GEORGES, LÉONA
LÉONA
Pas si vite, Georges... j'ai un mot à vous dire.
GEORGES
Vous !... c'est vous!,.. Ahl je ne m'étais donc pas trompé !
LÉONA
Non, Georges... c'est moi qui ai acheté la terre qui est près de Monléclain, afin d'être plus près de vous; c'est moi que vous avez rencontrée tout à l'heure, et qui me suis cachée pour ne pas vous voir retourner dans votre maison... où vous vous tenez enfermé depuis deux mois.
GEORGES
Vous m'avez écrit pour me menacer... Vous m'avez donné des rendez-vous, et...
LÉONA, s'asseyant.
El vous n'y êtes pas venu. Ah ! les temps sont bien changés! Autrefois, c'était moi qui les accordais... mais alors je n'étais pas votre femme.
GEORGES
Ma femme!...
LÉONA
Je sais que vous ne me le pardonnez pas... et c'est là, de ma part, un tort irréparable.
GEORGES
MuiscnOi), que me voulez-vous?... de l'argent encore ? je n'en ai plus; je vous ai donné toute la forlune de ma mère, pour vous empêcher de déshonorer, en le portant, le nom que j'ai reçu de mon père.
LÉONA
Eh! bien, Georges, c'est précisément ce nom,
qui m'appartient aussi, que je viens vous demander...
GEORGES
Vous!.,, vous !.,. jamais! non jamais !... (A part.) Et Louise !... malheureuse Louise I...
LÉONA
J'y niels de la patience et de la bonté... Je m'adresse à vous, lorsque je pourrais le prendre ce nom.
GEO»€ES
Vous ne l'oseriez pas !... car vous savez, en pareil cas, madame, quelle est ma résolution... vous savez où je puis vous conduire... LÉONA, se levant.
A voire tour, vous ne l'oseriez pas !
GEORGES
En vérité ? Croyez-vous que, lorsque l'indigne courtisane qui s'appelle la comtesse de Beauval aura déshonoré mon nom en le prenant, j'hésiterai à y ajouler une honle de plus, en déclarant à la justice que cette femme... qui est la mienne, a été chassée de cheï le duc d'Héricy pour un crime infâme ?...
LÉONA
Eh ! mon Dieu I Georges, ne m'accablez pas si insolemment de mon passé !... Si mon crime a été de vous le cacher, le vôtre a été de me croire .
GEORGES
Ah! c'est trop d'impudence...
LÉONA
Non, monsieur, non... J'ai été bien coupable, n'est-ce pas ? Mais vous, lorsque votre père vous écrivait lettres sur lettres pour s'opposer à notre mariage, avez-vous été, vis-à-vis de lui, un fils soumis et respectueux?
GEORGES
Madame I...
LÉONA, toujours avec ironie.
Oui, oui, vous l'avez été en ce sens que vous répondiez à ses conseils et à ses ordres... par la soumission respectueuse d'un huissier.
GEORGES
C'est que je vous croyais encore, misérable I
Que n'avez-vous cru votre père ?
GEORGES
Et c'est vous qui me le reprochez !... LÉONA, d'un ton caressant.
Non... mais je vousrappelle qu'il est des heures où la passion égare les esprits les plus droils, les cœurs les plus honnêtes. Vou^ m'aimiez, alors... et vous avez été coupable... Qui vous a dit, monsieur, d'où est venu mon premier crime ?
GEOBGES.
D'où est venu voire premier crime!... Miiisl ne comprenez-vous donc pas qu'il peut venir une heure où je sei-ai fatigué de tant de honle ? où je la rejetterai loin de moi ?...
LEONA
Par un crime aussi ?... en me tuant?... Non, Georges... je suisplus juste pour vous que vous ne l'êtes vous-même. La main vous tremblerait à armer un pistolet ou à lever un poignard contre une femme. (Mouvement de Georges.) Ecoulezmoi bien, Georges : tout s'oublie, dans ce monde ; votre père, qui vous a tenu si long-temps éloigné de lui, vous a rappelé, depuis trois mois, dans sa maison... Je veux ma part de ce pardon...
GEORGES
Il me chasserait demain si j'osais le lui demander.
LÉOSA.
Georges, depuis deux mois que vous vivez enfermé dans votre maison, vous ne voyez rien, vous ne savez rien... maismoi, je veille, j'écoute., j'apprends.
GEORGES
Et qu'avez-vous appris, madame ?...
LÉONA
Que M. le comte d'Eslôvc, qui tonne si fièrement contre le déshonneur des autres, devrait porlcr un regard plus sévère sur sa famille; qu'il devrait se demander pourquoi M. de Monléclain, le héros des salons de Paris, vient s'enfermer dans la solitude de Machecoul, et pourquoi sa fille Lucile...
GEORGES
Tais-toi , misérable !... tais toi!... Car, plus imprudente que tu ne crois, lu viens de toucher au seul ressort qui puisse allumer en moi celte colère dont lu me crois incapable.,.— Piaille-raoi, insulle-moi si lu veux... mais que le nom de mon père ou celui de ma sœur ne sorte jamais de ta bouche avec un blâme ou une calomnie !... car, tu l'as dit, ce n'est pas à la loi que je te livrerais... c'est moi qui me chargerais de ton châtiment et du mien!... (Il sort précipliamment.)
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