scène
LUCILE
Mon frère.'... Louise!... mon frère !...
MONTÉCLAIN.
Miied'Eslève!...
LUCILE, surprise.
M. de MoDtéclain !... Ah! pardon, monsieur... vous n'avez pas vu Georges?.,,
MONTÉCLAIN,
Georges?... Vous savez jusqu'où l'emportent ses sombres préoccupations...
LUCILE
Il eût dû ne pas oublier que mon père n'est pas ici... J'étais avec M™e de Brias et ces dames; M. Brias est venu les prendre; elles se sont éloignées avec lui... En vérité, on dirait que tout le monde me fuit... Alors j'ai cherché Louise... Mais où est-elle aussi?...
MONTÉCLAIN.
Eh bien î mademoiselle, il faut tout vous dire... Louise n'a pu résister à l'entraînement de son cœur; elle a voulu absolument aller embrasser son enfant,
LUCILE
Ahl
Elle est à la Closerie des Genêts.
LUCILE
Mais elle va se perdre, monsieur !
MONTÉCLAIN.
Oh 1 rassurez-vous, mademoiselle, je veille sur elle et j'espère la sauver.
lUCÎLE.
Ahl si YOuâ faites cela, monsieur, s! yoos sau«
vez Louise... elle ne vous sera pas seule reconnaissante!
MONTÉCLAIN.
Ainsi , vous me saurez gré d'avoir achevé ce que vous avez si noblement commencé !
LUCILE
Ne savez-vous pas que j'aime Louise comme une sœur?
MONTÉCLAIN.
Et moi aussi, j'aime la fille de mon vieux et brave Kérouan ; pour épargner un chagrin à ce fier et austère vieillard, j'eusse donné ma fortune... Mais il y a de ces rapides pensées qui n'appartiennent qu'aux âmes du ciel... et si j« n'avais appris de vous que la bonté a ses inspirations comme le génie, j'aurais peut-être voulu sauver Louise... mais je ne l'aurais pas su...
LUCILE
J'ai fait ce que Dieu ordonne à tous ses enfans, monsieur... je n'ai pas condamné celle qui était tombée... je lui ai tendu la main pour la relever... C'était mon devoir, et cela ne vaut pas l'estime que vous en faites...
MONTÉCLAIN.
Je ne sais, mademoiselle, si, dans le monde où vous avez été élevée, on estime de telles actions seulement à la valeur d'un devoir accompli ; mais, dans celui où j'ai vécu, de pareils exemples sont si rares , qu'il faut me permettre de les vénérer comme les élans de la plus pure vertu.
LUCILE
Prenez garde, monsieur... en me louant avec cette exagération d'une chose si simple , vous paraissez oublier que vous vous y êtes associé, et que la meilleure part de ces éloges doit vous revenir.
MONTÉCLAIN.
Non, mademoiselle, non ; car vous seule m'avez appris quel bonheur nous donne le bien qu'on fait aux autres... Ah ! vous ne connaissez pas cette société vaine ou fausse où j'ai vécu trop longtemps.... Imaginez-vous un homme enfermé depuis son enfance dans de vastes salons , éclairés de mille bougies ; il n'est pas aveugle, sans doute, il voit tout à la lueur de ces flambeaux factices, et il croit tout connaître sous son véritable jour. .. Mais vienne un moment où les portes s'ouvrent, où les tentures tombent, où les obstacles s'écartent, et qu'un rayon de pur soleil jette tout à coup sa resplendissante lumière parmi ces pâles clartés... alors tout lui semble différent, tout s'éclaire pour lui d'un jour nouveau. Le faux éclat disparaît avec les fausses lueurs , et la naïve vérité reprend sa splendeur avec sa véritable lumière... Voilà ce qu'un rayon de vous a fait dans mon âme... Je connais maintenant ce qui est beau,., et vous devez comprendre que je vous en remercie.
LuciLE, émue.
Abl monsieur... monsieur... pourquoi me dire tout cela?
MONTÉCLAIiX.
Pourquoi ne VOtis diràî-je pas ce qiii est Vrai f Est-ce donc vous manquer de respect ?
LUCILE
Je ne veux pas discuter à ce sujet, monsieur... Je veux croire que le respect que vous me téiaoignez est sincère , cl je suis trop franclie pour ne pas avouer que je m'en sens honorée... Mais permetlez-moi de vous adresser une prière : — Je puis encore pleurer avec Louise... mais vous seul pouvez la sauver tout à fait... Laissez-moi donc remellre entre vos mains l'achèvement d'un bienfait où nous ne pouvons plus être unis.
MONTÉCLAIN.
Vous répugne-t-il donc parce que j'y suis mô.lé?...
LUCILE
Je neci-ols pas tous l'avoir montré, monsieur... (Avec embarras.) Mais vous n'ighoreZ pas les opinions de mon père...
MONTÉCLAIN.
Et vous les partagez, sans doute?,..
Dans ma position , monsieur, on ne jugé pas, on obéit.
MONTÉCLAIN.
Et dans la ntiienne , mademoiselle, on comprend que celle obéissance est une cotidaninalion.
LUCILE
Non, monsieur de Monléclain... je ne veux pas que vous l'entendiez ainsi. Quoique je n'accepte pas tout ce que vos paroles ont de flatteur, j'aime à croire que vous m'avez assez bien jugée pour reconnaître que je sais avoir une opinion et une volonté personnelles. Celle volonté, monsieur, elle est avant tout d'obéir à mon père, et d'accepter pour son bonheur tous les sacriOces qu'il voudra m'imposer... mais elle n'est pas de répondre par un dédain immérité à un homme que, pour ma part, je n'ai appris à connaître que par son dévouement pour une amie , et par son respect pour moi... et maintenant...
(Elle le salue, et laisse tomber la dernière fleur de
son bouquet ; Montéclaiu s'en empare avec un élan
passienné.)
MONTÉCLAIN.
Maintenant, mademoiselle, je sauverai Louise... et peut-être est-ce à voire père que j'irai en demandcf la iMécorapense...
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