. Une vaste nappe de terre inculte en avant, légèrement montante, sans un arbre, et que la pauvreté de la lumière privait de tout relief, une ligne de crête longue, en arc, assez nette dans la brume lunaire, et pareille à l'horizon de la mer : voilà ce qu'auraient aperçu des yeux non habitués. A quelle distance était cette crête? Deux cents mètres? Cinq cents? La lueur sans franchise de la nuit ne le disait pas. Le capitaine, lui, le savait. Il observait, un peu en deçà de l'horizon, un bourrelet blanchâtre, irrégulier, nacré par endroits, à cause des reflets : la tranchée allemande. Derrière lui, la plaine encore, mais descendante, coupée et recoupée de tranchées et de boyaux, chacun ayant ses rejets de terre crayeuse, entrelacés dans le gris sombre des friches, ressemblait, en son milieu, à un

marais indéfiniment long-, où luisaient, sous la lune, ces rides d'eau claire, qui s'éveillent la nuit, et qui meurent, et qui renaissent plus loin, dans l'ombre des roseaux. Silence partout. Partout des yeux qui cherchent, des armes chargées, des signaux. À gauche, loin cependant, une fusée se leva des lignes ennemies, et éclaira le paysage de mort. L'officier put fouiller du regard le chaos des chevaux de frise, en avant, qui protégeaient le poste.

Au moment où la flamme s'éteignait, il crut apercevoir, au delà d'un reste de prairie, nappe verte, en longueur, trouée par les obus, quelques ombres suspectes. Deux coups de feu, un troisième à une seconde d'intervalle, partirent de la tranchée en face. On vit la gerbe fine sortir des canons de fusil, les balles sifflèrent au-dessus du poste, pas très haut. Puis la majesté de la nuit d'août rentra dans son domaine : le ciel et la terre lui appartinrent.

Pas pour longtemps.

l'agent de liaison 131

— Pierre, dit le capitaine, donne-moi ton fusil.

Les cinq hommes épaulèrent en même temps, sachant ce qu'il allait faire.

— A mon commandement! Feu par salve!

Joue! Commencez le feu!

Les six coups de fusil partirent ensemble, brisant l'ombre et le repos commencé.

— Régnard, fais partir une fusée à présent.

— Une grosse, à baguette?

— Oui, dépêche.

Un ronflement de soufflet de forge, une fumée énorme emplirent le poste d'écoute. La fusée monta, traçant dans le ciel une ligne d'étincelles, puis elle s'alluma, et, déployant son parachute, descendit doucement, balancée en spirale.

L'officier observa le terrain devant lui, et, satisfait, quitta la banquette de tir. Les Boches étaient prévenus qu'on veillait, au poste d'écoute Plard (du nom d'un soldat tué en février).

La ronde continua. Les quatre postes d'écoute

132 LA GLOSERIE DE CHAMPDOLENT

furent visités. On rencontra des travailleurs qui revenaient, d'autres qui partaient avec la pioche sur l'épaule, des « hommes de soupe », des guetteurs. Pierre s'était rapproché du •capitaine, qui lui demandait : c< C'est vrai que tu joues du flageolet? où diable as-tu appris ça? »

Quand le quatrième peste eut été inspecté, avant de prendre le boyau du Puits sans Eau, pour rentrer au gourbi, le capitaine fit signe à Pierre de s'asseoir près de lui, sur la banquette d'un bout de tranchée déserte. La lumière était maintenant presque vive. Il étudiait ce masque court, ces sourcils roux que séparait un pli profond, ces yeux qui ne craignaient pas le regard, cette bouche que relevait un sourire vague et sans gaîté, comme une sorte de défi qui s'adressait aux chefs et aux hommes : cet ensemble de traits et cette physionomie qui n'avaient point de pendant à la belle 7e du 2.

— Alors, tu dis que c'est en mer que tu as appris ta sacrée musique?

l'agent de liaison 133

— Un peu dans les cafés aussi, mon capitaine, à entendre des airs bien chantés par des femmes, et quelquefois par des hommes... Ça amuse les camarades, voilà.

— Quand nous serons au cantonnement, j'irai t'entendre jouer!

Ensemble, involontairement, les deux hommes tressaillirent : une volée de coups de canon, cette fois à droite et partie des lignes françaises, ébranla toute la nuit, tout ce qui veillait et tout ce qui dormait, et les moindres mottes. Le capitaine avait sauté sur la banquette. L'éclatement de quatre obus, presque en même temps, le bruit de l'air déchiré, le bruit de plainte aiguë, et qui va diminuant, emplit à son tour la vallée.

— Des travailleurs, dit Quéverne. Le cuistot me l'avait dit : les Alboches font un boyau devant le poste des Deux Moineaux. Us ont dû remiser!

— Ecoute!

Non, plus rien, à peine un piétinement de troupe, dans les couloirs de terre, pas très loin.

Le capitaine alluma sa pipe. Il connaissait bien presque chaque homme de sa compagnie, mal Quéverne. Ce Breton lui avait été représenté, par le précédent commandant de compagnie, comme une forte tête, un soldat sans instruction, peu discipliné, brave, et d'humeur inégale. Mais le nouveau capitaine, dédaigneux de la paperasse et des histoires de la vie civile, habitué par la guerre africaine à choisir les hommes pour les coups de main, en appelait à lui-même de tous les rapports qu'on lui faisait, et formait son jugement en causant avec ses soldats. Il n'avait jamais causé avec Pierre. Il trouvait l'occasion de le connaître un peu.

— Dis-moi, mon petit, est-ce que tu as de.' enfants?

Les yeux de Quéverne se mirent à cille rapidement; la main gauche, glissant le Ion; de la cuisse, empauma le genou, et, san raison, le tint serré. Mais le regard ne quitt point celui du chef.

— Un seul, mon capitaine, une fille, Jeanne

l'agent de liaison 135

Marie. Je n'ai pas pu faire mieux, parce que... Enfin, peu importe. Elle a quatre ans depuis le 1er de mars...

— C'est gentil, à cet âge-là! Moi, j'en ai trois... Sans cette guerre, je serais peut-être en permission, avec eux, à Saint-Jean-de-Luz.

— Connais! Il y a une barre, à Saint-Jeande-Luz, et des femmes qui enveloppent leur chignon dans un petit mouchoir de soie... Il y a aussi des épis de maïs qui sèchent aux fenêtres.

— Ça nous changerait, dis donc !

— En effet!

— Tu n'es pas de ce pays-là, je le sais.

— Non : Fouësnant, un patelin où il y a de jolies femmes aussi, et des belles fermes, et des bateaux.

— Tu regrettes?

— Ça dépend; des fois.

— Tu n'as pas peur, au moins, quand ça chauffe?

— Non, mon capitaine.

— Tu te bats bien; on me l'a dit, et, d'ailleurs, je t'ai vu.

— Que voulez-vous? Le faut.

— Pourtant, ça ne te serait pas égal d'être tué?

— Si.

L'officier se prit à rire :

— Alors, c'est que tu n'aimes pas ta femme? Quéverne détourna la têt*, regarda la

muraille de terre blanche, tout près de lui, et essaya de rire aussi.

— Ma femme? J'y tiens comme à un indicateur de chemin de fer de l'an passé...

Il s'arrêta de parler, aussitôt qu'il eut dit cela, et se mit à pleurer.

— Allons, mon petit, en avant! Ce n'est pas pour bavarder que nous sommes aux tranchées.

Us s'en retournèrent, mais plus près l'un de l'autre, ne se disant rien, songeant aux mêmes choses. « Comment l'ai-je fait pleurer si facilement? se demandait l'officier. Il a un drame d'amour dans sa vie, ce garçon-là : et c'est le secret de l'humeur inégale, et du flageolet pendant des heures, et de ce mépris

de la mon, de ce va au-devant dont il a donné plusieurs preuves. Poilâne m'a raconté... Je me souviens... Moi aussi, le 6 juillet, je l'ai vu... Je connais cette espèce-là : c'est un grand cœur de France embourbé dans le chagrin. Ces sacrées femmes l'ont fait souffrir. Il faut que je sache! Je puis l'aider, qui sait? »

Revenu à l'entrée de la descente, il attendit Quéverne, et lui mit la main sur l'épaule.

— Tu es un brave, c'est connu. Poilâne m'a raconté des choses anciennes, du temps de la retraite,... avant la Marne. Tu as défendu une ferme, avec trois camarades, contre un peloton de uhlans; tu as donné à l'arri ère-garde du régiment le temps de faire sauter le pont... A propos, comment es-tu revenu?

— A la nage, donc, un marin!

— Pourquoi n'as-tu pas reçu la croix de guerre?... C'est vrai, elle n'était pas créée,., mais une citation?

— On n'avait pas le temps de citer; on f

le camp.

— Et depuis?

— Faut croire que je n'ai pas eu de chance.

— Quand tu as été à l'attaque de la tranchée de la Gale, où le bataillon a perdu tant de monde, avant que je ne sois là, moi, Hellequin, pourquoi...

Le rire jeune de Pierre s'éleva entre les deux bords de craie. Une chouette, qui chassait dans les friches, passa, frôlant le remblai de ses ailes muettes.

— Le commandant a été tué, le lieutenant aussi, auprès duquel j'étais.

— Tu as pris la mitrailleuse, avec Chassaing, le Gascon; tu l'as rapportée.

— Possible, mais vous savez : pas vu, pas jugé, N'y a que Dieu qui compte juste.

— Je tâcherai de faire comme lui. Car je n'ai personne, dans ma belle 7e, qui désire aussi fortement que toi la croix de guerre?

— Peut-être bien.

— Ni qui soit plus près de l'avoir!

— Faut l'occasion!

— Tu la retrouveras. Tu la guettes. Tu as un secret, mon pauvre gars! Garde-le, si tu

veux : ne me le dis que si je peux te servir.

Sous la lune qui pâlit ce qu'elle éclaire, le visage du soldat était devenu tout blanc. Plus de rire, plus de feinte : le cœur était touché. Pour la seconde fois, devant son chef, l'homme redevenait le fils douloureux du closier de Ghampdolent.

— Mon capitaine, quand je ris, ne faut pas me croire, et quand je pleure non plus. Le vrai, c'est que j'ai eu du malheur, et qu'il m'en reste quelque chose.

Hellequin se baissa vers l'oreille du soldat.

— Oui, tu as eu une affaire désagréable... J'ai des papiers qui le disent. Ne tremble donc pas, mon petit, ça n'a plus d'importance... La guerre, c'est l'ascension, ou c'est l'abaissement. Pour toi, c'est l'ascension... Les hommes se mesurent au sacrifice... Tu as cherché à te racheter...

— Moi?

Quéverne avait penché la tête en arrière, et, les yeux tout grands, la bouche ouverte, toute

l'âme répandue sur son visage en peine, il regardait son chef.

Oui, toi! Tu veux la croix pour effacer!...

Parce que tu aimes ta femme...

— Je ne l'ai pas dit.

Non, tu le penses. Tu veux reprendre ta

place, parmi les tiens, près d'elle, près de ton enfant... Est-ce vrai?

Pierre se détourna un peu, et regarda la terre, qu'il se mit à pétrir et à tourmenter du bout du pied.

Trois ans bientôt, mon capitaine, que

j'ai quitté la maison!

— Une maison où tu as été heureux?

Oui, dans les commencements, tout à fait.

Ensuite, il y a eu de sa faute et de la mienne,... de la mienne.

— Toujours ainsi, mon pauvre ami.

— Alors, je suis parti. C'est moi qui ai voulu partir. Et depuis : un homme aussi malheureux qu'un chien, auquel on ne pense pas.

— Qu'en sais-tu?

L AGENT DE LIAISON 1 4 i

— Un homme qui ne reçoit pas une ligne d'écriture, pas un paquet... Qui ne comprend pas pourquoi il vit... Un homme qui habitait dans les bateaux,... à présent dans les tranchées... Qui n'a pas seulement un endroit où aller en permission...

— Je lui écrirai, à ta femme! Je lui dirai ce que je pense de toi...

— Oh! pas encore! pas maintenant!... Mon capitaine, je vois bien que vous avez deviné : une autre fois, je vous raconterai!

Mais déjà l'officier, d'un geste prompt, l'avait attiré. 11 mit un instant, sur sa poitrine, la tête du Breton, il la serra comme celle d'un enfant.

— Va dormir. Oublie le passé. Je te promets qu'à la première affaire où tu te distingueras, je te l'aurai, ta croix de guerre... Et ça sera fini d'être malheureux : ça sera le paradis!

A l'entrée de ce tunnel qui s'enfonçait dans la terre, au milieu des armées en guerre, dans la solitude apparente et le silence de la nuit d'août, ce qu'il avait de plus caché dans son cœur, Pierre l'avait à moitié révélé.

112 LA CLOSEKIE DE CHAMPDOLENT

Il fit le salut militaire, d'un air qui voulait dire : « Je suis à vous, mon capitaine, à la vie, à la mort! » En trois enjambées, il gagna la seconde entrée du souterrain, et disparut.

Hellequin descendit lentement les marches de l'escalier. Il poussa la mauvaise porte de son gourbi, alluma la lampe, et posa sa montre sur la table, à coté de son revolver. Puis, sur l'étagère clouée à la muraille de bois, il prit un calepin usagé, dépenaillé, dont l'élastique détendu s'enlevait en courbe longue sur la reliure, et chercha une note qu'il avait dû prendre dans les premiers mois de l'année. Sa physionomie, bien commandée, ne décelait pas l'impatience. Sur les pages de ce cahier, criblées de renvois, de chiffres, de croquis, il avait inscrit les ordres reçus ou donnés, des comptes, des appréciations, en caractères sibyllins, sur des hommes de troupe, les dates des grands jours de la guerre, et, çà et là, trois ou quatre lignes de souvenirs. Il fallut une application soutenue pour s'y reconnaître. Enfin, Hellequiu

mit le pouce sur le haut d'une page, où le mot de réhabilitation venait de répondre à ses yeux aux aguets. Il approcha la page de la lampe, et lut, à demi-voix :

« Loi du 4 avril 191o, Officiel du 7 : « Si le condamné appelé sous les drapeaux, en temps de guerre, a été, pour action d'éclat, l'objet d'une citation à l'ordre de l'armée, de la division, de la brigade, ou du régiment dont il fait partie, la demande en réhabilitation ne sera soumise à aucune condition de temps ni de résidence. En ce cas, la cour pourra accorder la réhabilitation, même lorsque ni les frais, ni J'amende, ni les dommages-intérêts, n'auraient été payés... etc. »

« Voilà, songea-t-il, pourquoi ce brave garçon s'expose, en toute occasion... La croix rétablira sa réputation, et peut-être son ménage. . . Quel mauvais coup a-t-il fait? Je n'en sais rien. Quatre mois de prison : ça ne dit pas tout... Qu'il y en a autour de nous, dans le long sépulcre des vivants, creusé de Calais à Verdun, de ces peines sans confident, de ces

pauvres histoires qui tuent les hommes, comme la fièvre!... Une jeunesse douloureuse, comme c'est prenant! Je l'aime hien ce Quéverne. Je m'informerai. Nous nous reverrons, et nous recauserons. »

Il regarda sa montre. Elle marquait une heure un quart. 11 enleva son manteau, le jeta sur la couchette du haut, et, à la force du poignet, se hissa au-dessus de l'ordonnance, toujours endormi.

Les jours passèrent. La compagnie alla au repos, elle revint aux tranchées de seconde, puis de première ligne, elle retourna dans le village, aux trois quarts détruit, où les hommes buvaient, jouaient aux cartes et dormaient. Pierre et le capitaine Hellequin se trouvèrent bien des fois l'un près de l'autre : mais pour un court moment. Le salut du soldat, ou son regard disait : « Est-ce que vous vous souvenez de moi? » D'un petit clignement d'yeux, l'officier répondait : « Oui, je me rappelle; à bientôt, Quéverne! » Mais le loisir

l'agent de liaison 145

pour l'un de raconter son histoire, et pour l'autre de l'écouter, l'élan qui engage à la confidence, la solitude qui la permet, l'occasion enfin ne se retrouva point. La guerre est ainsi faite, et même le temps de la paix.

Ils ont leurs pommeraies aussi, dans la Bretagne, moins bien encloses qu'en Normandie, moins amoureusement travaillées, souvent moins proches des fermes, mais couvrant de grands espaces, orientées s'il se peut au midi ou à l'est, et belles aux deux saisons du printemps et de l'été.

Celle de Kerjan était faite de deux champs enveloppés de haies, et, de l'une à l'autre pièce, par une charroyère, on pouvait passer. C'était le chef-d'œuvre du père Lanio, le verger d'un riche et d'un connaisseur : arbres

choisis, sol profond, pente légère qui présentait au vent du sud les couronnes épanouies et revêches des pommiers, tout s'y trouvait. Dans les bonnes années, — une fois sur trois environ, — la vente du cidre suffisait à payer le fermage. Or, 1915 était une bonne année.

Le matin du 27 septembre, la mère Lanio, reniflant l'air sur le pas de la porte, et entendant le bruit mou d'une pomme qui tombait dans l'herbe devant elle, à l'angle d'un pailler, avait dit à sa fille :

— Marie, faudrait aller aux pommes?

— C'est de trop bonne heure.

— Non, il y en a tant cette année, qu'elles ont commencé plus tôt à tomber. Alors, vas-y, ma fille! Dans les temps, ce n'est pas toi que j'envoyais ramasser les pommes, mais avec la guerre, tout change.

Marie, un peu en arrière, répondit :

— Tout change, en effet.

Et Marie s'en alla, sa mère la suivant des yeux plus longtemps que d'habitude,

Elle était, depuis le petit matin, dans la première pommeraie, et, sur le bout de ses sabots, la rosée avait sécbé, faisant de la boue. Certes, il n'en manquait pas, des pommes tombées. Elle avait apporté dix sacs de toile, le sixième était déjà à moitié plein. D'un pommier à l'autre elle allait, soulevant la poche par les bords qu'elle tenait à deux mains, et la portant appuyée contre son ventre et ses jambes. Elle avait commencé, tout à droite, par les pommes amères, la Féro-Bris, qui est de robe rouge et blanche, par moitié, et la Féro-Rhu, presque toute rouge. A présent, elle ramassait les Féro-Guen, qui sont jaunes avec des points de carmin. Quand elle se relevait, tout en sueur, elle voyait encore, jaunes et brunes dans l'herbe, sous les grands parasols, en face, à droite, à gauche, jusqu'aux trois haies formant clôture, les pommes douces qu'on nomme, dans le pays, Petite-Bouteille et Rous- Coumoulen. Que de travail! Il faisait chaud. Le cri des bêtes de soleil se levait des terres fendillées; l'air dansait sur les champs voisins.

Marie acheva de remplir le sixième sac, puis, se redressant, elle s'étira, et s'appuya au tronc d'un vieil arbre qui déjà perdait ses feuilles, et dont l'ombre ronde était percée de rayons. Elle était là, presque en haut de la pièce, tournée vers les files descendantes des pommiers, lasse, les yeux vagues, ne pensant à rien, lorsque, devant elle, montant la pente, elle vit venir un soldat. Elle rejeta en arrière, d'un mouvement de ses deux paumes effleurant les tempes, les cheveux qui s'étaient collés sur ses joues, et elle pensa : « C'est un bel homme! » Il marchait vite. Il fut bientôt tout près, coupant à travers le champ pour atteindre la charroyère. Lui aussi, il la regarda. Ils se reconnurent :

— Kerdudal!

— Marie!

C'était le second valet de Kerjan, celui qui était parti dès le commencement de la guerre, mais combien changé! Le yisage plein, les yeux fermes, une moustache drue et coupée ras, — - un peu comme celle de Pierre, — le

casque d'acier bleui sur la tête, les bandes molletières serrant la jambe, l'allure rapide et aisée, un air de vie et de défi, faisaient de lui un personnage nouveau : terrien devenu guerrier. En le voyant, elle eut une idée de la bravoure.

— Est-ce qu'ils sont tous comme vous?

demanda-t-elle.

Il se mit à rire, montrant ses dents, que le pain de là-bas avait blanchies.

— Ceux qui ne meurent pas, oui, ils ont bonne mine.

— Le courage ne leur manque pas, à ce que

je vois?

— On en a besoin plus que pour être ici : mais il faut bien, il faut bien...

— Et vous voilà au pays?

— Mon tour de permission! Demain, ça sera fini.

— Déjà?

— Oui donc. J'ai passé à Kerjan : je n'ai trouvé que la patronne, et votre petite, qui promet. J'aurais eu de la peine de ne ren-

contrer personne, parce que, vous comprenez, on ne revient pas souvent. Ma permission, je l'ai passée à Pleuven, où j'ai de la famille, comme vous savez. Je retourne. Il se prépare quelque chose dans le secteur.

— Une attaque?

— Peut-être bien.

— Une grande ?

— Voyons, Marie, ça n'est pas la peine de vous en faire? Vous n'avez...

Il allait dire : « Vous n'avez personne au danger. »

La jeune femme, rieuse jusque-là, fut ainsi rappelée à sa misère, et elle joignit sur sa robe -noire ses mains tachées de terre. Elle demeura un moment silencieuse, sans détourner son regard de Jean-Jérôme Kerdudal, qui, lui aussi, était devenu grave.

— L'uniforme que vous portez là, est-ce celui de la coloniale?

— Oui. On est tous horizon, n'est-ce pas? Mais nous, on a un petit peu de rouge, vous voyez, un passepoil, un écusson, des riens.

Elle dit, essayant de sourire, mais n'y parvenant point :

— C'est plus gai.

Ils se sentirent tout tristes, l'un près de l'autre. Ils pensaient à Pierre. Ils ne le nommaient pas.

Pendant une minute, ils écoutèrent le vent, qui se levait avec la marée, et brûlait en passant les feuilles du verger.

— Nous autres, en Champagne...

— Ah! vous êtes aussi?...

— Oui... '

Il s'arrêta .encore. Décidément, cette Marie, toute secrète qu'elle fût, laissait paraître dans ses mots, maintenant, qu'elle avait au moins de l'inquiétude pour son mari . En brave homme qu'il était, et tout simple, Kerdudal en fut étonné et content. Ses yeux s'arrondirent et cherchèrent à lire dans les yeux verts , qui allèrent , comme d'habitude , se percher au loin. Marie avait vu ce qu'il pensait, et, secouant son sabot droit, comme si une pierre l'eût gênée, retirant son pied

et le remettant dans la chaussure, elle dit :

— Le passé est bien fini, mon pauvre Kerdudal. Mais on s'informe, à cette heure, de tous ceux qu'on a connus, même des parents très loin, et qu'on ne voyait plus. Voilà tout. N'ayez pas l'air jugé.

Il fut piqué, raidit le torse, fronça le sourcil, et dit rudement :

— Au fait, ce que vous pensez ne me regarde pas, Marie. Je suis à d'autres commandements que le vôtre et celui de votre mère. Je ne sais pas si je reviendrai. Vos histoires, il y a longtemps que je n'y pense plus. On se bat. C'est mon métier maintenant, et, du diable, si j'ai le temps de me rappeler les petites batailles d'ici, quand vous vous disputiez avec Pierre Quéverne! Pourtant, j'avais une commission à vous faire.

— De lui?

— Non. Je ne l'ai revu qu'une ou deux petites fois. On est du même régiment, mais pas du même bataillon. Dans les relèves, on s'est dit bonjour, comme ça, à la volée. Et puis,

c'est grand, la Champagne, plus que d'ici à Douarnenez! Vous n'y entendez rien, vous autres de l'arrière. On est comme des taupes, dans les tranchées, on ne se rend pas visite... Non, c'est l'abbé que je veux dire, le frère aîné.

— Alain? l'aumônier?

— Justement. Il est venu me trouver, il m'a demandé si vous le recevriez, à Kerjan, au cas où il viendrait. J'ai répondu oui, comme de juste : lui, ce n'est pas comme votre mari...

Craignant de s'être trop avancé :

— Vous ferez d'ailleurs ce que vous voudrez. Vivement, elle répondit :

— Vous pouvez le lui dire de ma part : bien sûr qu'on le recevra, quand il le voudra.

— Dites : quand il pourra venir! Vous compterez peut-être des semaines, et peut-être des mois avant de le voir. Dans notre métier, surs de rien! Au revoir, Marie. Il y aura du joli cidre, cette année. Envoyez-m'en, si vous pouvez!

Elle lui tendit la main.

— Au revoir, Kerdudal. Merci de la visite. Où allez-vous, par là-haut?

Il étendit le bras, dans la direction de la Closerie, et, de ses larges souliers, brisant l'herbe de la pommeraie, se baissant pour passer sous les branches ou pour ramasser une pomme douce, il continua de monter vers la charroyère.

Marie, qui l'avait suivi des yeux, le vit traverser le second verger, arriver près du talus, enjamber les épines, et sauter légèrement dans le chemin. Elle pensa qu'il se rendait à Champdolent, pour y donner peut-être des nouvelles qu'elle n'avait pas. Elle pensa aussi qu'il était un autre homme, ce Kerdudal, et que la guerre, prenant ces jeunes gars comme des apprentis, avait vite découvert et éduqué les courages cachés. Elle dit à demi-voix :

— Comme ils sont sérieux, par moments, les yeux de tous ces jeunes!

Elle dit encore :

— Beau soldat, ce Kerdudal, mais quel mépris pour moi ! Il est dur d'être traitée comme

je viens de l'être, par le domestique de ma mère. Encore plusieurs sacs à remplir : Marie se courba de nouveau. Mais son esprit n'était plus en Bretagne. Elle cherchait à imaginer son mari, sous cet uniforme et cette bourguignotte, dans les tranchées qu'elle connaissait par les mauvaises photographies des journaux. Lui, bien sûr, il avait dû être des premiers à réussir dans la guerre. « Il était de bataille même chez nous, songeait-elle, peu endurant, peu commode, mais brave, on ne peut pas le nier. Il doit être à son avantage, lui aussi... Qu'a voulu dire Kerdudal, en parlant des attaques prochaines? Est-ce. qu'on sait déjà ceux qui feront le combat? Est-ce que Pierre serait désigné? Il est capable de se proposer, à cause de son courage, ... et puis d'autre chose. J'aurais dû en demander plus long à ce passant, qui ne reviendra peut-être plus, et qui m'a traitée, oui, vraiment, avec toute sorte de pensées cachées dans son esprit, comme si j'étais de ces femmes qui ont manqué à leur mari, tandis que c'est lui, mon mari, qui a... »

Et tous les reproches, et toute l'histoire fausse et vraie, indéfiniment travaillée par l'amour-propre et par le ressentiment, repassaient dans sa mémoire. C'était sa plaidoirie qu'elle refaisait toujours, qui lui donnait raison, mais ne lui donnait point la paix.

Pommes de Petite-Bouteille, pommes Rous- Coumoulen, les sacs finissaient par s'emplir. Le long des talus, dans l'ombre courte des arbres de la lande, là-bas, les bêtes se mettaient à l'abri. Marie regarda le soleil, entre les branches, et vit qu'il était près de midi. Elle se sentit exténuée, à cause de son chagrin qui ruinait sa jeunesse. Ce Kerdudal s'en était bien aperçu, oui, qu'elle était moins plaisante. Lui qui, autrefois, savait faire des compliments, il l'avait à peine regardée. Pour lui, Kerjan ne comptait donc plus, ni la mère, ni Marie, ni personne du pays? Quand il parlait des « gens de l'arrière », on se sentait jugé. Etait-il bien sûr, même, qu'il ne fût pas du parti de son mari? C'eût été le premier assurément, dans tout Fouësnant. Elle jeta le

dernier sac, qu'elle venait de prendre et d'ouvrir. Le vieux valet, ce soir, en venant avec la charrette, enlèverait les neuf sacs pleins, et remplirait le dixième.

Rentrée à la ferme, elle dîna de mauvaise humeur, et, comme sa mère, les deux valets partis, lui reprochait de n'avoir rien dit, Marie, replaçant les assiettes dans le vaisselier, là, entre l'armoire et l'escalier qui mène au grenier, répliqua :

— Je suis saoule de moi et des autres, saoule de travailler, saoule de vivre!

La mère pensa que c'était la grande fatigue de la moisson, qui n'était point encore passée, et elle répondit :

— Faudra voir le médecin, ma pauvre fille. Us ont quelquefois des remèdes pour reposer le monde.

LA VISITE A KERJAN

Jeanne-Marie ressemblait à son père, ayant les cheveux d un roux doré, abondants, toujours sortant du petit casque de velours pailleté qui les emprisonnait; des yeux ardents, jamais en repos; des dents un peu séparées; un teint vif comme celui des pommes rouges, et surtout une humeur mobile, exubérante et abattue dans la même minute, tendre à l'excès, curieuse de tout, qui fatiguait la grand'mère, et amenait souvent des disputes entre les deux femmes, l'une portée à gronder, l'autre qui défendait l'enfant.

Cinq ans bientôt : c'est l'âge où l'esprit se met en route. L'esprit tourne plus d'une fois le jour, comme le vent, mais on connaît bientôt la direction maîtresse. Marie, comme une veuve, et plus qu'une mariée, tenait près de soi l'enfant unique, l'enveloppait de son ombre et de son inquiétude. On les voyait ensemble à la maison, dans les cbamps, sur les routes. A présent que Jeanne-Marie pouvait fournir une bonne course et, s'aidant des deux mains, passer un échalier, elle accompagnait souvent sa mère à Fouësnant, les dimanches, .quitte à revenir dans la carriole de quelque voisin riche, ou à dormir là-bas, après la messe, une heure ou deux, chez madame Daniel, ou chez mademoiselle Frigent la couturière. c< Tu la gâteras tant qu'elle ressemblera à ton mari! disait la mère Lanio. Elle te suit comme un chien. Quand vous vous regardez, j'aime mieux m'en aller : on dirait que tu la manges! »

C'était vrai. Les» enfants ne comprennent pas toutes les pensées qui nous viennent à cause d'eux, de leur visage et de leurs gestes,

LA VISITE A KERJAN 161

de leur tendresse pure, de leurs défauts déjà si vifs, de leur âge qui les met à l'abri de tant de maux dont nous souffrons. Quand nous les regardons, ils comprennent seulement que nous les aimons. Et c'est tant mieux. Marie aimait sa fille de l'amour imparfait qu'ellemême avait eu de sa mère. Elle ne la reprenait guère, ayant horreur des larmes. Mais il lui arrivait, lorsqu'elle était ou se croyait seule à la maison, ou quand elle emmenait Jeanne- Marie dans la campagne, de demeurer en contemplation, plus d'un quart d'heure, devant la petite, et de dire ensuite, comme si elle demandait pardon : « Allons, Jeannette, il faut pourtant que je travaille! Dis à maman de travailler! » Elle élevait alors l'enfant jusqu'à ses lèvres. Que de choses elle voyait ainsi, dans le paysage immense que sont des yeux d'enfant : tout son passé, les jours pareils aux jours que vivait Jeanne-Marie, et les autres qui avaient suivi! Elle voyait Pierre, bien souvent, un peu à cause de la ressemblance, un peu par la propre pente de son âme, qui la

portait toujours vers sa misère et vers sa joie ancienne. Sans qu'elle le cherchât positivement, elle vivait avec le souvenir de son mari, et la présence de l'enfant l'y contraignait. Mais il n'y avait point de repentir en elle : parce que l'âme était orgueilleuse toujours.

Septembre était passé. La grande attaque de Champagne avait eu lieu. Victoire française, avance de nos troupes, prisonniers par dizaines de mille, les mots et les chiffres avaient pénétré peu à peu jusqu'au profond des fermes de Bretagne, et, tout de suite après la joie brève, un cri s'était élevé, de bien des âmes en peine : « Depuis cette victoire, mon fils? mon frère? mon fiancé? mon mari, qu'est-il devenu? » Par la rumeur publique, Marie savait que Pierre avait écrit, le 29 septembre, à Champdolent. Elle n'était plus inquiète, elle qui ne l'était jamais autant que d'autres. Elle avait même dit une fois à Catherine Frigent : « Je ne méritais pas d'avoir des nouvelles une des premières, moi qui suis la moins mariée de la campagne d'ici. »

LA VISITE A KERJAN 163

Alors, les pluies d'automne avaient commencé. Le vent, le vent qui n'arrête plus de souffler, pendant des semaines, poussait, sur les terres déjà mouillées, les nuages toujours pleins d'eau et le mugissement de la mer qui les a formés. On entendait se plaindre les récifs dans la nuit. Les vagues de fond et de surface travaillaient, coupaient le goémon mûr, et le jetaient sur les plages pour les semailles de printemps. Déjà, depuis des jours, les charrettes étroites et faites comme des carènes portées sur des roues, s'en allaient à vide vers la pointe de Mousterlin, et revenaient en geignant.

Le vieux Le Trefî, un soir, après souper, devant la cheminée de Kerjan, s'étant frotté les mains, qui craquaient comme deux sacs de noix, dit :

— Je ne pourrai pas, tout de même, charger tout seul le goémon, après-demain?

Il disait cela un samedi. Depuis quelque temps, on remarquait qu'il prétendait moins travailler et faire augmenter ses gages. Mais,

cette fois, il n'avait pas tort de demander de l'aide.

Les deux fermières, la servante Josie et le mousse, qui formaient un demi-cercle, assis pour un moment, les mains tendues et prenant ce qu'ils appelaient une poignée de feu, se turent. Cependant, personne ne se proposa pour l'aider. Car l'ouvrage était vraiment dur, pour une jeunesse comme Marie. Quinquis, malade depuis trois jours et grelottant de fièvre, ne pouvait pas aller à la grève de Mousterlin. Quant à Josie, elle devait toujours se tenir à la dévotion de la mère Lanio, et ne point quitter la maison. Le silence fut complet, dans la salle, aux murs de laquelle l'ombre seule remuait de cinq personnes immobiles. La flamme dansait devant l'écran noir delà plaque de la cheminée. Les lèvres demeuraient closes, mais les esprits parlaient et discutaient dans le secret. Chacun disait son excuse ou son droit plus âprement que dans le passé. La misère de la guerre déjà longue aigrissait la jalousie même, et la tournait en inimitié. Elle rendait

LA VISITE A KERJAN 165

le valet intraitable; elle empêchait la vieille Lanio de répondre : « Mon défunt allait bien tout seul au goémon, Le Treff; vous irez, ou bien je réglerai votre compte! » Le bon sens et aussi le bien de la terre demandaient qu'elle dit cela. Mais non : les hommes étaient rares, exigeaient de gros prix, et rompaient pour un rien. Un mot de plus, l'apparence d'un reproche, et Le Treff quittait Kerjan. Cette résolution que le valet avait déjà prise, et qu'on voyait dans son regard, comme une bête rasée, prête à bondir, occupa bientôt saule l'esprit de ces cinq travailleurs de la terre, penchés vers le foyer. Ils continuèrent de se taire si longtemps que la fermière toussa, bien qu'elle n'en eût point envie. Le vent descendait en roulant par la cheminée. Puis Marie, de sa voix nette, qui émouvait on ne savait pourquoi, déclara :

— Moi, j'irai à la mer, lundi, avec Le Treff.

La crise était passée, une ferme était sauvée. La mère Lanio, qui avait la rage au cœur, dit cependant à Le Treff, un moment après :

-— Dites, Le Treff, prenez donc u,ne bolée de cidre avant d'aller dormir? Ça vous fera du bien.

Elle alla verrouiller la porte, et s'assurer que toutes les fenêtres étaient bien fermées, et, passant et repassant, elle ne pouvait s'empêcher de jeter un regard sur Marie, qui était toujours assise devant le feu, et de penser:

ce Elle est meilleure que je ne croyais, cellelà ; peut-être meilleure qu'elle n'a été. D'où ça vient-il? »

Comme elle n'était point d'un esprit très aigu, la mère ne trouvait qu'une réponse :

« Elle prend de l'âge. »

Le lendemain, dans l'après-midi, Marie était seule à la maison. C'était son jour de garde. La mère, les deux valets, avaient quitté Kerjan après le dîner de midi. L'unique bruit dans la salle, et on peut dire dans toute la ferme, était la chanson bretonne que chantait à sa poupée la petite Jeanne-Marie, assise à contre-lumière, devant le lit clos de grand'mère Lanio, et berçant, d'un mouvement maternel, tendre et

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enveloppant, un magot de carton-pâte acheté dans quelque foire du pays. La pluie continuait de tomber. Marie, ayant achevé de laver la vaisselle et de la ranger dans le vaisselier, près de l'escalier, comme elle était lasse et savait le prix de la paix, ne s'arrêta point à regarder l'enfant, mais, l'ayant repérée seulement entre ses cils, traversa la pièce, à pas lents, et vint à la porte, qui était ouverte. L'eau coulait, roussie par le purin des étables, dans la cour où le pied des bêtes changeait chaque jour la forme des ornières et le nombre des mares. Derrière les paillers, au delà, le voile qui tombe du grand métier, le voile tissé par les grains de pluie devenait si épais qu'on ne voyait plus, au travers, que des masses confuses de feuillages, ployées sous le poids de l'averse. A l'abri du pignon de la grange, dans une bande de terre sèche, large de deux mains, et où poussaient toute l'année quelques tiges vertes de blé, des pigeons roucoulaient. L'ennui fit bâiller Marie, qui se détourna, et aperçut, à côté du pain enveloppé de linge, sur

la table à manger, le livre où elle commençait à faire épeler Jeanne-Marie.

— Allons, mignonne, venez apprendre à lire?

L'enfant tourna sa tête blonde, les sourcils froncés, observant le visage de la mère, pour voir s'il suffisait de bouder pour que celle-ci lui dît : « Tu ne veux pas? Eh bien, reste! » Elle vit, au contraire, que Marie s'asseyait, et posait sur le banc, bien en équilibre, une ancienne boîte à bougies, sur laquelle l'écolière s'assiérait. Soudainement changée, la petite figure s'éclaira, et l'enfant, se levant, sa poupée encore dans les bras, vint près de la table, et grimpa jusqu'à la boîte, en disant :

— Alors, je lirai la page où il y a un soldat? La mère céda, sans réfléchir.

Il y avait un soldat au port d'arme, en haut de la page carrée où les lignes étaient rares, et courtes, et imprimées en gros caractères.

— « Nous som-mes des Fran-çais. Nous dé-fen-dons la pa-trie. Mon pa-pa est sol-dat. . . « Est-ce que j'ai un papa, moi?

LA VISITE A KERJAN. 169

Le doigt de la mère, qui suivait les syllabes, sur la page, se leva, mû par un bondissement du cœur. Les deux visages se touchaient presque. Celui de la mère s'écarta lentement, car il n'était jamais parlé du père dans la maison, si ce n'est par allusions, et de telle façon qu'un enfant ne pût comprendre. Les yeux verts se fermèrent un moment. Toujours lui! L'homme, chassé depuis des années, et toujours présent : dans les gestes de l'enfant et maintenant dans ses mots; dans le silence de la mère ou des valets; dans le souvenir dont on est si, peu maître! Il fallait cependant répondre.

— Mais oui, vous en avez un.

— Où il est?

— A la guerre.

— Pourquoi n'est-il pas revenu en permission, comme Kerdudal?

— Je ne sais pas.

Jeanne-Marie, voyant que la mère levait les yeux du côté du plafond, répliqua :

— Si, vous savez!

La mère, pour éviter de rencontrer ce regard clair, passa le bras autour du cou de la petite, et la serra doucement, puis plus fort, puis encore plus fort, et lui dit à l'oreille :

— Petite Jeanne-Marie, dans le régiment où il est, il n'y a pas de permissions.

Une voix faible, du fond de la prison de laine et de chair, mais tout près du cœur, qui l'entendit le premier, demanda :

— Jamais?

— Jamais.

— Même après la guerre?

Une espèce de sanglot étouffé répondit : « Non! » Mais, aussitôt, la jeune femme se dressa debout :

— Qui est là?

Un homme secouait rudement la boue de ses souliers sur le seuil. Un parapluie ouvert, dégouttant d'eau, entra d'abord.

— Excusez, la compagnie, il fait un temps de chien !

Le parapluie fut fermé. Marie reconnut l'abbé Alain Quéverne, l'aîné de la famille. Il lui

LA VISITE A KERJAN 171

parut plus grand, plus décharné qu'autrefois, et tout grisonnant. Son visage d'ascète, et qui ressemblait à celui du bienheureux Vianney, curé d'Ars, n'avait d'épaisseur qu'aux pommettes, et finissait en pointe. Du front jusqu'au menton, il était de la couleur d'un vieil ivoire. Les yeux seuls demeuraient vivants, ardents, pareils à tous ceux de la famille. Il ne les baissait plus, il ne les détournait plus, comme autrefois, au temps des noces de Kerjan; mais, bien qu'ils fussent toujours commandés et tenus étroitement, la jeune femme vit qu'ils avaient pris, à la guerre, une sorte de résolution et d'autorité, comme ceux de Kerdudal, bien plus grande encore et plus impressionnante, et que, désormais, entre eux et tout être vivant, il y avait un monde d'images, à elle inconnues, qui ne le quittaient pas, dont il marcherait enveloppé jusqu'à la fin de ses jours, et qu'il apercevait devant lui, entre Marie et lui, en cette extrémité de la Bretagne, en cette heure de dimanche et dans cette solitude. Ces yeux-là avaient trop contemplé la

souffrance et la mort. Ils en gardaient l'immense pitié de la vie. Marie sentit si bien cela, elle eut une telle certitude immédiate que cet homme la jugeait du point de vue de la mort, qu'elle pensa : « C'est comme un crucifix qui me regarderait. » L'abbé portait, pendue au cou, la croix émaillée des aumôniers militaires.

— Vous êtes donc seule ici, Marie?

— Oui, la mère est aux vêpres, et les domestiques sont au cabaret, comme d'habitude. Moi, c'est mon tour de garde... Si vous vouliez vous chauffer?

— Pas de refus! Vos chemins sont plus mauvais que la vie : il y a de la boue partout.

Elle alla chercher une chaise, remua les cendres, jeta, sur les tisons, des brins de chêne qui séchaient sous l'auvent de la cheminée, puis elle se tint debout, à contre-jour, un peu à cause de l'émotion qui l'empêchait de sentir la fatigue, et aussi par habitude de respect pour le prêtre.

L'abbé Alain étendit ses longues jambes, releva un peu la soutane qui était mouillée, et

LA VISITE A KERJAN 173

ses gros brodequins de marche commencèrent à fumer. Ils n'avaient pas un pouce de cuir qui ne fût couvert de boue. Les ayant considérés un peu de temps, l'abbé, qui était penché vers le feu, les mains à plat sur les genoux, ses deux longues mains blanches, dit :

— Je suis content que vous soyez seule, parce que je viens vous parler de votre mari.

Elle ne répondit pas.

■ — Il a beaucoup souffert.

— Moi aussi.

— Il cache sa peine.

— Moi, comme lui.

— Pourtant, une des deux fois que je l'ai vu, nous étions seuls, il a pleuré.

— Il est faible, je le sais, car moi, si j'ai pleuré, personne ne l'a vu.

— Si vous n'avez pas pleuré, c'est tant pis, Marie!

— Parce que?

— Les larmes effacent les fautes.

— Vous êtes bien de votre famille, Alain : vous m'accusez !

Elle se recula de deux pas :

— Prends ta poupée, Jeanne-Marie, et va jouer dans la chambre de maman.

— Ah! dit l'abbé, sans se retourner, elle était là? Je ne l'avais pas vue. Vous faites bien de la renvoyer. Ça peut se souvenir.

On entendit la porte s'ouvrir et se fermer, et le bruit de l'eau du toit qui tombait dans l'eau de la cour.

La femme de Pierre Quéverne, les bras croisés, se remit à faire contre son mari un discours qu'elle avait tenu souvent. Lui, l'abbé, il la laissa parler sans plus la regarder. Ses brodequins et le bas de sa soutane fumaient comme une cuve de lessive. Il se taisait, tandis qu'elle répétait : c< Vous auriez voulu qu'une femme comme moi habitât avec un ivrogne, un brutal, un condamné, n'est-ce pas? Mais dites-le donc! » Quand il eut été interrogé ainsi jusqu'à trois fois, sentant, au fléchissement de la voix, que la colère baissait, comme un feu qui n'a que des restes de bois à consumer, il dit :

LA VISITE A KERJAN 175

— Marie, regardez-moi dans les yeux.

Elle laissa tomber les bras, le regarda, les yeux bien droits, à cause de l'émotion, elle qui les avait bigles, et elle dit :

— Voilà!

Elle rougit en même temps, parce qu'il l'avait devinée, et qu'elle en était déjà sûre.

— Marie, je ne l'excuse pas, mais j'ai connu mon frère avant vous : il n'était pas mauvais avant de se marier. Il ne l'était pas dans les premiers temps de votre mariage. Voyez : j'ai dépassé d'assez peu la quarantaine, et déjà je suis plus usé que mon père; j'ai connu le mal qui se fait dans le monde, parce que je suis ordonné pour le connaître et pour le pardonner : et j'ai dans l'âme la certitude que la première faute a été la vôtre.

La réponse ne vint pas. Il dit alors :

— Je vous remercie. Je vois que vous êtes bonne, au fond. Marie, quand on revient comme moi du pays de la mort, on peut dire à une autre créature : « Qu'est-ce que c'est que la gêne? Qu'est-ce que c'est que la peur? »

Vous étiez faible, comme tant d'autres, comme nous tous. Vous avez eu peur. Vous n'avez pas pensé au devoir, au salut de deux âmes jointes en mariage, à l'aide que vous deviez donner contre le péché toujours rôdant : non, rien qu'à votre plaisir, à vo'tre corps, à vous-même, à votre convenance. Vous n'avez compris, ni la misère de l'homme, ni la vôtre.

Il vit que la tête de cette fière petite Marie faisait un signe d'assentiment.

— Vous avez été appelée au secours, et vous n'êtes pas venue. Tout ce qui est arrivé par la suite, les querelles, l'homme adonné à la boisson, la mésintelligence, le départ, tout le mal a été rassemblé par vous. Il n'y a pas jusqu'à sa condamnation dont vous ne méritiez votre part. Car votre homme n'aurait pas tant couru la mer et la marine, s'il avait été heureux à la maison. N'en faites plus argument, des quatre mois de prison; vous en avez abusé : ça ne prendrait plus aujourd'hui. Quand la terre boit du sang de France, on vous rirait au nez, et vous le savez bien, si vous faisiez encore la

LA VISITE A KERJAN 177

dégoûtée, parce que Pierre, voilà deux ans, a tiré deux pintes de sang à un gars de la Vendée qui voulait empêcher la Bretagne de passer. Il a eu tort, je le veux bien, mais il a racheté sa faute! C'est un soldat entre les soldats...

— Ça ne m'étonne pas.

— Un homme qui ne tremble pas sous lo bombardement...

— Je l'aurais parié.

— Qui se propose pour le danger...

— Alors là-bas, tout le monde le regarde, mon mari?

— Il faut que je vienne ici pour vous dire ces choses-là! Pour vous faire souvenir de lui! Depuis quinze mois, il vit dans cet enfer, et vous ne lui avez pas seulement envoyé une chemise pour son pauvre dos, un mouchoir pour pleurer, un paquet de tabac! 11 a juste son prêt pour acheter unfverre de vin, au,cantonnement; il est vêtu de boue comme mes souliers, sans soutien, sans nouvelles, obligé quand même de faire bonne figure devant ses

camarades. Je vous dis qu'il est admirable ! Mais vous, qu'est-ce que vous êtes?

Les yeux de l'abbé cherchèrent en vain ceux de Marie, qui regardait le sol battu et inégal de la ferme. Il eut le sentiment qu'elle ne se défendrait plus; il reprit :

— Croyez-vous que les tentations manquent, là où il est? qu'il n'y ait pas des gueuses pour remplacer les femmes comme vous, et que vous soyez sans péché, s'il vient à pécher avec elles, ce que je ne sais pas, lui qui n'a pas l'ombre d'une tendresse humaine pour le secourir? Tenez je souffre encore en pensant à l'air qu'il avait quand il m'a demandé, il y aura huit jours demain : et Savez-vous si ma Jeanne-Marie se souvient de moi? » J'ai été embarrassé. Il ne faut pas mentir, même pour faire du bien. Je lui ai répondu : « Non, mon pauvre, c'est trop petit. Ça n'a pas de souvenir. » Nous étions tous deux dans une maison en ruine, la sienne et celle de trente autres. Il a changé tout de suite de conversation, comme ceux qui ne veulent pas s'attendrir. De vous,

LA VISITE A KERJAN 179

il n'a pas parlé, Marie; du moins, il ne vous a pas nommée une seule fois : mais il vous avait tout entière dans le cœur, comme une noyée dans la mer. Il me disait : « Je suis celui qui n'a plus d'enfant! »

— C'est vrai!

— « Celui qui n'a plus de femme! »

— C'est vrai!

— «Celui qui n'a plus de maison! »

— C'est vrai !

— Marie, tout ce que j'ai dit depuis le commencement, jusqu'au moindre mot, n'est-ce pas vrai aussi?

Il entendit une voix très basse qui répondait :

— Oui, mon père.

— Alors, Marie, qu'attendez-vous?

Lentement, elle s'approcha, et elle se mit

devant l'abbé, le dos au feu, le visage dans la lumière de la fenêtre, afin qu'il n'y eût point de doute, et qu'on vît bien que son âme était d'accord avec ses mots. Elle ne pleurait pas. Elle était toute droite. Elle avait l'expression de lassitude extrême et de joie commençante

de ceux qui ont soutenu une grande lutte contre eux-mêmes, et qui en sortent victorieux.

— Que demandez-vous de moi?

— Qu'il sache au moins qu'il n'est plus seul sur la terre. Vous lui ferez dire ce que vous voudrez ; vous prendrez le moyen qui vous conviendra. Demain matin, à la première heure, je reviendrai de Ghampdolent où je vais passer la nuit. Je n'entrerai plus à Kerjan. Je ne m'arrêterai pas.

— Où serez-vous?

— Je suivrai le chemin qui est derrière la ferme, pour aller dire ma messe à Fouësnant et, de là, repartir pour la Champagne. Si vous venez, vous me donnerez au passage la réponse. Ne faites rien trop vite; priez afin d'être éclairée; que la paix soit avec vous!

Il crut entendre que Marie répondait :

— Elle n'est pas venue.

Il s'était levé, et comme, en parlant, elle avait dressé la tête, car il était bien plus grand qu'elle, il lui traça sur le front, du bout de ses doigts consacrés, un petit signe de croix.

LA VISITE A KERJAN 181

Ce fut leur adieu. Ils avaient le cœur, l'un et l'autre, tout plein de pensées grandes. A travers la salle, sans mot dire, ils allèrent vers la porte. Sur le seuil, Marie s'inclina. Mais le prêtre ne la vit pas. Il s'éloignait déjà, n'évitant point les flaques d'eau, les épaules courbées, le parapluie de coton bleu tenu à deux mains et pliant sous les hargnes du vent.

Le soir venu, la mère Lanio, qui rentrait du bourg, trempée et de mauvaise humeur, en accrochant son manteau noir au clou, s'aperçut que la lumière passait en lame sous la porte de la chambre de Marie, et elle ouvrit la porte.

— Que faites-vous là, encore, avec votre fille, devant la table?

Mais, aussitôt, Marie souffla la lampe, et vint au-devant de sa mère, à tâtons.

— Dites, que faites-vous là?

— Je lui donnais une leçon.

— C'est bien l'heure! Pourquoi une lampe? Il fait encore jour, plus qu'à moitié : on fait assez de dépense! Allons! Vite à la cheminée! Les hommes vont être ici dans vingt minutes,

et ils en feront, un train, si rien n'est prêt pour le souper!

A peu près vers la même heure, le closier de Champdolent s'entretenait avec son fils Alain. Après avoir causé dans la cuisine, où la servante n'avait cessé, pour savoir des nouvelles, d'essuyer les meubles, d'ouvrir et de fermer l'armoire, de souffler le feu, de faire mille tours qui n'étaient point dans sa coutume, le père et le fils s'étaient retirés, afin de parler plus librement, dans la chambre à côté, celle qui fut la chambre de Pierre et de Marie. Assis en face l'un de l'autre, sur des chaises dont le bois était verni, — les seules belles chaises de la maison, — graves tous deux, l'un épais de visage, l'autre maigre, mais pareils de traits, pareils de cheveux, et devenus, par le même chagrin, comme voisins d'âge, ils rassemblaient en souvenir la famille dispersée. C'étaient deux chefs tenant conseil. Ils ne différaient guère de jugement. Leurs âmes étaient surtout occupées du ménage « qui n'ai-

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lait point ». Mais l'abbé, comme il le devait, s'était gardé de raconter le voyage à Kerjan. Il était pâle encore de l'espoir entrevu. Il lui arrivait de sourire bonnement, au milieu d'une phrase. Le père s'en étonnait, et, n'ayant pas les mêmes raisons de confiance, essayait d'en trouver quelqu'une, et de rejoindre son fils, qui lui donnait le ton. Us s'encourageaient ainsi l'un l'autre. Dehors, la bourrasque continuait. Elle n'ébranlait que le toit, tout le reste étant terre ou granit. Les chevrons se plaignaient d'avoir à porter tant de chaume, de pluie et de vent.

— Ah! disait le père, s'ils pouvaient, un jour, rentrer tous deux, et se remettre ensemble! Je vois que vous y avez songé comme moi, Alain. Il reviendrait, je suppose, lui : je ne lui ferais point de peine, je vous assure; je le laisserais naviguer, puisque c'est son goût... Je suis encore un peu solide; avec le valet et la fille, je pare au plus gros du travail. On se remettrait à vivre, quatre au lieu de trois, sans se gêner. Pour Marie, je ne suis pas aussi sûr...

— Qui peut mesurer le chemin que font les âmes? Je ne la crois point mauvaise, notre Marie.

— Moi non plus. Elle ne parle guère, elle est fière, comme une riche. Mais elle a pu changer sans rien nous dire ?

— C'est ma prière de tous les jours.

— La mienne aussi. Ça peut repartir du pied, ce ménage-là, comme un brin coupé. S'il faut vous dire tout, Alain, mon fils, je l'ai toujours bien aimée, même quand j'ai eu de la peine à cause d'elle, même depuis qu'elle a voulu s'en aller.

— Vous la rencontrez, les dimanches?

— Souventes fois. Nous ne nous parlons point, comme de juste, mais elle a une manière, tout de même, de baisser la tête et de la tourner un peu de mon côté, quand je passe : ah ! mon enfant, l'amitié n'a point besoin de paroles! Elle traverse l'air!

Dans la chambre, l'ombre s'épaississait.

L'un en face de l'autre, penchés tous deux, parlant à voix basse, le père et le fils bâtis-

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saient en rêve l'avenir de Champdolent. Le temps ne leur durait point. Ils causèrent jusqu'à ce qu'il fît tout noir, jusqu'à ce que la servante vînt dire : ce Quand ça vous plaira? Les crêpes sont sur la table. »

En se levant, le vieux closier passa près du lit de noyer, que couvrait toujours la couverture rouge, tendue, et sous laquelle les deux oreillers, côte à côte, attendaient.

Au petit jour, dans la brume traversée de pluie qui rendait tristes les champs, les arbres, ies herbes sans lumière et sans relief, la porte de Kerjan s'ouvrit. Marie descendit les deux pas de granit, et tourna, à l'angle de la ferme. Elle avait jeté, sur ses cheveux, un châle de laine noire. Elle allait vite, ses sabots tout vernis par l'eau de la pâture qui relie Kerjan au réseau des chemins errants. Ceux-ci dormaient encore. Rien ne remuait, pas même les feuilles. Elle s'accota à un pieu fiché dans la terre, là où finissait la pâture. Le chemin, à sa gauche et à sa droite, s'enfonçait dans la

campagne, entamé par les buissons, les gaulis. la chevelure broussailleuse des arbres des talus. Elle attendit, inquiète bientôt de tant de silence, tirant sa montre d'argent à laquelle elle ne se fiait point. C'était là que l'abbé Alain lui avait dit d'attendre. Mais n'était-il pas déjà passé? Il devait se leyer matin et marcher vite, ce grand abbé qui ne s'arrêterait pas. Alors, que faire ?...

Non, il venait. Dans le creux de la pente, là-bas, ce bruit de fer sur un caillou, puis ce bruissement de ronces frôlées et de feuilles mortes qui tombent, annonçaient l'approche d'un homme, et de celui-là, bien sûr, qui connaissait la misère du monde. Marie écoutait. Elle tenait sa main droite dans la poche de son tablier, et dans sa main... Il venait, la tête penchée vers la terre qu'il ne voyait point, unique passant de cette heure matinale, tantôt songeant à la ferme dont il s'approchait, tantôt à la messe qu'il dirait dans une demi -heure. La charité du Christ formait le lien. Il disait : a Pourvu qu'elle ait persévéré! Car son âme a

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été touchée par la peine de mon frère. Elle a reconnu sa part dans la misère commune. Gomme c'est beau de voir qu'on s'est trompé et de ne point nier son tort! Je crois que le grand amour de soi, qu'elle apportait en mariage, hélas! comme beaucoup d'autres, a diminué; je crois qu'avec le temps, elle est devenue jalouse de celles qui souffrent plus qu'elle parce qu'elles ont mieux aimé. Tout ce qu'elle a dit si souvent pour accuser son mari, de vrai et de faux, toute la fontaine de ses médisances, est comme tarie. Il reste l'orgueil sans doute, qui peut se glisser dans le regret et l'arrêter, qui peut l'empêcher de demander pardon, de dire même un mot de pitié. Qu'a-t-elle résolu? Quel conseil a donné la nuit? Non, ce n'est pas elle qui conseille, je parle comme le monde : c'est vous, mon Dieu! car Marie a dû vous appeler à l'aide. » La pensée s'offrait à lui, et il ne la repoussait point, qu'il avait été préservé de bien grandes tristesses et tribulations, lui qui n'avait lié son sort à celui d'aucune femme. Il rendait grâces

d'être libre, et éprouvait une joie merveilleuse à marcher dans la solitude. Puis l'inquiétude renaissait: « Marie? Marie? Qu'a-t-elle décidé?» Il venait, appuyé sur une canne de houx, paysan d'autrefois, devenu semeur et moissonneur pour un maître nouveau.

Il n'aperçut la jeune femme que quand il fut tout près d'elle, et, la voyant tout humble et toute pâle, serrée dans le châle de deuil, il eut un bon sourire pour la grâce de Dieu qu'il avait devant lui.

Elle était immobile, à deux pas dans l'herbe, attendant qu'il parlât.

— Eh bien! Marie, que lui dirai-je à celui qui est seul?

Elle ne répondit pas, elle n'avait plus de forces, elle tendit vers lui une enveloppe. L'abbé prit la lettre, et, se baissant, la fit descendre jusqu'au fond de sa longue poche.

Puis se découvrant, comme s'il saluait une croix :

— Chère pauvre femme, vous avez bien fait! C'est du bonheur que j'emporte, n'est-ce pas?

LA VISITE A KERJAN 1S9

Elle fît signe que oui.

Un moment après, Marie se trouvait de nouveau seule dans la pâture, à la même place, troublée du grand trouble qui suit, d'ordinaire, l'humiliation acceptée, lorsque l'orgueil déçu cherche à deviner l'avenir, et souffle : « Voici que tu as tout fait; mais l'autre que va-t-il répondre? » Par le chemin, dans le matin gris, Alain Quéverne emportait la lettre qu'il ne connaissait pas, dont il savait seulement qu'elle remettrait en joie une âme désespérée.

Dans l'enveloppe jaune, il n'y avait pourtant qu'une carte postale, de celles qui sont fleuries, en haut, d'un bouquet de drapeaux, et qu'on trouve dans tous les villages. Là, sur le côté réservé à la correspondance, Jeanne-Marie, dont sa mère tenait et guidait les doigts, avait écrit, d'une grosse écriture ronde, comme un chapelet de pommes :

« Mon cher papa, je suis grande, puisque j'écris presque toute seule, je suis blonde

comme vous, maman dit que je suis souvent gentille, mais je voudrais vous voir. Demandez de ma part une permission à votre capitaine, vous qui n'êtes jamais revenu à Kerjan. Je serai contente, et maman aussi : c'est elle qui me le dit pour vous. Je vous embrasse à deux grands bras.

« Jeanne-Marie. »

L'adresse avait été écrite par la mère toute seule : il n'y aurait donc point de doute. L'abbé avait eu raison d'enfouir la lettre au fond de sa poche, comme un trésor.

Quand les deux domestiques de Kerjan eurent mangé la soupe, puis une large tranche de pain beurré, le plus jeune, qui se disait encore malade, se leva de table; mais Le Treff avala une dernière crêpe de blé noir et plusieurs bols de cidre. Puis, sans hâte, il se prépara, pour cette expédition de Mousterlin, endossant, par-dessus son gilet de tricot, une veste sans manche, soutachée de velours, la seconde d'après le rang d'ancienneté, et qu'il mettait toujours s'il devait travailler hors du domaine. Marie s'habilla un peu, elle aussi :

mais, pour protéger le bonnet, le ruban et la collerette, elle jeta, sur sa tête et sur ses épaules, le châle de laine qu'elle attacha, sous le menton, avec une épingle double. Alors elle monta dans la charrette aux flancs cintrés. Le TrefT monta près d'elle.

Dans le fond, sur les planches, il y avait deux fourches, une grosse pour le valet, une petite pour Marie. Les deux chevaux étaient attelés en flèche : dans les brancards, la vieille jument couleur d'acier, large de croupe et large d'épaules, mais lasse d'avoir tant remué la terre, et, en avant, tirant par saccades, ombrageux, flairant le vent et le sol, mordant qui s'approchait, un avorton de cheval blanc qui se dandinait-entre ses traits de corde.

Il fallut bien vingt minutes pour déboucher, des petits chemins, sur la route qui va de Fouësnant à Mousterlin. Marie n'était point d'humeur à causer; elleavaitla pensée au loin. Elle se répétait à elle-même les phrases de la lettre que l'abbé Alain, en ce moment, devait emporter vers Quimper, et qui serait bientôt

lue, là -bas, par des yeux qu'elle essayait d'imaginer, dans la brume, ouverts et la regardant avec tristesse, fermés, pleurant, ouverts de nouveau et ne croyant pas encore à ce qu'ils avaient lu.

L'attelage allait un peu plus vite; Le Treff fouaillait, pour s'échauffer.

— Aurait pas fallu faire ça avec la Jolie ! disait-il. Elle nous aurait jetés dans la mer. Pauvre Jolie! A présent, sa peau tannée court le monde!

— - Vous croyez, Le Treff?

— Bien sûr! Les bêtes comme elle meurent les premières.

Il dit un peu plus loin :

— Voilà la sacrée brume qui s'effiloche ; c'est pas trop tôt!

Le grand nuage, depuis trois jours et trois nuits montant de la mer, se brisait, en effet. Dans la nappe uniforme, étendue sur des lieues et des lieues de pays, il s'ouvrait des corridors d'un bleu ardent que le vent élargissait, ou resserrait très vite. Rai de lumière courant sur

les bois de Landebec ! Grain sur Beg-Meil! Souffle qui passe au ras de terre, et soulève les cheveux de Marie! C'est le monde qui va secouer son chagrin. Avant le soir, le ciel sera clair.

Marie était seule avec Le Treff, sur la route devenue toute plate, route bordée de landes et de maigres champs, que divisent des vergers. Les maisons ne manquent pas d'abord, aux deux côtés, puis l'herbe devient rare, la pointe s'amenuise, et la mer est au delà. Plus d'habitations, si ce n'est un petit hôtel, volets fermés, bâti dans la coulée des dunes, et, à gauche de la route, la grande ferme de Mousterlin, toute l'année dans l'embrun, toute l'année dans le bruit des marées, et que protègent de vieux ormes drossés par la tempête.

Les chevaux se sont mis au pas, à cause du sable que le vent a roulé jusqu'à plus de trois cents mètres de la plage.

— Y a du monde au goémon! dit Le Treff.

Là où la dune est fendue, droit en avant, là où la route s'abaisse, tourne un peu et s'unit

à la plage, on apercevait le haut bord des charrettes arrêtées sur la grève, des têtes de chevaux dressées, humant le vent de la mer, comme si l'avoine était au large, et des fourches qui se levaient aussi, chargées de goémon, décrivaient un arc de cercle, et retombaient.

Le valet de Kerjan cingla, d'un coup de fouet, les reins du Bihan, le petit cheval de flèche, qui fît un rude effort; la peau de la poulinière se plissa ; les muscles des deux bêtes se tendirent à se rompre, et les roues pénétrèrent dans le sable léger.

C'était la pointe de Mousterlin, la sauvage et la désolée, presqu'île de sable, arrondie à l'extrémité, nuit et jour battue et polie par les lames, et qui devrait céder et couler dans la mer. Mais elle est bien armée. Elle a, pour défendre son museau, un éperon de roches brunes et de roches noires. Jusqu'où va-t-il? Dieu le sait, et un peu les pêcheurs qui tendent dans les creux leurs casiers à homards, et abritent leurs bateaux derrière les tables de

pierre, les carapaces de tortues, les dos de monstres immobiles, que la marée ne découvre jamais tout à fait. Là, dans l'abîme des eaux qui n'ont jamais la paix, dans les courants qui luttent, et se tordent en remous, et répandent leur écume le long des anses voisines, il y a des forêts d'algues rousses et d'algues transparentes, les unes en forme d'épées, gaufrées le long des bords, d'autres toutes plates, souples comme des courroies, d'autres taillées en forme d'arbustes, qui portent au bout des branches des capsules gonflées d'air. On entrevoit, dans les beaux jours, leurs bras qui montent et qui se tordent. La mer a ses halliers. La tempête les abat, lorsque l'heure est venue. Le flot les soulève et les pousse à la côte. Entre la pointe de Beg-Meil et celle de Benodet, où les chênes et les ormes verdoient sur les falaises, la pointe rase de Mousterlin s'avance dans le grand large, et reçoit tout le fumier de mer qui fera lever les blés. Voici donc la charrette de Kerjan qui tourne sur la plage, droit au vent, et qui suit le

bourrelet énorme de goémon, amassé et tassé par la dernière marée, dans lequel des fermiers de la côte de Fouësnant, du bourg de Clohars, des vieux ou des tout jeunes, enfoncent leurs fourches jusqu'au manche. Ils enfoncent leurs fourches, ils ont de la peine à les arracher du tas et à les soulever, chargées de ces lanières gluantes qui pendent en banderoles autour des hampes redressées, et qui sont jetées dans les charrettes. Déjà six charrettes sont acculées au remblai de goémon. Kerjan, septième, se range tout au bout de l'équipe. Le Treff et Marie descendent de la voiture. Celle-ci leur cache à moitié les voisins. Ils sont juste au milieu de la courbe que décrit la plage. La pente est raide. Les cailloux sont tout proches et la mer tourne autour. Elle montera bientôt. Rien que du sable, des roches, des vagues, des nuées devant soi.

Les chevaux soufflent, les gens aussi. Il faut bien regarder le champ avant de travailler. A gauche, une clarté enveloppe, au loin, les arbres deBeg-Meil. La mer reçoit des lumières

qui voyagent. La mer s'endort quand la pluie est longue. On voit au loin l'archipel des îles et îlots, comme une escadre disséminée, toutes ses proues à l'est, qui commence à s'enlever sur l'horizon plus clair. Et Le Treff, qui regarde aussi, laboureur habitué à la compagnie des marins, trotteur de grèves au lendemain des naufrages, pêcheur de crabes dormeurs les jours de grande marée, s'amuse à nommer les cailloux, pour montrer qu'il sait tout. Le vent lui trousse sa barbe rousse, et la divise en flammes.

— Tenez, Marie, en face, le Corbeau; plus loin Men-Vras, avec la Vache, où l'on prend les plus beaux homards. Plus loin, voyezvous une balise?

— Non.

— Ce que c'est que des yeux de femme! Eh bien! les îles au moins ne peuvent pas vous échapper? La grosse, là, c'est l'île aux Moutons, dont on parle souvent dans les cabarets. Elle a toujours sa couronne de fleurs blanches, mais pas bonnes à cueillir, je vous en réponds.

Des vagues, ma chère, des vagues qui ne sont pas tendres à connaître! Ah! le soleil l'amignonne : voyez!

Une grande barque, à voile jaune et tendue, passait dans la rayée, à la pointe de l'île.

— Chalutier! dit Le Trefï. Ça va vers Concarneau.

D'avoir vu la voile et entendu ces noms-là, Marie est toute troublée.

— Travaillons ! dit-elle.

Marie alors se détourne et prend sa fourche. Elle enlève une fourchée de goémon, pas trop grosse, comme elle peut faire, et commence à charger l'arrière de la charrette, tandis que Le Treff chargera l'avant. Elle se hâte, et lui aussi. Après un quart d'heure, le vent ayant soufflé, elle rajuste son fichu de laine, d'où sont sorties les brides du bonnet. Par-dessus la charrette, en se soulevant sur la pointe des pieds, en montant un peu sur le bourrelet d'algues, que voit-elle? un vieux qui travaille à dix pas d'elle, un homme qui a de petits favoris courts, tout blancs, et qui a l'air

bien las. C'est le closier de Champdolent. Il est seul. Il a posé sa veste à terre et mis dessus un galet. Son large chapeau, rejeté en arrière, découvre le front tout en sueur. Lentement, mais sans se reposer, il continue la besogne. Elle est loin d'être achevée. Pauvre ancien! A-t-il aperçu Marie? Rien ne le dit. Il ne se détourne pas. Il ne prête attention ni aux mots qui remontent le vent, quand les hommes crient, un peu plus bas, sur la plage, ni au mouvement de ce point noir, là-bas, un pêcheur sans doute, qui va faire glisser sa plate sur le sable, et rejoindre son bateau ancré entre les roches. La pluie tombe encore, mêlée r"e lumière vive.

Ainsi une heure s'écoula. Nerveuse, désireuse de finir cette besogne, Marie avait fait sa part du chargement, ou peu s'en fallait. De la pointe de la fourche, elle se mit à égaliser les couches de goémon, entre les montants de la charrette. Elle passa même à droite, du côté où se trouvait Jean Quéverne, et elle- vit que le closier de Champdolent ne

travaillait plus. Il avait pris quelques poignées de foin, emportées dans un filet à grosses mailles, et, les ayant placées sur le sable mouillé, sous le nez de la jument, il enlevait la têtière et le mors, pour que la bête pût manger.

Alors Marie s'approcha : il ne pouvait la voir. Elle jeta, dans la charrette moins qu'à demi pleine, une fourchée de goémon, puis une autre, puis une autre : il ne pouvait l'entendre. En quelques minutes, comme elle y mettait toute sa force, elle en eut fait autant que le vieux père en une demi-heure. Lui, tranquille, le bras appuyé sur le garrot de la Buissonne, il respirait l'air qui devenait plus doux.

A gauche, du coin de l'œil, Le Treff observait Marie. 11 ne comprenait point, et riait dans sa barbe fauve, de la bonne plaisanterie. Mais quand il s'aperçut qu'elle ne s'arrêtait point de travailler pour ce pauvre closier, il haussa les épaules, piqua sa fourche dans le sable, et, croisant les bras, les appuyant sur

le manche, l'air dédaigneux, il attendit, pour voir comment cela finirait.

Il attendit tout juste le temps que mit la Buissonne à manger sa poignée de foin.

Comme elle relevait la tête, et la secouait, ramenant avec sa langue les derniers brins d'herbe sèche que le vent lui disputait, le closier se détourna : il aperçut Marie qui travaillait pour Champdolent. Ses bras se levèrent d'étonnement, la joie reparut sur ce visage d'honnête homme qu'elle n'habitait plus guère, puis Jean Quéverne, devinant qu'on l'épiait, à droite et à gauche, reprit son air tranquille et las, et il vint vers Marie.

Il arriva jusqu'auprès d'elle, qui n'osait plus le regarder, et travaillait encore.

— Marie? ma petite Marie, c'est vous qui avez fait cela?

— Je vous ai vu fatigué, père, et je vous ai servi.

En vérité, ceux qui guettaient les paroles ne purent comprendre celles-là, qui furent dites à voix basse. Quéverne dit encore, pour elle seule :

— Marie, je n'ai pas eu un si bon jour depuis trois ans!

Il eut envie sans doute de nommer un de ses fils, soit Pierre, soit Alain, car il hésita un instant. Puis, se baissant pour ramasser sa veste, il se rapprocha de la jument, reboucla la bride qu'il avait enlevée, serra la sangle, puis, à haute voix :

— Hue, laBuissonne!

Les roues fendirent le sable, et le vent commença tout de suite à écrêter les ornières, effaçant la trace de la charrette de Champdolent, à demi pleine, et qui s'en allait.

Marie reprit sa place, à l'arrière de la charrette de Kerjan, et se remit à l'ouvrage. Le valet qui, lui aussi, piquait la fourche dans le goémon, demanda, en soulevant le faix :

— Qu'est-ce qu'il vous a dit, le Quéverne?

— Il m'a dit merci.

Mais l'homme, avant d'emporter la charge de lanières brunes qui coulaient et s'agitaient

autour de lui, éclata de rire, et répondit : — C'est votre mari, que vous avez aidé! Elle se tut. Le travail pressait. La mer commençait à monter, et le ciel était vert audessus des Glenans.

Son mari était au cantonnement. Deux compagnies logeaient dans le village, c'est-à-dire dans des maisons qui n'avaient plus de toit, plus de vitres, plus de meubles. Les murs droits sont encore des abris à qui souffre du vent. Des hommes dormaient, la nuit, entre les quatre clôtures de pierre de ce qui fut une habitation, une propriété jalousement aimée : cuisine du fermier; boutique de l'épicier; forge du charron; salle carrelée où le curé recevait ses paroissiens, et, les jours de conférence,

traitait ses confrères; cellier de l'aubergiste;

grange toujours pleine du riche du village, cultivateur tout ensemble et marchand de grain. Canonné par les Allemands, canonné et reconquis récemment par les Français, le pauvre village en ruine rendait aux hommes' et aux bêtes plus de services, depuis quatorze mois, qu'il n'en avait rendu, au temps où les grandes nuées d'automne, crevant sur la plaine champenoise, ne mouillaient que les toits bien entretenus et la terre blanche, maigre nourrisseuse d'herbe. On était à sept kilomètres du front nouveau. De temps à autre, un aviateur allemand en reconnaissance laissait tomber une bombe ou deux sur ces groupes de soldats, ces camions, ces cuisines, ces chevaux au piquet, ces bâches recouvrant on ne sait quelles provisions et qui encombraient la rue tournante et courte, ne laissant au milieu que le passage de deux roues. Et tout cela était l'arrière, le lieu de repos, le cantonnement auquel on rêvait, dans la tranchée.

La 7e compagnie logeait plus haut, à moins d'un kilomètre, sur le renflement très léger au

pied duquel on avait autrefois, pour les mieux garantir de l'orage et du vent, bâti les maisons du village. Là, s'étendait un bois de pins, long et peu large, suivant la ligne de faîte, et la crêtant d'une falaise qui fut verte et compacte trente ans au-dessus des terres arables. Dans les jours chauds, au temps de la paix, toute la plaine le regardait avec envie. Les oiseaux de passage y logeaient tous une nuit. Les arbres avaient été semés soigneusement; ils étaient bien venus, malgré l'avarice de cette craie blanche où rayonnaient leurs racines. Mais la guerre est bûcheronne. Elle avait brisé plus de branches que dix étés n'en font pousser, rompu des troncs, percé des jours. Puis, par deux fois, une vague de gaz asphyxiants avait roulé sur la colline. Les arbres, ceux qui restaient, ayant bu le poison, leurs couronnes étagées autour de la tige, leurs pinceaux d'aiguilles vertes, leurs épis large ouverts et qui balayaient le sol, avaient pris une couleur d'ocre rouge. La futaie était morte et demeurait debout, sanglante. Au milieu, deux bara-

ques en planches, depuis peu transportées par le Génie, servaient de logement à des troupes, et, en ce moment, à la 7e compagnie du bataillon d'infanterie coloniale. Dans une autre baraque, plus petite, à gauche, le capitaine Hellequin avait installé ses bureaux.

Pierre sortait, avec d'autres, de la chambre, comme il disait, lorsque, soudain, tous les autres le quittèrent, et coururent vers la baraque où logeait le capitaine. A la porte, un groupe de coloniaux entourait le vaguemestre :

— J'en ai-t'y une?... Et moi?... Et moi?...

C'était la famille qui venait aux avants, avec ses baisers, ses regrets, les nouvelles qui ne varient guère, et le soutien des mots qui furent écrits pour nous. Les hommes tendaient les bras, comme s'ils se rendaient à cette force victorieuse : « Et moi? Et moi? Et nous? »

Quéverne ne se mêlait jamais à ces heureux. Les déceptions eussent été trop fréquentes. Il s'éloigna donc, comme d'habitude, les mains dans les poches, voulant gagner la lisière du

bois, d'où la vue est grande sur la plaine. Il avait pris de la vigueur encore et de l'assurance, depuis qu'il faisait la guerre, et disait volontiers : « Je me porte bien, mais je croyais savoir ce que c'est que le gros temps, et c'est ici que je l'ai appris. » Aucun soldat de métier ne lui en aurait remontré, ni pour astiquer un fusil, ni pour chaparder du vin dans la cave d'une maison éboulée, ni pour découvrir l'emplacement d'une mitrailleuse, ni pour tailler une bague dans la fusée d'un obus : seulement, quand la bague était faite, il la donnait aux amis. « Chez moi, disait-il encore, on n'aime que les vrais bijoux. »

Il allait donc vers la lisière qui n'était pas loin de là, car on voyait, entre les colonnes rompues des pins, entre les branches pendantes, fauchées, tordues, des morceaux de la plaine, tout entière vibrante dans la lumière du soir. Et il allait lentement, retenu par l'espoir qui ne meurt pas d'être enfin comme un de ceux-là, auxquels on écrivait. Il portait

haut la tête, selon sa coutume, et rien ne

pouvait faire deviner la détresse de ce flâneur, qui cherchait le soleil et un coin pour s'asseoir.

— Pierre?

— Après?

— Y en a une pour toi !

Il tressaillit, ne se détourna pas, et cria :

— Apporte, Kerdudal, si c'est pas de la hlague!

Derrière lui, il entendit un pas qui s'approchait, et Kerdudal, sautant devant lui, l'arrêta il avait une lettre à la main.

— Yoilà, et d'une écriture jolie, encore! Une femme! Et ça vient de Fouësnant.

Pierre regarda, et répondit :

— La mienne.

Il n'avait pas perdu l'expression insolente qui lui était habituelle; il avait seulement pâli, et les muscles de son cou s'étaient gonflés, comme s'il étouffait. Avant de tendre la main, il regarda l'enveloppe, une seconde fois.

— C'est bien d'elle : tu peux donner.

11 prit la lettre, et la mit dans sa poche de

gauche, la profonde, qui descendait jusqu'à son genou.

— Tu ne la lis pas?

— Plus tard.

— Je croyais que tu n'en avais jamais? demanda naïvement Kerdudal.

— C'est-à-dire, pas souvent comme ça, par le vaguemestre. Ah! mon pauvre vieux, on dit tant de choses dans le militaire ! Des nouvelles de chez moi? J'en ai autant que j'en veux... plus quelquefois... Allons nous reposer, puisque, demain, nous remontons en ligne.

Les deux hommes, entre les arbres empoisonnés, qui n'avaient plus que la forme de leur espèce et dont la sève était tarie, continuèrent leur chemin côte à côte, l'un très grand, flegmatique, épanoui, confiant, l'autre silencieux, mais l'œil toujours ardent et courant les lointains. Ils s'étaient retrouvés depuis une quinzaine. Après la grande offensive de Champagne, les unités décimées ayant été reformées, Kerdudal avait été versé à la 7e compagnie. Demande du capitaine Hellequin? Erreur?

Hasard? Il n'en saurait jamais rien. Ce sont des choses qu'il ne faut point approfondir. Ils étaient compagnons de chambrée, de soupe, de marche, de guet et de danger. Le voisinage de Kerjan et de Champdolent aurait dû rendre la conversation facile et intime entre les deux hommes. Fréquente, elle l'était. Cependant ils ne parlaient point de plusieurs des gens qu'ils connaissaient le mieux : pas une fois le nom de Marie n'avait été prononcé. Souvent même, ils ne causaient que des choses du régiment, du vin, des chefs, des camarades. Pierre avait commencé à donner à Kerdudal des leçons de bombarde. « Comme ça, disait-il, quand tu retourneras au pays, tu pourras jouer dans les noces. »

A la lisière du bois, ils s'assirent, adossés au tronc d'un pin abattu, que ses maîtresses branches, enfoncées dans l'herbe, tenaient encore incliné, comme un homme appuyé sur ses coudes. Ils avaient devant eux une vaste campagne plate, roussie par le soleil et par la chimie de la guerre, tachetée çà et là d'un peu

d'herbe renaissante, et que traversait à l'horizon, du nord au sud, une route, autrefois bordée d'arbres, à présent nue. Le canon tonnait au delà de la route. Au pied du plateau, deux charrues, parallèles, l'une conduite par un tout jeune gars, l'autre par une femme, défonçaient la jachère, et, dans l'immensité, soulevaient une poussière minuscule, comme deux moineaux qui se poudrent. Ce fut l'unique objet qui attira le regard et émut le cœur du valet de Kerjan.

— Ah! dit-il, les vois-tu, Quéverne? Ils sont rentrés d'avant-hier, dans la cave de leur maison, la mère et le fils, parce que le père est comme nous, un pauvre bougre qui se bat, et déjà ils travaillent; c'est bien...

Et, un moment après :

— Voilà tout de même de la terre réconciliée.

Sans savoir pourquoi, lui, descendant de vieille race terrienne, il employait le mot qui, après une profanation, exprime la rentrée en grâce et la bénédiction nouvelle d'une église.

— Oui, dit Pierre, ils ont du cœur. Ça n'est pas des domestiques de ferme, que tu connais bien, qui viendraient labourer si près des lignes, au risque de recevoir un obus!

— Quinquis, n'est-ce pas? Il n'est pas brave. Mais Gueule-de-renard ne l'est guère plus. Ne devrait-il pas être avec nous?

Pierre fît un signe d'assentiment.

— A cette heure, ils commencent tranquillement, chez nous, à battre leur blé noir.

Chez nous ! Les mots sacrés qui les faisaient tous rêver, souffrir, espérer, et aussi affronter la mort, ceux-là que la guerre, depuis quatorze mois, avait arrachés aux maisons perdue* dans les campagnes, et dont chacune a charge d'un morceau de la terre de France, toute labourée! Les deux soldats, du même élan, étaient déjà revenus au pays de Cornouaille, aux fermes de Kerjan et de Champdolent, bâties sur la même pente qui descend vers la mer. Ils ne pensaient déjà plus aux valets de ferme, ni à la récolte du sarrasin; ils songeaient

à la même jeune femme : Marie. Il y eut entre eux un long silence.

— A propos, repartit Quéverne, il faut que je lise ma lettre!

11 disait cela sans hâte. Il ne voulait pas se démentir. Puis il avait peur de l'inconnu. Dans les rares occasions où le père avait écrit, ou la sœur Julie, la religieuse, ou le beau second maître du Jauréguiberry, Pierre, pour décacheter la lettre, s'était servi de son doigt, qui déchirait de travers le papier. Mais, quand il eut mis la main au fond de sa poche, en se baissant, il ramena, du même coup, la lettre et un couteau serpette, à manche de corne, et, ayant passé la lame recourbée dans la fente de l'enveloppe, près de l'angle, il eoupa le papier avec soin, comme si c'était une relique, un morceau du voile d'une sainte de Bretagne.

Kerdudal, par discrétion, ainsi que cela se doit, regardait les attelages qui progressaient dans la plaine, tandis que son camarade prenait connaissance de la lettre. Des grondements

d'artillerie lourde arrivaient de l'horizon; la plaine relançait de la lumière vers le ciel comme aux jours d'été ; il faisait bon se reposer sur l'herbe.

— Kerdudal?

Comme la voix de Pierre Quéverne avait changé, en une petite minute !

— Dis, Kerdudal, c'est ma petite fille qui m'écrit,... cette fois! La mère a mis seulement l'adresse, et les mots, comme de juste... Ce qu'elle doit être mignonne, cette Jeanne- Marie !

Stupéfait, n'y comprenant rien, trop timide pour le montrer, Kerdudal continua de s'intéresser à la plaine, sans rien répondre et sans bouger. Il cueillit une herbe, et la mit dans sa bouche. Puis, s'enhardissant, une idée lui étant venue :

— Je l'ai revue, ta Jeanne-Marie!

— Tu ne l'as jamais dit!

— Dame, c'était avant les attaques de septembre, quand j'ai été en permission. Je ne faisais pas partie de la septième.

— A qui ressemble- t-elle, à présent?

Embarrassé, Kerdudal mordillait son brin

d'herbe.

— N'aie pas peur! Dis franchement! Ce n'est pas à moi?

— Non, à elle, tout à fait!

— Elle est jolie, alors! Elle promettait, quand je l'ai quittée. Mais c'était si petit! Ah! elle ressemble à Marie? Quelle bonne idée ! Elle a donc le teint clair?

— Tout blanc, avec des petites taches de rousseur.

— Un air que je n'ai pas vu à grand monde de chez nous?

— Il m'a semblé aussi.

— Une voix qui fait du mal ou du bien à entendre, et qui prend le cœur? Tu te rappelles?

— Elle n'a pas parlé devant moi.

— Eh bien! mon compagnon, c'est la fille qui me l'écrit, mais c'est la mère qui l'a pensé : elles me disent de prendre ma permission, et de venir à Fouësnant!

Kerdudal n'y put tenir plus longtemps. Il

tourna la tête, et reconnut que Pierre <Juéverne s'était rapproché de lui, qu'il avait de la joie plein les yeux, qu'il riait en montrant ses dents blanches, et qu'il lui tendait la lettre. Tout saisi d'avoir appris tant de choses en un moment, le grand valet de Kerjan, perdant cette prudence paysanne qui, jusqu'alors, l'avait empêché de causer librement, osa dire :

— J'ai revu aussi ta femme, dans le grand verger, un matin que le vent avait rudement gaulé les pommes!

Il se mit à raconter lajournée passée à Kerjan et à Champdolent, les mots qu'il avait dits, même ceux qui n'importaient guère, et comment.Marie s'était informée de Pierre.

— Si j'avais su que ça te ferait plaisir, bien sur, je te l'aurais dit plus tôt. Mais voilà, on a peur : les ménages, c'est des secrets.

— Oui : le monde n'y entend rien. N'y a que le bon Dieu. Toi, Kerdudal, qui connais maintenant un brin de la vérité, n'en parle pas!

— Bien sûr!

— N'en parle ni à présent, ni plus tard !

— On la saura, quand tu seras allé en permission.

— Si j'y vas.

Kerdudal mit la main sur l'épaule de Quéverne, et répondit :

— Oui, je sais, tu n'as pas voulu, quand c'était ton tour; mais ça peut se reprendre, une permission! Je t'amènerai un camarade qui n'a pas de famille, et qui a bon cœur. Pour une pièce de quarante sous, je suis sûr qu'il céderait...

— Non. Il faut qu'auparavant je fasse une chose.

— Laquelle?

— Le coup de main sur la tranchée boche. Tu ne peux pas comprendre pourquoi. C'est des choses convenues avec le capitaine. Après, je répondrai à Marie.

— Tu as donné ton nom au capitaine?

— Pas encore.

Ils se trouvaient en confiance à présent ; ils

se sentaient plus d'amitié l'un pour l'autre, et Kerdudal, flatté, content de lui-même, prévoyant que l'étape du lendemain serait rude, s'étendit tout de son long près de l'arbre, la tête posée sur ses mains jointes. Il prit le temps de rêver un peu.

— Pierre, il y a une chose qui me vient souvent à l'esprit. Je voudrais te demander ce que tu en penses.

— Dis!

Et Pierre, toujours accoté contre le tronc du pin, commença de bourrer sa pipe.

— Voilà : quand je serai rentré à Fouësnant, — ou bien à Pleuven, car je peux changer d'idée, — je ne sais pas si je ferai mieux de rester garçon, comme je suis, ou de me marier. Rester garçon, ça n'est pas gai, et me marier, ça me fait peur.

Il n'eût pas parlé ainsi dix minutes plus tôt. L'autre répondit, négligemment :

— Tout dépend de ce que tu trouveras.

— Oh! je ne serai pas embarrassé! Des filles, chez nous, il n'en manque pas! Et des jolies!

— C'est vrai.

— Et de celles qui s'entendent à dépenser la paye de l'homme !

Ils se mirent à rire tous les deux, et à dire des noms. Puis, brusquement, le grand blond Jean-Jérôme devint sérieux, comme était sérieuse l'idée qu'il avait au fond du cœur, et dit, les yeux fixés là-haut :

— Tu crois vraiment, Quéverne, qu'on est plus heureux quand on se marie?

Pierre tira quatre bouffées de fumée, les suivit des yeux dans l'air, et dit :

— Oui, je le crois aujourd'hui.

Puis, après un moment :

— Peut-être tu auras de la chance. Ce qu'il faut, c'est une femme douce.

— Oui bien.

— Riche ou pas riche, ça ne fait rien, pourvu que l'argent lui reste dans la main. Une qui, une fois mariée, ne regarde plus par la fenêtre. Une qui pense à toi plus qu'à sa jeunesse.

— Je voudrais bien.

— Qui ait de la religion.

— Elles en ont toutes.

— Oh! que non! C'est leur bravoure, vois-tu. Une femme qui vaille mieux que nous.

— Je ne demande pas mieux.

— Une gentille enfin : voilà, mon vieux. Tache de trouver !

Ce qui restait de tabac dans la pipe fut fumé en silence.

Le soleil s'était couché. Rien ne vivait plus dans la plaine, que le roulement du canon, très loin, par intervalles. Les charrues dételées se confondaient avec les mottes. Des écharpes de brume, tendues au-dessus des creux, montaient insensiblement à la rencontre de la lune. Les deux soldats se relevèrent, et revinrent au cantonnement. A la dérobée, et tandis qu'ils marchaient entre les arbres devenus couleur de fumée, Kerdudal regardait Pierre, avec une certaine déférence, comme un être supérieur, profond dans ses desseins, et dont la conversation était pleine de mystère. Car deux hommes ne peuvent causer l'un avec l'autre, de quelque sujet grave, sans se trouver déjà

en relations d'autorité. S'il avait pu connaître les âmes, il aurait vu un malheureux que la lettre de Marie réjouissait comme un trop beau rêve, dont on a peur de s'éveiller; un fier qui défendait sa peine et son passé comme il pouvait, avec une pauvre habileté; un énergique, prompt à se décider, et capable de suivre une résolution, même la plus dure qui fût.

Comme Pierre Quéverne longeait le mur de planches derrière lequel se trouvait le bureau du capitaine Hellequin, la porte s'ouvrit, un soldat sortit, et Pierre entra. Le capitaine signait des pièces. Il ne regarda pas qui entrait.

— Qui est là?

— Quéverne, mon capitaine.

— Pour quoi faire?

— Vous avez demandé des volontaires, pour après-demain?

— Oui.

— Il parait qu'il vous faut des prisonniers?

— Oui, c'est Tordre.

— Pour moi, les meilleurs prisonniers, c'est

les morts. Inscrivez-moi tout de même; on tâchera d'en avoir de vivants.

— Merci, mon brave. Tu es inscrit.

Pierre aurait aimé que le capitaine se retournât, et lui dît : « Eh bien, Quéverne? D'où en sommes-nous? » Mais l'officier semblait totalement absorbé par la paperasserie. Pierre se retira.

Le ciel demeurait clair.

Une heure plus tard, après la soupe, dans la longue baraque d'à côté, qui recevait encore un peu de clarté du dehors par les baies tendues de toile huilée, quatre-vingts hommes de la 7e écoutaient un concert. La plupart étaient étendus sur les bat-flancs inclinés, bâtis en planches comme le reste et maigrement garnis de paille. La tête appuyée sur un coude, ou sur le mur, sérieux, muets, ils se laissaient^ aller à la musique comme des nageurs à la vague, tout entiers plongés dans cette onde de joie ou de mélancolie qui les berçait ensemble. Le son d'une musette, grêle et passionné, gouvernait cette assemblée de paysans, combat-

tants d'hier, combattants de demain, séparés du monde et de la tendresse de chez eux. L'air était embrumé par la fumée de quatre-vingts pipes ou cigarettes. Quatre nappes de lumière, très haut, adieu du ciel encore vivant, traversaient la baraque, et la fumée devenait bleue quand elle passait là.

Qui donc amusait ainsi les compagnons de la guerre? un soldat aux cheveux roux, au teint vif, assis au sommet du bat-flanc de droite, juste au milieu de la salle, et qui appuyait ses épaules à la cloison. Il ne regardait personne; il avait le regard levé au-dessus de la paille et des compagnons; il ne riait pas; il ne parlait pas, quand, à la fin des morceaux, les mains applaudissaient, et que des voix criaient : c< Bravo, Pierre! Du triste, à présent? Non! du gai? Auprès de ma blondel Non! pas ça! Tu sais bien : la Chanson des amoureux pauvres? » Il jouait, presque sans intervalle, des morceaux de musique empruntés au répertoire des cafésconcerts ou de l'Opéra, des pardons de Bretagne, ou des maisons retirées où les mères chantent

encore, près des berceaux. Il y avait des airs canailles et des airs très doux, et de lentes mélodies coupées de ritournelles endiablées, valses entremêlées de galops, élégies qu'un éclat de rire interrompait : les hommes, au fond de leur âme, trouvaient que cela ressemblait à la vie. Pierre jouait très bien, les joues creusées par l'effort, les doigts courant sur le flageolet de bois blanc acheté à la foire de Quimper, ses gros doigts qui avaient manié les voiles, la charrue et le fusil.

Dans la baraque voisine, le capitaine Hellequin examinait les pièces comptables de la compagnie. Le sergent-major, debout près de lui, classait les feuilles, entre les pages d'un registre ouvert sur la table. La chambre était très petite, et séparée seulement de celle de la troupe par une douzaine de pins. Quelques notes et surtout le bruit des applaudissements venaient jusque-là, dans le vent du soir. Quand il eut donné la dernière signature, Hellequin se leva, songea un moment : « Est-ce bien tout? Sommesnous parés pour la relève? » puis, à demi-voix:

■ — Je lui ai promis d'aller l'entendre. Il faut aussi que je le félicite d'autre chose. C'est un homme, décidément.

Et il sortit de la chambre.

Quand il entra dans la grande baraque, avec précaution, les hommes étaient si attentifs, si absorbés -par les variations qu'exécutait Quéverne sur l'air du Lac de Niedermeyer, que personne n'entendit le bruit de la porte, et que personne n'aperçut, l'instant d'après, droit et debout le long des planches, l'officier aux moustaches de Gaulois, qui souriait. Ce fut seulement à la fin du morceau, qu'une voix cria, au milieu des bravos :

— Fixe !

La paille remua; tout du long des bat-flancs, des torses se redressèrent vivement.

— Repos! bonsoir, mes enfants!

— Bonsoir, mon capitaine!

Les hommes se recouchèrent. Quatre ou cinq seulement demeurèrent assis, pour mieux voir. Le capitaine, faisant signe à Pierre de continuer, se tint debout à trois pas de la

porte, et les hommes le regardaient, parce qu'il avait bon air. Il écoutait, comme eux, les mains dans les poches de la culotte qu'il portait large, en souvenir des régiments d'Afrique. Quéverne, qui avait salué, en portant à la hauteur du front la main qui tenait le flageolet, attaqua un de ses morceaux favoris, une sorte de complainte, qu'on entend, les jours de fête, autour de la chapelle de Sainte-Anne de Fouësnant, un chant de biniou auquel répond la bombarde, un dialogue en mineur d'une tristesse infinie, dont le vent et la mer pourraient être les deux voix accordées et toujours reprenant le chapelet de leur misère.

Un jeune gars breton, étendu sur la paille, aux pieds de l'officier, et qui n'avait pas dit un mot depuis une heure, leva sa tête mince, trop pâle, un peu folle, et demanda :

— Vous l'aviez pas entendu, mon capitaine?

— Jamais. Il joue comme un artiste.

— Il y en a plus d'un, chez nous ! Il y a aussi Bodivit, vous savez, un homme dont la femme est sortie de Kerasploc'h; il sonne du

biniou encore mieux que Quéverne ne joue de la bombarde ; on lui a demandé, — un grand chef, oui, — de faire venir son biniou, pour amuser les camarades, dans les tranchées. Mais son biniou de concours et de noces est trop beau pour les tranchées : Bodivit en a fait venir un autre, qui pleure tout de même bien,

— Alors, tu appelles ça une bombarde, l'instrument dont joue Quéverne?

Le Celte mince eut un fou rire :

— .Non, mon capitaine! C'est un flageolet, une musette, ce que vous voudrez : pas une bombarde. Il n'y en a que chez nous, des bombardes! Elles sont noires, elles ont sept trous, elles ont un pavillon d'ivoire : mais elles refusent de sonner ailleurs qu'en Bretagne, parce qu'il faut, voyez-vous, que le sonneur, avant de souffler, ait trempé l'anche dans du cidre!

Ayant dit ce souvenir de chez lui, l'homme se tut, coupa un bout de corde de tabac, et se mit à le mâcher, lentement.

— Bravo ! dit le capitaine, tu m'as fait plaisir, Quéverne.

Il s'approcha de l'endroit où était Pierre. Mais celui-ci, s'étant prestement levé, se trouva dans le couloir central de la baraque, avant que l'officier n'eût fait la moitié du chemin. Le bruit avait déjà recommencé; la plupart des hommes, échappant au pouvoir des notes, réveillés comme d'une ivresse, parlaient haut et remuaient. Le capitaine frappa, d'une main amicale et forte, l'épaule de Pierre, et ils purent causer quelques instants, dans le vacarme, sans être entendus des voisins.

— Je compte sur toi?

— Oui, mon capitaine.

— J'ai mis ton nom sur la liste des volontaires. C'est très bien. Encore mieux que de jouer du flageolet. Après-demain soir, n'est-ce pas?

— Oui, on sera là.

Les toiles huilées ne laissaient plus passer qu'une lumière jaune et morte.

Le surlendemain, presque à la même heure, la 7e compagnie occupait une partie du secteur où elle avait déjà tenu les premières lignes. La journée s'était passée très calme. On connaissait jusqu'aux rats, qui avaient des noms : le pansu, la moustache, tire-la-jamhe, pincesans-rire. La craie, délayée par une averse froide, le matin, coulait sous le caillebotis, au fond des tranchées. L'orage passé, le ciel était devenu d'une extrême pureté. Mais, presque aussitôt, le canon, muet jusque-là, s'était mis à tonner chez les Français, puis, comme une

réponse nécessaire, chez les Allemands. L'attaque était prévue pour la tombée de la nuit, et la nuit tombait, Le bombardement augmentait de violence. Sifflements, éclatements, déchirements de l'air qui ne cessait de crier. Le sol tremblait. Entre les deux lignes, sur la pauvre jachère champenoise déjà bossuée, des obus de gros calibre tombaient à chaque moment, et projetaient, en éclatant, des gerbes de terre, de fumée, de mitraille et de débris de bois. La tranchée allemande était entièrement masquée par un rideau flottant de poussière et de vapeur, plus haut qu'une futaie centenaire, et la tranchée française, à cinquante pas à droite et à gauche du poste d'écoute de la Tortue, était aussi cachée dans un nuage. Là, dans la petite redoute creusée en pleine craie, que protégeait, insuffisamment, une calotte de rondins et de mottes de terre, là et dans les boyaux d'accès, trente volontaires étaient groupés autour de l'officier, un sous-lieutenant tout jeune, charmant de visage, blême un peu, et riant, et très maître de ses nerfs, qui, toutes les minutes,

regardait l'heure, au cadran de la montre attachée à son poignet. Ils étaient calmes, sauf deux ou trois, exaltés par le danger, qui plaisantaient. Quelques-uns devaient songer à la mort, mais ils ne le disaient pas. C'était la campagne française qui va au lahour par l'orage; c'était la marine qui s'embarque par gros temps.

— Dans cinq minutes, les gars, dit l'officier à voix basse : baïonnette au canon, et doucement, hein? pas de plaisanterie!

Les hommes, sans faire de bruit, exécutèrent l'ordre, vérifièrent une dernière fois que les cartouches étaient bien à leur place et les grenades aussi. Et ils se regardèrent les uns les autres.

— En voilà un qui rigole, dit un des plus petits. On ne dirait pas qu'on va où on va.

— Eh bien, quoi? dit Pierre : on va faire des prisonniers! on le sait bien!

— C'est l'heure, mes gars! dit l'officier. Il prit la tête, et sortit le premier. Silencieusement, les trente hommes, comme

des lapins déboulant d'une garenne où on a lâché le furet, escaladèrent les tranchées, par les degrés taillés dans la paroi verticale, et dans la nuit presque faite, dans la fumée,- on vit leurs ombres se mouvoir vite. Qui les voyait? des yeux amis, derrière les créneaux des tranchées voisines. Qui les regardait? toute la compagnie, tout le bataillon même, dispersé dans les petites allées creuses des tranchées, et qui savait qu'à cette minute précise, trente camarades allaient tenter un coup de main. Mais tous ne voyaient pas, et la fumée cacha bientôt les ombres, même aux guetteurs demeurés au poste d'écoute. Pas un coup de fusil. Rien que le canon, qui continuait de gronder; mais l'artillerie savait, elle aussi, que les trente hommes venaient d'attaquer, et elle allongeait le tir.

Dans les abris, combien d'oreilles tendues, guettant le crépitement des mitrailleuses, qui pouvaient anéantir cette petite troupe aventurée! Non, rien que les éclatements des obus, le tremblement incessant de l'air et de la terre.

et, dans le bruit énorme, le sifflement des pierres et du plomb, des mortelles abeilles déchaînées et volant à travers la famée.

Trois minutes, cinq minutes d'angoisse. La sixième n'était pas achevée, qu'un des guetteurs de la Tortue dit :

— Les voilà!

Une ombre qui grandit, une autre, puis une troupe qui sort de la brume de guerre; ils courent; ils sont tous là. Celui qui est en tête crie : ,

— Nous avons pris six Boches !

Toute la grappe, en un instant se rassemble, s'aplatit et coule dans la tranchée, coloniaux et prisonniers, tous ensemble. L'étroite fente est pleine de soldats, tachés de blanc, déchirés, soufflant, contents, qui se précipitent, entraînent les Boches vers l'abri où sont les mitrailleuses. Car le bombardement est enragé. Les Allemands se vengent. La crête de la tranchée, à gauche, est arrachée par l'explosion d'un obus. Un autre obus éclate dans la tranchée même, en arrière. Deux hommes tombent. Ils

se relèvent et rejoignent. On se presse dans l'abri, où l'on ne peut tenir que sept ou huit. Le gros de la troupe reste dehors. Le souslieutenant est à l'extérieur, accoté contre la paroi de craie. Il n'a plus de casque. Une déchirure, d'où le sang coule, traverse son visage, de la pointe du menton à l'oreille. Il regarde, il compte ses volontaires, il dit des noms qu'on n'entend pas. La nuit est venue. Un à un, les prisonniers sont poussés devant lui. Il allume son briquet, pour voir, et son visage devient dur.

— Emmenez ça, et promptement! Quéverne, tu en as pris deux pour ta part : conduis-les à l'arrière, avec Morel, Dutaux et Mouchemin!

Dutaux buvait, pour se remettre ; Mouchemin buvait. Ils continuèrent, passèrent le pouce sur l'orifice du goulot, remirent le bouchon, et firent demi-tour.

Ah! ce fut une promenade rapide! On ne s'arrêtait pas. Par les boyaux, les prisonniers, — trois bravaches et trois loques, — contents d'avoir été pris et d'échapper au dur

régime de la guerre, trottaient, reconnus au passage par les guetteurs, masses grises, serrées contre la muraille, et qui se détournaient à demi, puis reprenaient la veille, devant le créneau, car on ne pouvait se tenir debout sur les banquettes de tir. Le bombardement redoublait. Quéverne marchait le dernier, houspillant deux retardataires, un géant carré, barbu, à lunettes, qui traînait la jambe, et une sorte d'avorton, effaré et cauteleux, qui croyait son heure venue, et levait les mains, dans la nuit déchirée d'éclairs, parce que, derrière lui, Quéverne, dont les nerfs et le sang étaient encore travaillés par la colère du combat, criait: « Hue! les Boches! Hue! sale gibier! » Et les tueurs de Français s'en allaient, roulant, soufflant, hagards, aussi vite que le permettaient le sol détrempé, le caillebotis par endroits brisé, contre lequel le pied se heurtait, et l'ombre très profonde dans la tranchée qui tourne.

On fît ainsi un quart d'heure de chemin; on descendit une pente faible, on en monta une

autre, et là, il y avait un mauvais passage, pris d'enfilade par le feu de l'ennemi. Quéverne, au moment où la tête de la colonne allait s'engager entre les talus ébréchés par les explosions et les balles, commanda, de sa même voix de colère :

— Baissez-vous, sales Boches ! Y a du danger par ici !

Ils comprirent le français; ils se plièrent en deux; on passa. Mais, au moment où la tranchée s'infléchissait vers l'est, et où les hommes étaient tout près du poste du commandant, une volée d'obus tomba autour d'eux. Tous furent jetés à terre. Un seul ne se releva pas : Quéverne. Deux des camarades revinrent vers lui ; des compagnons, éparpillés dans la nuit, furent hélés. Le poste de secours était proche. On courut chercher une civière, et le Breton évanoui, pansé à la hâte, l'épaule ouverte par un éclat d'obus, continua le voyage vers l'arrière. C'étaient les deux Allemands, le géant et le pauvre hère, qui portaient le blessé, et c'était un des camarades de Pierre, main-

tenant, qui fermait la marche, et disait : — Le sang lui coule de partout : allez vite! Pauvre gars, qui jouait si bien : Auprès de ma blonde... Il n'est pas mort; tout de même, ça n'est pas une bonne blessure, l'épaule...

Ils commençaient de sortir de la zone du feu, et il y avait du vent, au-dessus d'eux, qui ne sentait plus la fumée.

Trois jours plus tard, à l'hôpital n° 47, entre Suippes et Mourmelon-le-Grand, Pierre reposait dans un lit blanc, face à la fenêtre, le dernier lit, à droite, dans la longue salle du baraquement. Il avait l'épaule gauche enveloppée de gaze, de toile, de feuilles d'ouate, le tout ficelé, serré, moulé par des bandes Velpeau. Entre cette épaule gonflée et l'autre mince, et qui soulevait, à chaque respiration, la chemise neuve du service hospitalier, la tête, exsangue et droite, creusait son gîte dans l'oreiller. Les yeux étaient clos, les mains cachées sous le drap. Le blessé, opéré une première fois à l'ambulance, l'avait été de

nouveau dans la matinée, à son arrivée à l'hôpital 47. Il dormait. Le chirurgien avait dit : « Guérira certainement, mais ce sera long. Le n° 1 est libre? — Oui, monsieur le major. — Emmenez. » Le tuyau d'un poêle traversait la salle. Il faisait tiède. Les blessés, nombreux, presque tous atteints gravement, avaient cette seconde bravoure de souffrir en silence. Les grandes étendues du camp de Châlons, tout autour, protégeaient de leurs values de vent, et de leurs bois, et de leurs bruyères désertes, cet îlot habité, où toutes les douleurs voisinaient, mais pas dans le bruit, pas dans l'air empoisonné, pas dans la vision de la mort. C'est à peine si on entendait le bruit des grosses assiettes de faïencet coulant et s'emboîtant l'une dans l'autre, et formant la pile, au sortir des mains de cinq laveurs de vaisselle, qui travaillaient dans un appentis, vers le milieu de la baraque. Le canon, qui grondait souvent, se taisait ce jour-là. Il était deux heures. Le blessé dormait.

Un officier arriva du bout de la salle, précédé par un infirmier, qui s'effaça en murmurant : « Oui, mon capitaine, c'est lui. »

Hubert Hellequin s'avançât sur la pointe du pied, entre la cloison et le lit de Quéverne. Il avait sur les lèvres un sourire de bienvenue qui s'effaça. Il demeura immobile, regardant son soldat qui respirait faiblement, avec lenteur, mais régulièrement. Il pensait : a Je suis le seul parent, moi, le chef, qui puisse venir le visiter aujourd'hui. J'exerce mon droit paternel, j'attendrai que mon fils blessé sorte de son sommeil. Ça ne sera pas long. Déjà ses lèvres grimacent et veulent se plaindre. La douleur l'éveille. .. Non, elle a passé. Comme il est blanc! Pauvre petit! Entre ses moustaches rousses et ses cheveux fauves, il n'a pas une goutte de sang sous la peau. Je voudrais voir ici la femme qui l'a fait souffrir. Elle viendrait, avec sa coiffe de mousseline, et elle ne serait pas plus tôt entrée, que le cœur lui chavirerait de retrouver Pierre dans cet état-îà. Nous sommes dans un temps où il faut vite se récon-

cilier. Si on refuse l'occasion, est-on sûr de ne pas arriver trop tard, la seconde fois? Ça doit être une de ces filles, comme j'en ai connu, qui s'entendent aussi à défaire la créature de Dieu. C'est un morceau de fer allemand qui l'a blessé à l'épaule, mon pauvre Quéverne, mais le cœur était malade depuis longtemps. Il a dû pleurer à cause d'elle. C'est pour cela que le camarade leur faisait tant de peine à tous, et tant de plaisir, en jouant de son flûtiau. Je l'avais deviné, avant même d'avoir causé avec lui, une nuit, en faisant mon tour dans la tranchée. Chère jeunesse qui as porté le plus lourd chagrin : l'oubli de celle que tu aimes encore!... »

— Mon capitaine, elle a écrit !

La voix qui disait cela était comme une voix d'enfant, faible et claire. Pendant que l'officier regardait en l'air, Pierre avait ouvert les yeux; il avait reconnu; il essayait de sourire; il parlait, et sa main droite, avec précaution, sortait de dessous le drap. Mais la tête n'avait pas bougé.

— J'en suis content, mon brave! Tu vas mieux?

— Oui, un peu.

— Tu guériras! Le major me Fa dit.

— Je veux bien guérir, à présent... Elle a écrit, c'est-à-dire que la petite a écrit : mais la mère tenait la plume, vous comprenez? C'est comme si elle avait marqua, sur le papier : « Mon cher Pierre », tout pareil ! Cherchez dans ma musette !

Les yeux du blessé, encore noyés de sommeil et de rêve, obéissaient mal, et erraient au plafond...

— Tu veux que je lise la lettre de*ta femme?

— Oui, et vous ne serez pas le premier : Kerdudal aussi Ta lue; mais, lui, il ne comprend pas tout... Au fond, dans le portefeuille.

L'officier s'était baissé; il prenait, sur le plancher, la musette, puis, dans l'étalage de bazar qu'enveloppait la toile bise, le vieux calepin, fermé par un lacet de brodequin.

— Elle est facile à trouver : il n'y en a qu'une, mon capitaine.

2i4 LA CLOSERIE DE CHAMPDOLENT

— Voici,.... carte postale aux drapeaux alliés... « Mon cher papa. » — ... Gentil, tout cela!... très gentil!... — « Je serai con- » tente, et maman aussi. C'est elle qui me le » dit pour vous... » Eh bien! mon Pierre, iras-tu en permission, cette fois?

— Ça ne suffit pas, mon capitaine.

— Comment! Tu n'irais pas montrer, à ta femme et à ta fille, ta croix de guerre?

— Je l'ai donc?

— La proposition est déjà partie, et je t'ai fait une citation soignée, tu sais!

Sur les yeux bruns, Hellequin vit que les paupières s'abaissaient, et qu'entre les cils, deux larmes, mal combattues par une volonté affaiblie, coulaient. Il ne dit rien, pour que la joie fût libre de durer. Un souffle de vent heurta les fenêtres, en face, comme un voyageur qui veut entrer. Les deux hommes, immobiles et muets l'un près de l'autre, étaient, en esprit, bien loin de l'hôpital. Ils voyaient une cour de ferme, le perron de la maison, et une jeune femme qui descendait les marches,

tandis que, devant elle, une enfant, portant sa première coiffe blanche, courait en tendant les bras du côté du chemin, et criait : « C'est mon papa qui revient de la guerre! Venez, maman, venez! » Sans doute ils se représentaient diversement les choses et les personnes, mais l'émotion les tenait émerveillés et sans parole, parce que le malheur de plusieurs années prenait fin en ce moment, et que Marie Quéverne, douce et pâle de visage, ses rubans flottant derrière elle, s'avançait a son tour, et qu'elle aussi, elle ouvrait les bras...

Quand Pierre et son capitaine se retrouvèrent dans la salle d'un baraquement hospitalier, l'un déjà pressé par le temps, obligé de rejoindre sa troupe, l'autre couché, fiévreux, l'épaule gauche pesante comme un sac de blé, ils sentirent mieux que jamais qu'il y avait entre eux de l'amitié. Plus habitué à se commander soi-même, l'officier prit un ton plaisant, et dit, avec un petit rire qui n'était que des lèvres :

— Alors, je demanderai bientôt pour toi un

congé de convalescence? Je connais le major. Sois tranquille !

L'homme le regardait maintenant, entre ses paupières demi-closes, d'un air si triste...

— Ça ne suffît pas encore?... Non?... Ah! je me rappelle!... N'aie pas l'air si malheureux, mon Pierre, je me rappelle, j'ai compris... Tu me l'avais presque dit, déjà, te souviens-tu? dans la tranchée?...

Il se pencha.

— Tu veux que l'ancienne condamnation soit effacée, avant de retourner à Fouësnant?

Les pauvres lèvres sourirent.

— Une misère, mon Pierre, cette histoire-là! Quand un soldat a fait comme toi son devoir, on n'a plus le droit de lui demander s'il n'avait pas bu un verre de trop, avant 1914... Mais tu es haut d'honneur. Tu prétends avoir tes titres en règle, et un arrêt de la Cour de Rennes, pour le montrer à tes jaloux. C'est bon, on l'aura! Et alors : une jolie femme qui t'aime, et qui te le dit, un bel enfant, une grande ferme, une croix de guerre avec une étoile sur

la poitrine, une citation magnifique, l'estime . de tous les camarades et l'amitié de ton capitaine, dis, penses-tu que tu en auras, des envieux? Tiens, tu vas seulement signer, là, sur la page de mon^carnet; moi, j'écrirai la lettre ce soir; je la ferai passer par la voie hiérarchique, et tu l'auras, ta réhabilitation, avant longtemps, je t'en réponds!

Hellequin tira, de la poche de sa vareuse, un bloc-note, tendit un stylographe au soldat, et quand, malaisément, celui-ci eut tracé « Pierre Quéverne j>, au bas de la page, se retira, disant :

— Tout ira bien. Repose-toi. Pense à Fouësnant, à Marie et à Jeanne-Marie. Au revoir, mon glorieux!

Peu de minutes après, Hellequin, devant la porte de l'hôpital, sous le petit auvent de planches qui était le seul ornement architectural de la baraque, montait dans une automobile. Le médecin-chef l'avait reconduit.

— Je résume ainsi mon avis : blessure profonde, mais tout est remis en place; l'opération a débarrassé votre soldat des esquilles et des

morceaux de laine qui avaient déterminé l'inflammation; la fièvre va tomber; dans dix jours, je pourrai le faire transporter à Ghâlons.

— Combien de temps pour que la plaie soit fermée?

— Un mois, peut-être un peu plus. Mais 1 homme est très sain. Ça ira vite.

— Au revoir, docteur!

« Dans un mois, songea Hellequin, en attirant la portière de la voiture, j'aurai l'arrêt de la Cour. Pierre Quéverne rentrera chez lui avec la croix de guerre, le casier judiciaire net, et la joie dans le cœur. A présent, sa femme lui écrit... Le pauvre garçon! Avait-il l'air content de me montrer la lettre ! . . . J'aurais voulu voir la photographie de cette fille de Fouësnant, qui a fait souffrir mon ami très brave. Elle ne le vaut pas, j'en réponds! Lui, j'ai connu son pareil, vingt fois, en Afrique : mêmes yeux qui brasillent, même poil, même allure, mêmes colères : et un cœur de petit poulet, quand on sait les prendre!... Enfin, çj ne me regarde pas. Ils s'arrangeront. Moi, je

poursuis la réhabilitation au pas de charge'. Je l'aurai ! »

La nuit descendait. L'officier, rencogné dans la voiture qui filait à toute vitesse, regardait venir, du fond de l'immense étendue plate, les bois de pins qui débleuissaient, grandissaient, montraient leurs troncs pelés, rouges dans la lumière du couchant, appuyés à toute l'ombre où le soleil n'entrait plus, et soudain, comme emportés en arrière par le vent, disparaissaient," ouvrant aux yeux une clairière nouvelle, dont l'herbe et les buissons coulaient en nappes grises, et pauvres, et déjà endormies. Parfois, quand le squelette d'un arbre mort se levait à l'horizon, tout seul, image qui tremblait à travers la vitre, et dérivait vers le gouffre des pays dépassés, oubliés et finis, Hellequin, à demi rêvant, croyait suivre des yeux une barque de pêche, avec le filet pendu à la pointe du mât, et qui faisait route vers un port de Bretagne, poussée par des rames invisibles.

Dès le lendemain, Hellequin rédigea la demande de réhabilitation que Pierre Quéverne avait signée en blanc. II y joignit quelques pièces, entre autres son témoignage, qu'il libella ainsi :

« Pierre Quéverne, soldat à la 7e compagnie, n'a cessé de donner l'exemple du courage au combat, et de cette autre bravoure qui se nomme endurance. Dévoué à ses chefs, plein de cœur, Français tout à fait, a été grièvement blessé, au retour d'un coup de main heureux, auquel il avait pris part comme volontaire. »

Le soir même, le commandant, nouvellement arrivé au corps et auquel le dossier avait été porté, mettait sa note à côté de celle du capitaine de la 7e. « Avis très favorable. Cet homme a largement racheté un moment de violence, dont personne, je suppose, ne se souvient plus. »

Trente-six heures plus tard, au milieu des papiers amassés sur une table de cuisine qui meublait son abri, le colonel, — qui commandait 13 régiment depuis le début, — signait ces lignes méditées avec scrupule : « J'appuie vigoureusement la demande. Énergique, plein d'allant, plusieurs fois volontaire pour des missions périlleuses, Quéverne a su même trouver, dans le danger, le commandement à jeter aux camarades. Précieux soldat. »

Le général ne fut point d'un autre sentiment, et la demande, régulière, signée, contresignée, timbrée, s'achemina, d'étape en étape, vers la magistrature.

Huit jours encore s'écoulèrent. Le capitaine Hellequin, revenu en première ligne, dormait

tout habillé, dans la couchette de son poste de commandement. Il avait été réveillé deux fois, dans la nuit, par des alertes. Le jour commençait, pour ceux qui ne vivaient pas sous terre. Trois petits coups furent frappés à la porte qui faisait communiquer la chambre de l'officier et celle des soldats. Le caporal téléphoniste, n'entendant pas de réponse, entra.

— Mon capitaine?... On vous demande au téléphone.

— Qui?

— Le médecin-chef de l'hôpital 47.

Hellequin sauta à bas de la couchette, passa

dans la chambre voisine et, tournant à gauche, s'assit devant l'appareil où déferlaient jour et nuit, comme des vagues sur une plage, des voix venues du large.

— C'est vous, Marlier?... Oui, c'est moi, capitaine Hellequin. Qu'y a-t-il?

— Quéverne est très mal.

— Perdu?

— J'en ai peur. L'inflammation n'a pas cédé.

Elle s'est étendue. Peu importent les causes, n'est-ce pas? Je suis inquiet. Il vous demande.

— Hélas! je suis en première ligne. Impossible. Ce sera un des chagrins de cette guerre, qui ne m'épargne pas dans mes amitiés. Quéverne a-t-il sa tète à lui?

— Toute.

— ■ Dites-lui que je l'aime bien. Je vais prévenir son frère, l'abbé Alain.

Hellequin raccrocha le récepteur, et demanda au téléphoniste :

— Donnez-moi le R 41.

Quatre hommes étaient là, autour de lui. Ils avaient en partie entendu, en partie deviné le dialogue, et, voyant l'officier très ému, l'un deux, Breton-, qui avait une figure de chèvre maigre et un regard toujours noyé, dit :

— Faut pas vous en faire, mon capitaine : ça n'est que l'un de nous.

Que voulait-il dire? Quel sens obscur, de révolte ou d'humilité, revêtait la formule ambiguë? L'officier n'eut pas l'air de douter. Il répondit, posément :

— C'est justement pour cela, Le Coz : un des miens.

Et ceux qui se trouvaient là, dans cette cave de guerre, comprirent tous que cet homme rude, leur chef, avait pour eux une sorte de tendresse dont la cause leur était inconnue. Us crurent en lui, même Le Coz. Aucun d'eux ne l'eût peut-être avoué. Mais ils avaient tant besoin d'affection que leur âme fut remuée, et qu'ils demeurèrent silencieux, tant que l'officier parla au chef d'état-major de la division, et même un peu après qu'il eut quitté la chambre. Il n'y a qu'un amour : le souvenir leur était venu à tous des choses de chez eux.

Il n'était que trop vrai : Quéverne allait plus mal. La blessure s'était infectée, et ni l'opération, ni les pansements renouvelés, n'avaient pu enrayer l'action des poisons verses dans les tissus de cette chair jeune, par les éclats de métal, les fragments d'étoffe, la boue et l'infernale poussière du champ de bataille. La fièvre, à coups rapides, brassait et usait, dans les veines de ce pauvre corps, un sang

diminué. Depuis la veille, on ne luttait plus. Des piqûres de morphine calmaient la douleur quand elle s'avivait trop. On avait transporté Quéverne dans un appentis clos, par quoi se terminait, à droite, le baraquement del'hôpital.

Vers la fin du jour, prévenu dès le matin r l'abbé Alain put arriver près de son « jeune ». Il avait eu bien du mal à faire la longue route. Pour lui, point de voiture particulière, mais le hasard des rencontres : un camion automobile qui revenait de livrer de l'avoine; la carriole d'un paysan champenois pris de pitié pour ce grand voyageur sans parapluie, coilîé d'un bonnet de police, et qui marchait dans labouer sous l'averse. Puis, c'avait été une longue route à pied, à travers le camp de Châlons, entre des bois tout pareils et des clairières toutes pareilles. Il était arrivé trempé, crotté, exténué. Mais l'âme était maîtresse. Il avait ouvert la porte; il avait aperçu Pierre; il s'était penché au-dessus de lui, avec la même tendresse et le même geste qu'aurait eus la mère

Quéverne, celle qui fut de Champdolent et qui est maintenant en paradis.

— Ali I mon jeune, comme te voilà! C'est moi, me reconnais-tu? Alain? l'abbé Alain qui suis aumônier des chasseurs? Tu sais bien?... Ton frère?... Celui qui t'a appris à pocher les crabes sur les roches de Mousterlin?... Ça te dit quelque chose... Oui, à présent, tu commences à me retrouver... Regarde-moi encore? Nous avons toujours été amis... Tu es en famille, mon jeune. Je suis là !

Il dit ensuite à l'infirmier :

— Vous pouvez vous retirer : Je le veillerai.

Pierre était immobile, étendu sous la couverture grise, les mains cachées dans le lit; il ouvrait les yeux à l'appel des mots, mais l'âme n'y montait que par degrés, hésitante. C'est une chose affreuse, un regard qui ne pense pas. La souffrance avait retiré la vie dans ce cœur qui battait encore, et qui luttait contre la mort, difficilement. Elle vint pourtant, l'âme fraternelle, elle s'annonça par un peu de lumière, elle s'épanouit tout à fait, et Pierre, à qui on

LE DEPART 2o7

parlait de sa jeunesse, pour accueillir et remercier Alain eut un sourire d'enfant.

— Tu t'éveilles donc, mon jeune? Tu me souris. Comment vas-tu?

— Très mal, mon vieux. Je suis content : on se revoit... Peut-être que tu n'as pas mangé?... Faut demander, tu sais : il y a du pain, ici.

Ils causèrentl'espace d'un demi-quart d'heure. Le blessé essaya de raconter comment il avait fait un coup de main dans la tranchée allemande, et qu'au retour, un éclat d'obus... Avant qu'il n'eût achevé, la respiration lui manqua. Il tourna la tête, vivement, pour ne pas montrer l'angoisse qu'il endurait, et, quand la crise fut passée, il s'efforça de sourire une seconde fois, pour faire entendre à Alain : « Tu vois, c'est fini, ce n'est rien! » Mais il rencontra, sur le visage de son aîné, une si grande pitié et une crainte si claire, qu'il demeura tout interdit. Il se recueillit un moment, puis, comme s'il demandait à son officier l'heure de l'assaut :

— Tu crois donc que je m'en vas?

Et avant que la réponse lui fût donnée :

— Je me confesserai donc à toi, mon frère Alain... Je veux bien... Je veux ce que tu me diras... Tu as raison de ne pas me tromper... Aide-moi seulement.

Il dit encore :

— On est plus longtemps mort que vivant. Dans cette cabane de planches, que le vent

ébranlait et que battait la pluie, l'abbé Alain reçut la confession de son frère. Ils pleuraient tous deux, celui qui frappait sa poitrine et <îelui qui absolvait. Pierre demanda ensuite à recevoir le viatique, et, quand il eut communié, la Bretagne aurait pu baiser au front son enfant moribond : car il était beau à voir, ses grosses mains jointes sur le drap, ses yeux clos, et ses lèvres, ses pauvres lèvres pales sous la moustache rousse, murmurant une prière que Dieu seul entendait.

Il était alors environ dix heures du soir. Vers dix heures un quart, Pierre fit signe de s'approcher à l'abbé, qui était assis au pied du lit, sur une chaise.

— Toi, tu reverras 'Marie, n'est-ce pas?

— Sans doute, à moins qu'une balle ne m'attrape aussi.

— Elle m'a envoyé une lettre, tu sais, une lettre où elle m'appelait...

— Que faudra-t-il lui dire, mon Pierre?

Le fils du closier de Champdolent chercha un instant ce qu'il était nécessaire de dire, la chose première, la plus grande :

— Dis-lui que je la regrette tout de même. Ilsembla vouloir dire quelques paroles encore.

Ses lèvres remuèrent. Mais la force lui manqua. Il s'était endormi, de ce sommeil plein de rêves et de combats intérieurs, qui épuise les malades. Au pied du lit, l'aîné veillait. Il laissait, entre ses doigts, couler son chapelet, comme s'il filait l'amarre d'un bateau qui s'en va. La faim, ni le froid ne le tiraient de la prière, et de la contemplation de ce visage où la douleur creusait toujours plus avant; mais parfois, quand la tempête secouait le toit, que la pluie flagellait les deux vitres de la fenêtre, et que la flamme de la veilleuse tremblait, au fond de la salle, dans son manchon de verre, il peu-

sait : « Mon Pierre n'entend pas même le grain. »

Alors laissant tomber ses bras, et le corps ployé, il revoyait, en imagination, le beau marin qui ne dormait jamais, dans les mauvais temps, même à terre.

Vers minuit, Pierre s'éveilla de nouveau, péniblement, comme la première fois. Il gémissait; il se dégageait de l'étreinte de ces forces obscures qui nous font dire, au réveil : « Contre quoi ai-je lutté? Pourquoi suis-je si las? Quels sont les visages de tout à l'heure, dont j'ai encore l'épouvante? »

— Alain, j'ai oublié de te dire : dans ma musette, il y a ma croix de guerre; ça n'est pas le gouvernement qui me l'a envoyée; non, pas encore. C'est un camarade qui est venu me voir; il en avait une : il me l'a donnée.

— Tu veux que je la remette, à qui, mon Pierre?

— A Marie. Ça sera le souvenir.

Il se tut; il eut l'air d'apercevoir, devant lui,

un peu au-dessus de son lit, une image toute pleine de joie.

— Tu trouveras aussi un porte-plume que j'ai fait pour Jeanne-Marie, en remerciemen de sa lettre; tu trouveras encore mon espèce de flûte; elle est pour Kerdudal. Je lui ai appris à jouer. Comme ça, plus tard, à Kerjan, j'aurai l'air encore d'y être, quand il jouera.

La nuit continua de crier et de pleurer. Elle travaillait pour les semailles.

Une autre fois, Pierre Quéterne parla, sans appeler, sans relever ses paupières, et d'une voix qui rêvait :

— Mon frère Alain? Si tu es encore là, mon frère Alain?

Un sanglot lui répondit oui.

— Es-tu content?

— De quoi?

— Je meurs-t'y comme tu veux?

Le prêtre baisa la tempe toute moite de sueur. Pierre reprit, mais si bas que les mots no quittaient plus les lèvres :

— Mon capitaine...

ih.

— Oui, le capitaine Hellequin. Je comprends. Tu veux que je lui fasse une commission?

Il n'eut point de réponse. La grande marée du vent passait sur la Champagne. Les deux frères l'écoutèrent ensemble, une minute, comme ils avaient fait dans leur enfance, bien loin, bien loin de là. Du moins l'abbé put croire que Pierre écoutait la nuit. Puis il entendit, très nettement, ces derniers mots :

— Mon capitaine l'avait bien dit : ce Après la croix, ça sera le retour, ça sera le paradis! »

Un peu avant le jour, le quatrième fils et septième enfant de Jean Quéverne, de Ghampdolent, rendit son âme qui avait souffert

Dans la rue longue, montante, divisée au bout en trois routes et qui est tout Fouësnant, la maîtresse repasseuse habite sur la droite, pas bien loin de la poste. La salle est profonde, les murs sont blanchis à la chaux, trois femmes travaillent : la patronne au milieu, debout; une ouvrière également debout, au fond, presque dans l'ombre; une assise près de la fenêtre. Il y en a deux qui repassent des coiffes et des bonnets, et qui lissent, à coups de fer, des rubans et des fonds de mousseline, et même des mouchoirs brodés qui sont mainte-

nant à la mode, et que les belles filles se font donner, les années de cidre, ou les années de pêche. La plus jeune des trois femmes, Anna, celle qui travaille près de la fenêtre, Anna qui est blonde, qui a le visage clair, et dont les yeux tout bleus ne pensent guère et savent seulement rire et pleurer, met la dernière main à une parure de deuil. Depuis plus d'une heure, elle est assise et penchée, cousant. Elle se redresse, prend entre deux doigts une coiffe en coton molletonné, un ruban blanc, un col sans dentelle qui sera tuyauté largement, son œuvre qu'elle est près d'achever. Elle l'élève dans la lumière. Elle dit, pendant que ses compagnes, à quelques pas d'elle, foulent la mousseline, de la pointe ou du talon du fer, pendant que la vapeur d'eau monte des deux tables, en petits flocons, et coule vers la rue :

— Voilà donc la coiffe de veuve et le col de Marie Quéverne. Il fallait que ce fût livré ce soir. J'aurai fini avec le jour. Ça sera pauvre tout de même !

— Pour une qui est si jeune!

— Pour une qui a du bien!

Le silence revient. Le fer coule sur les planches doublées d'étoffe. Personne n'a regardé la coiffe pauvre.

La maîtresse, courbée, au milieu de la pièce, et sans s'arrêter de lisser les rubans d'une coiffe de noces peut-être, fleurie comme un talus de printemps, demande :

— Dites, Anna, aura-t-elle du crêpe autour des poches et au bas de son tablier?

— Non.

— Pourtant, ça se fait bien, aujourd'hui, pour celles qui sont riches.

— Sans doute, mais elle a fait dire à la couturière, — c'est Louise elle-même qui me l'a répété : — « Je ne veux que du coton noir, tout uni. »

— Est-ce curieux? Une femme qui a aimé la toilette comme pas une ici!

Un rire sonne, tout au fond de l'atelier, et une voix enrouée répond :

— Pourquoi curieux? Les maris, moins on les regrette et plus sévèrement on porte leur

deuil. Il le faut bien : le monde est méchant.

— Tais-toi, Yvonne! dit la patronne.

— Oui, tais-toi ! reprend celle qui travaille dans la lumière. On a raconté d'elle bien des histoires qui n'étaient pas vraies. Elle est veuve à présent. Ceux qui parleront mal, d'elle ou de lui, n'ont pas de cœur.

— Faut-il pas rire?

— Il y a des heures, ma petite.

— Voyez-vous cette blonde, avec sa morale! Les yeux bleus, indignés et doux encore,

regardent vers le fond de la salle.

— Sais-tu bien, Yvonne, comment elle a appris son malheur?

— Comme tout le monde, je pense? Un homme est venu, avec une dépêche.

— Il était neuf heures, et les deux domestiques, le vieux qui se nomme Le Treff, et l'autre, le petit, dormaient dans la soupente, et Jeanne- Marie dans la chambre d'en bas. Il n'y avait donc, dans la cuisine, que la mère et la lîlle, la maîtresse de Kerjan et cette pauvre de vingtcinq ans qui allait apprendre, l'instant d'après,

qu'elle avait veuve. Trois coups à la porte : pan! pan! pan! Elles ont eu peur. Elles attendent un moment sans rien dire; la campagne est tranquille comme la crèche de Noël; leur chien même a eu peur, parce que vous savez (Jue les chiens, et beaucoup d'autres bêtes, sentent la mort qui passe, et il ne dit rien.

— Qui était l'homme?

— Je ne sais pas. Les uns disent l'adjoint, d'autres l'ancien facteur à la jambe torte, qui fait souvent les commissions. C'est encore quelqu'un de l'administration, puisqu'il a sa retraite. La grosse maman, qui est comme une tour, à peine si elle a reconnu le compagnon, elle se lève vivement de la chaise, elle court à lui, elle prend la dépêche qu'il avait dans la main, elle dit, presque tout bas, mais pas assez bas il faut croire : « Donnez-moi ça; elle est là, ma petite... Elle va voir l'enveloppe... Elle va comprendre!... Dites-lui que vous êtes venu pour autre chose... » Mais, lui, il ne savait qu'inventer. Il se taisait. Une pauvre demiminute, et le malheur a eu fait son œuvre.

Quand ils se sont retournés, lui pour débiter je ne sais quelle menterie, et elle parce qu'elle n'entendait point parler sa fille, ils ont aperçu Marie étendue par terre, devant la cheminée, les yeux encore ouverts, mais la bouche ouverte aussi, et toute bleue, comme si l'âme avait passé. Ils Font appelée, elle n'a point répondu. Ils l'ont portée sur son lit blanc, et soignée plus de vingt minutes. Alors, lui, il a voulu s'en aller dans la nuit, parce qu'il avait affaire ailleurs. Il n'est plus resté que la mère et la fille.

Les deux repasseuses, qui avaient continué de travailler, posèrent le fer sur la planche. La maîtresse murmura :

— Pauvre femme! On dit toujours trop de mal du cœur des autres : elle l'aimait.

— Mais oui, elle lui était revenue. Comment? Ni vous ni moi ne le saurons jamais. Ce qui est sûr, c'est que, depuis plusieurs semaines, elle lui avait écrit une lettre.

— La gueuse! dit la voix enrouée.

— C'est un mot qui n'est plus permis, quand

le pardon est descendu. Elle était si blanche sur son lit, que la mère la croyait morte. La petite Jeanne-Marie dormait daus le berceau. Et c'était toute la famille à présent : une grand 'mère, une mère et une enfant. L'homme qui avait apporté la dépêche leur avait dit : « Je ne peux pas m'amuser plus longtemps, j'en ai une autre à porter. » La grand'mère n'a pas même pensé à demander pour qui c'était. Elle n'a pas demandé non plus : « Allez chercher le médecin! » Elle n'avait d'âme et d'idée que pour les yeux de sa fille qui ne regardaient point. Mais à peine la porte eut-elle été fermée, et comme on pouvait encore entendre le bruit des clous sur la pierraille de la cour, Marie a repris connaissance ; elle n'était qu'un peu changée ; elle a repris sa jeunesse pour souffrir. Et vous croyez peut-être qu'elle a pleuré?

— Moi, je l'aurais fait!

— Moi de même, Seigneur!

La plus âgée a soupiré, et a dit :

— Vous croyez ça, parce que vous êtes jeunes. J'ai entendu dire à des anciennes, plus

anciennes que moi, et que toi surtout, ma petite Anna, que celles qui ont beaucoup pleuré avant le malheur ne trouvent plus de larmes quand il est arrivé. Je n'en ai pas fait l'expérience. Je n'ai eu ni grand bonheur, ni grand malheur; je n'ai eu que des jours de presse, où je ne savais comment me retourner, et d'autres fois des semaines de chômage, la peur de ne plus gagner mon pauvre pain : tout ce que je demande.

— Moi, de même.

— Moi, j'attends mieux! dit Yvonne au fond de la salle. Mais que disais-tu, Anna, de Marie Quéverne?

— Eh bien! qu'elle n'a pas eu de larmes. Peut-être qu'elle avait pleuré toute seule, comme dit la patronne, on ne sait quand. Elle s'est redressée...

Pendant un temps elles restèrent en songe. L'histoire de Marie Quéverne occupait ces trois pauvres cœurs. Seule, Anna la blonde, achevant de coudre ses bandeaux de toile decoton, murmurait en espaçant les mots :

— Demain je ferai une collerette et une coiffe aussi pour l'enfant... Elle a bientôt cinq ans, et c'est l'âge de mettre la coiffe... Jeanne- Marie qui n'a plus de père... On ne peut savoir si la mère, toute seule, l'élèvera bien... Je ne fais qu'y penser, parce que je l'aime...

La patronne laissa couler les minutes, et le silence venir. Puis elle dit :.

— Mes filles, si vous voulez, nous réciterons un Ave Maria, pour Marie de Kerjan, qui est dans la peine.

Les deux fils de l'aubergiste du coin passèrent en ce moment, et ils racontèrent dans la suite que, chez la lingère, on récite le rosaire toute la journée.

l'appel

Le closier avait tant pleuré, en apprenant la mort de son fils, qu'il croyait bien ne plus rajeunir. Mais quand l'âme est robuste, elle se relève, et reparaît, comme elle était, non diminuée.

Jamais peut-être l'automne de Bretagne ne fut si doux qu'en cette année-là. Les feuilles avaient peine à quitter l'arbre, et demeuraient vertes, malgré le froid du premier matin et ces brumes qui s'attardent ensuite, lumineuses, caressantes et mortelles. Le milieu du jour était doré. Jean Quéverne,

pour herser ses derniers champs, quittait sa veste et gardait son chapeau. Deux marronniers, aux confins de Landébec, crurent que le printemps recommençait, et se reprirent à fleurir.

La veille de la Toussaint, le soleil allait se lever, il faisait clair et presque tiède, et le vent du largej n'avait point de rudesse. Jean Quéverne, toujours le premier dehors, était sorti du jardin, pour juger du temps, et se tenait dans le chemin, à l'endroit où le sol fait une bosse et peut servir d'observatoire à qui veut regarder les champs, la mer et le ciel. Il vit que les eaux dormaient dans un brouillard d'une blancheur inégale, que la brise se maintenait au sud, et que le feu blanc de l'Ile aux Moutons et le feu rouge de Penfret tournaient encore, à cause des règlements. Le souvenir do son enfant n'était jamais loin. Un mot, un coin de labour, le bruit des plages, une voile au large, les places vides à table, un moment de relâche dans le travail : et la pensée revenait, à lui comme à tant d'autres, de ce qu'on avait

perdu. « Mon pauvre gars, je ne sais pas si vous n'avez pas eu raison de vous en aller. Voici le deuxième jour, depuis que le service a été célébré pour vous dans notre église, et Marie n'est pas montée à Champdolent. Je ne dis pas qu'elle le doive. Elle n'a jamais été ma fille tout à fait, même quand vous viviez. Mais j'aurais bien aimé la voir, et réciter votre nom avec elle: Pierre faisait ceci; Pierre faisait cela; Pierre habitait ici avec moi; Pierre aimait le temps doux, comme aujourd'hui. Je sens bien que j'en dirais long de ce chapelet-là, mais je n'ai personne avec qui parler de mon fils. Il y a bien les lettres de mes autres enfants, quand ils m'écrivent, mais ils n'ont guère le temps, elles viennent quand elles peuvent, et c'est tous les jours que je voudrais plaindre ma petite de son chagrin. Je voudrais l'entendre me dire qu'elle vous regrette. Ou seulement la voir triste près de moi. Tous ceux qui l'ont vue à Kerjan me l'ont rapporté : elle est veuve comme je suis veuf, pas dans les mots, pas dans les cris, mais dans son cœur. Elle a com-

l'appel 275

mandé une robe et une coiffe de deuil sans même un brin de ruban pour les fleurir. Elle cause à tout le monde qui vient, bien honnêtement; elle leur montre la croix de guerre qu'elle a reçue, et la lettre du capitaine, qui est si belle, à ce qu'il paraît, qu'on n'en a pas lu d'aussi belle, dans les fermes de Fouësnant où l'homme n'est point revenu. Je ne fais que penser à Marie, qui parle aux autres et pas à moi. Faut-il donc que je sois mort aussi, pour qu'elle me prenne en pitié? »

Le closier, songeant de la sorte, avait continué de regarder la mer, qu'il aimait, sans trop le dire, à cause de tout ce qui vient d'elle à la terre. Les deux feux, finissant la veille de la nuit, cessèrent de luire. Derrière les brumes de l'est, le globe rouge du soleil commença de monter. C'est de ce côté-là que Marie habitait. « Peut-être que je demande "trop; elle n'a pas la force encore de revoir l'ancienne maison de son mariage? Ça doit être ça. Quand elle aura la force, elle viendra. Je le crois, je le crois : mais je voudrais bien qu'elle ne tarde pas! »

— Jean Quéverne, j'ai à vous parler?

Il se détourna, et vit, debout sur l'herbe du chemin, sa servante Eugénie qui avait mis les deux ailes blanches sur son bonnet.

— Où allez-vous donc, que vous êtes en coiffe dès ce matin, Eugénie? A Fouësnant, pour vous préparer à la fête de demain?

— Oui, et pour dire adieu aux filles que je connais : ma mère veut que je m'en retourne à Pleuven.

— Je ne vous ai pas renvoyée, pourtant!

— Oh! non, et l'ouvrage ne me déplaît pas à Champdolent; mais elle me fait écrire qu'elle est malade, à cause de la fatigue de la guerre, et de mon frère, qui est revenu bien plus toussant qu'il n'était parti.

— Quand donc allez-vous me quitter?

— Pas plus tard que la fête des Morts.

Le vieux Quéverne soupira, et leva les épaules comme ceux qui chargent le sac.

— Faites donc comme elle dit : elle a besoin aussi d'être aidée.

Il se dirigea vers la cour, d'où il entendait

venir le bruit des chaînons de fer que traînait après elle, au bout des traits de corde, la Buis* sonne qu'on attelait. Mais il n'avait pas plus tôt rejoint l'homme engagé pour la saison d'été, que celui-ci, ayant rejeté et croisé les traits par-dessus les reins de la jument, demanda violemment, le regard dur et direct :

— Me faut de l'augmentation, Jean Quéverne! Voilà Eugénie qui part. Si vous ne me donnez pas mon droit, je m'en vas comme elle !

Le closier se tut un moment. Il prit conseil de sa maison, qu'il regarda tout du long, et de son étable, et de sa grange, et de plusieurs pensées, meilleures encore, que, dans les jours difficiles, c'est-à-dire presque tout le temps, il avait coutume d'appeler au secours.

— Combien demandez-vous pour rester?

— Cinq cents francs de plus. Je ne rabattrai point.

— C'est trop pour moi. Je tâcherai tout de même. Emmenez le harnais dans la grand'pièce, et hersez bien menu.

Lorsque l'homme eut tourné, avec la Buis-

sonne, à la sortie de la cour, et pris le chemin de la grand'pièce, Quéverne rentra dans la maison. En se retrouvant là, parmi les choses usées à son service, il les considéra, l'une après l'autre, comme s'il les prenait à témoin que le monde est mauvais et la vie difficile. C'était là que les anciens, avant lui, avaient tenu conseil, et toujours décidé de reprendre le combat contre la misère. La peine d'être seul, à présent, lui revint au cœur; il envia son passé; et la douleur ne l'accabla point, mais il chercha dans son souvenir et se mit à compter tout bas ceux et celles qui n'étaient plus là. Puis, entendant la servante qui, avant de partir, fermait à clé l'armoire de la chambre voisine, l'armoire où elle serrait ses coiffes, ses deux chemises, son livret de caisse d'épargne et les lettres des amies de Pleuven, il se tint bien droit, les bras croisés, devant la porte.

— Eugénie?

Elle vint, étonnée, intimidée du grand air d'autorité qu'il avait. Pour la première foi?, et la dernière, il la tutoya :

— Écoute, rends-moi service, toi qui vas me laisser.

— Je veux bien.

— Passe parKerjan; ne parle pas à d'autres, pas à la mère, pas aux valets : parle à Marie. Tu lui diras que je n'ai plus personne, à Champdolent, pour me servir.

— Et vous croyez qu'elle viendra?

— Tu auras bien soin de ne rien lui dire de plus, Eugénie. Elle est tout de même ma lille; il faut qu'elle sache les malheurs qui m'arrivent. Quand tu lui auras fait ma commission, tu n'attendras pas la réponse.

— Si elle m'en donne une?

— Tu t'en iras quand même à Fouësnant, et tu pourras voir tes amies, toutes tes amies, et te confesser pour la fête de demain. Je ne suis pas pressé, comme un jeune, de connaître ce qui arrivera de moi et de mon bien. D'ailleurs, elle ne te fera point de réponse.

La fille sortit, en nouant le cordon de son tablier.

Jean Quéverne était seul à Ghampdolent. Ce

matin-là, jusqu'à dix heures, il travailla dans la pièce d'où l'on aperçoit la grande pommeraie de Kerjan, et aussi la voyette, fermée par une barrière, qui descend tout du long et qui mène au ruisseau. Du bout de la fourche égaillant le goémon mêlé de fumier, qu'on avait misen tas, à distance égale, sur la terre, il tournait la tête, souvent, du côté du vallon, et des aulnes, et de la lande qui monte au delà. « Eugénie entre à Kerjan, à cette heure... Elle doit chercher Marie par les étables, ou dans le grenier... Et maintenant les filles causent, bien émoyées... Je voudrais voir comment ma servante a dit adieu à Marie, et les mots qu'elle retourne dans son cœur... A présent, elle est bien sûr partie; elle va, elle va par les bois, se dépêchant pour trouver ses amies chez la repasseuse encore, ou chez le boulanger, ou flânant dans la rue, avant que la soupe ne les rappelle... »

Un peu après dix heures, il revint vers Champdolent, et, pensant que peut-être, tout à l'heure, une femme viendrait, la servante ou la fille,

— Dieu savait laquelle, — pour préparer le repas de midi, et qu'elle arriverait tard, et qu'il était bon de dresser le bois dans le foyer, il prit, sur son épaule, un rondin de bouleau blanc réservé pour la Noël, trois éclats de pin, deux brins de chêne et une poignée de bruyère sèche, qui avait encore de la fleur au bout des tiges. Dans la cheminée énorme, dont la moisissure du sol verdissait les assises, il disposa le tout, comme il convient, ayant eu soin de creuser en dessous la cendre toujours chaude. En vérité, il avait l'esprit tout en songe. Il écoutait le vent. Il regardait la vieille horloge, et, ne sachant que faire, remontait les deux poids jusqu'au haut de la boîte, de peur que l'aiguille ne s'arrêtât. Il ouvrait la porte de la chambre de Marie, et, s'approchant du lit, il enlevait l'oreiller du fils qui ne dormirait plus.

Pauvre cœur qui n'avait qu'un espoir bien faible! Mais cela suffit au grand courage. Jean Quéverne est retourné dans le chemin; il a dépassé la haie de son champ; il s'est appuyé sur la barrière de la voyette, près de la grande

pommeraie, et il regarde devant lui. Les aulnes n'ont plus de feuilles, depuis une semaine. La lande n'est point haute sur le coteau d'en face. Personne ne vient. Le vent seul passe. Le vieux chef ne se lasse point cependant de guetter celle qui peut encore descendre entre les mottes d'ajonc, rude arbuste, qui fleurit encore en octobre. Les hommes ont disparu des campagnes; les semailles sont finies: les filles qui portaient à l'épaule la poche de froment ou de seigle au quart pleine, ont repris leur place dans les fermes, autour du feu ou des paillers. Rien ne bougerait dans les champs, si le vent ne soufflait pas. La servante s'attarde au bourg. La femme qu'on espérait voir revenir, l'autre, par qui la closerie peut encore être sauvée, n'a pas voulu entendre; elle n'a pas eu pitié.

Elle vient cependant. Tout en haut de la colline, cette forme noire qui tourne avec le sentier, et s'approche de la haie, et commence à descendre, c'est Marie, c'est la femme de Pierre; elle tient leur fille par la main.

0 mon Dieu, mon Dieu, il y a des heures bénies dans l'épreuve de vivre!

La mère et la petite mirent du temps à descendre la pente et à remonter l'autre coteau, à travers le verger de Kerjan, et jusqu'à la voyette qui rejoint le chemin de Ghampdolent. Il était près de midi quand Marie frappa du doigt à la porte de la closerie. Jean Quéverne l'attendait au milieu de la salle, debout près de la table, chez lui. Il pensait à son gars qui aurait dû être là.

— Père, je ne suis pas venue plus tôt, — et elle montrait l'enfant, — à cause de la coiffe de Jeanne-Marie, qui ne pouvait pas rentrer chez vous sans son deuil. La lingère n'en a fini que ce matin.

Marie se tenait à trois pas de l'homme, et toute la maison était dans le silence.

— Je vous ai demandée parce que j'ai besoin d'aide. Mais vous, pourquoi êtesvous venue? C'est-il pour pleurer un moment?

— Non, pour travailler avec vous.

— Je ne suis plus jeune, je ne suis pas riche : c'est-il pour longtemps que vous revenez?

— Autant que vous vivrez, vous m'aurez avec vous.

Alors, il ouvrit les bras, et il embrassa la veuve de son enfant, sans plus rien dire. Et, comme elle commençait, tout de suite ménagère, de mettre de l'ordre dans la maison, la flamme jaillit dans le foyer, et couvrit la suie ancienne.

Depuis ce jour et cette fin d'automne, Marie habite à Champdolent. Nul ne l'entend se plaindre. Nul ne la trouve en faute quand le travail la demande. Jean Quéverne, à cause d'elle, ne parle plus de son malheur. Entre elle et lui, le nom de Pierre Quéverne n'est jamais prononcé. Le soir seulement, après la prière qu'ils récitent tous deux, selon la coutume, dans la minute où chacun se recueille et fait à Dieu sa confidence, l'ancien ne manque point d'ajouter :

— Donnez à mon Pierre la paix éternelle, et amenez-moi auprès de lui !

Et Marie, de son côté, n'oublie jamais de dire :

— Soutenez ma faiblesse, à cause de lui, qui fut meilleur que moi !

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