‹ La Cochinchine religieuse (volume 2)Chapitre 53 sur 62 · LETTRE DU ROI DE COCHINCHINE AU ROI D ANGLETERRE · texte numérisé non relu

LETTRE DU ROI DE COCHINCHINE AU ROI D ANGLETERRE

Sire,

La distance oii mes États se trouvent de ceux de V. M. ne m'a pas permis jusqu'à présent d'avoir avec elle des rapports directs. Malgré tout le désir que j'en ai, je n'oserais pas encore commencer, si une affaire que j'ai avec le commandant général pour V. M. au Bengale, ne m'y donnait occasion. Du temps des Hollandais, j'envoyais tous les ans des vaisseaux à Batavia, Malacca et jusque dans l'Inde, pour

y acheter les armes et autres munitions de guerre dont je me trouvais avoir besoin. Depuis que les escadres victorieuses de W M. se sont emparé des possessions hollandaises, j'ai continué les mêmes envois. Les généraux et le gouverneur de Malacca y ont connu mon pavillon et n'y ont mis aucun obslark. Ce n'est qu'en 1796 que cette bonne intelligence a été interrompue. Y. M. verra par la lettre ci-jointe, que j'écris à son gouverneur général du Bengale, l'affaire dont il s'agit. La f^rande réputation d'équité qu'a Votre Majesté ne me laisse aucun doute sur le succès de ma réclamation. Pour intéresser davantage V. M., je vais lui dire un mot de ce qui me regarde. Il y avait plus de deux cent vingt ans que mes ancêtres gouvernaient paisiblement la Cochinchine, lorsque à Toccasion de soulèvements intérieurs et d'une guerre avec les Tong-kinoîs. leurs États ont été entièrement envahis. Appelé pour leur succéder, avec le secours de l'empereur du ciel et par l'attachement de mon peuple, après bien des travaux, je suis enfin parvenu à en recouvrer à peu près la moitié. V. M. ne doit pas ignorer le grand intérêt que Louis XVI, d'heureuse mémoire, roi de France, prit autrefois à mes affaires. C'est ce grand roi qui, avec sa bonté si connue, accueillit mon fils dans un temps de détresse. C'est lui qui en prit soin et me le renvoya comblé de ses bienfaits. Il ajouta à tout cela des secours considérables qui déjà étaient arrivés dans l'Inde; s^ils ne sont pas arrivés jusqu'à moi^ ce n'est qu'à mes malheurs que je puis m'en prendre; c'est le ciel qui ne l'a point permis. Si ce monarque avait eu un règne plus long et plus heureux, il y a déjà longtemps que je serais en paix dans toutes mes possessions de mes aïeux. La reconnaissance dont je suis pénétré me le fera regretter et pleurer à jamais. Toutes les fois que je me rappelle ses vertus et sa grande âme, je cherciie s'il serait possible de trouver quelque moyen de faire connaître mes sentiments pour lui; mais chaque fois je reste inconsolable de voir que la position de mes propres affaires,

et surtout le grand éloîgnement ne me laissent que des vœux stériles pour les rejetons de son illustre famille. Mon cœur ne sera satisfait que quand je les verrai en possession de Théritage de leurs ancêtres. Je n'ignore pas que V. M., Sire, était intimement unie avec le grand Louis XVI. J'ai souvent entendu dire qu'au milieu de ses prospérités, il avait eu en V. M. le plus fidèle ami et le plus zélé défenseur, et que, même depuis que le crime nous Ta 6té,, V. M. a encore fait les plus grands efforts pour venger sa mort. La gloire, Sire, que la Grande-Bretagne s'est acquise en cette occasion, n'a pas seulement excité Tadmiration de toute l'Europe, elle est encore venue ravir nos suffrages jusqu'au fond de l'Orient. J'ose espérer que comme le tireur qui, pour épargner la maison, n'ose tirer le corbeau qui est perché dessus, ainsi V. M., en considération du grand Louis XVI, voudra bien s'intéresser à mes malheurs et m'accorder son amitié. Le plus grand bienfait que V. M. pourrait me faire dans les circonstances où je me trouve, serait de donner des ordres à ses différents commandants dans rinde, afin qu'ils pussent permettre à mes envoyés d'y acheter toutes les armes et autres munitions de guerre dont j'ai le plus de besoin. S'il était possible de m'y procurer dix à vingt mille bons fusils de munition, je me croirais assez muni pour n'avoir plus beaucoup à désirer. Il y a quelques années que les ambassadeurs que V. M. envoyait dans la Chine ont abordé à un des ports de la Cochinchine ; malheureusement pour eux, ils n'y ont trouvé que mes sujets révoltés, qui sont encore en possession de cette partie de mon royaume. Si j'avais été assez heureux pour les rencontrer, je n'aurais pas manqué de leur témoigner les sentiments du respectueux attachement dont je suis pénétré pour V. M. Il me resté une crainte dont je dois faire part à V. M., c'est que les négociants de l'Inde, avides de gain, aillent porter des armes à ces fameux rebelles qui écrasent mon peuple depuis plus de vingt ans. Ce serait alors donner du secours aux méchants et

dos ailes au tigre. Je supplie Voire Majesté de vouloir bien en faire une défense expresse, afin que le méchant soit anéanti comme il le mérite. Éloigné de V. M. de mille et mille lieuivs de distance, je ne puis lui parler avec autant d'ouverture que si j'étais en sa présence.

La 59® année de Canh-hung, le 13** jour de la 10® lune (20 novembre 1798). — Lettre scellée du sceau du roi Gialong et du sceau des armes de Cochinchine.

LETTâE DU ROI DE COCHINCHINE AU GOUVERNEUB GÉNÉRAL DES POSSES- SînNS ANGLAISES DANS l'inDE POUR SE PLAINDRE DE LA PRISE DE L AJIMIDE.

Milord,

J'ai appris avec la plus grande surprise que la frégate ang-laîse Nom-Such, commandée par le capitaine Thomas, sY^aiL emparée, contre le droit des gens, du vaisseau VArmi fie, commandé par un de mes officiers, Laurent Barisy, que j'avais envoyé dans les différents ports de llnde pour ai^beter pour mon service des armes et autres munitions de guorre. Ce capitaine, croyant pouvoir tout braver, parce qu'il était le plus fort, a amené mon pavillon et hissé en sa place colui de la Grande-Bretagne; il a, sans procès-verbal, sans senti nce d'amirauté, vendu ce vaisseau, sa cargaison, et s'est approprié les sommes qu'il en a retirées. Il a, contre la foi publique, le droit des nations et au mépris des lois de la sociéré, intercepté les lettres scellées du sceau de mes États, que j ailressais au général Anker, gouverneur de Tranguebar et à M. Couperus, ci-devant gouverneur de Malacca pour la nation huljandaise. Cette conduite si injuste est restée impunie ; les réGlamations réitérées du capitaine Barisy auprès du comman-

dant général et du conseil royal de S. M. britannique au Bengale sont restées sans fruit. Je n'ai pas besoin df^ vous faire observer, milord, que je ne m'attendais pas à un pareil procédé. Je n'ai eu jusqu'à présent aucun démêlé hoslile avec aucune nation d'Europe. Si j'ai eu quelques rapports avec quelques vaisseaux qui en venaient, ce n'a été que pour Iq favoriser, autant que les circonstances ont pu le permettre. Je vous écris donc celle-ci pour vous demander quel moUf a pu autoriser le capitaine Thomas dans la conduite de pirale qu'il vient de tenir. Je vous prie de faire faire à mon pavillon la réparation que les lois anglaises exigent en pareil cas. Je demande la restitution de mes lettres et autres papiers de ma chancellerie trouvés à bord du vaisseau VArrnide. Je demande , de plus, le prix de ce vaisseau, de sa cargaison et une indemnisation estimée par la voie de la justice, de tous les dommages et intérêts. Le colonel Olivier et le capitaine Barisy sont munis de pouvoirs pour suivre cette affaire jusqu'à pleine et entière satisfaction. Je vous prie de croire, milardj que si je vous écris sur cette affaire, c'est uniquement k cause du respect profond que j'ai pour S. M. le roi de la Grande- Bretagne. Vous devez sentir que si je voulais me dédommager parla voie de compensation, j'en trouverais facilement les moyens.

La 59" année de Canh-hung, le 13* jour de la 10' lune (20 novembre 1798). — Scellé du grand sceau de mes armes.

ORDRE A àf. BARISY RELATIF A LA RÉCLAMATION DE l'aHMIDE.

S. M. ordonne au §ieur Barisy, officier à son service sous le titre de Kham sai cai doi thieng tin hau, de partir anssilôl

pour rinde, sur le vaisseau de S. M. Loan phi tien tan y et d y porter avec lui cinq paquets de lettres royales. Cette mission remplie» il attaquera en justice le capitaine de la f-égale anglaise Nom-Such nommé Thomas, sur la prise injuste du vaisseau YArmide, appartenant à S. M. Il demandera la réparation de rînjure faite au pavillon de S. M. et la restitution des lettres royales et autres de la chancellerie du roi soustraites par le capitaine Thomas. Il exigera le prix du vaisseau YArmide y de sa cargaison et tous les dommages et intérêts. Il remettra toutes ces sommes entre les mains des agents de S. M. Hanops et Stevenson, négociants à Tranguebar, pour en acheter un vaisseau, des armes et autres munitions de guerre, qu'il amènera aussitôt ici. Il lui est enjoint d'exécuter ces ordres avec la plus grande exactitude et d'y mettre toute la célérité qui sera du bien du service. Qu'il reçoive cette mission avec respect.

La 59* année de Canh-hung, le 13* jour de la 10* lune. 20 octobre 1798. — Scellé du grand sceau.

LETTRE DE M. OLIVIER A M. D'aGUITON ESQUIRE, SUR LE MEME SUJET

Je vous écris pour vous faire connaître que le roi de Cochinchîne m'ayant envoyé auprès des gouvernements anglais et danois pour traiter de plusieurs affaires importantes, m'a expressément ordonné entre autres de chercher ce qu'était devenu le navire YArmide^ commandé par le capitaine Barisy ; le long délai de ce bâtiment ayant fait naître l'idée qu'il n'eût péri malheureusement. J'ai été surpris d'apprendre à Malacca que ce navire avait été pris et emmené à Tîle du prince Wabs. sous le pavillon anglais ; n'ayant pu avoir de plus amples

informations dans cette place, j'ai été obligé de me. détourner de mon voyage, pour aller à Pinangy recueillir des détails plus circonstanciés, et j'ai été bien étonné d'y recevoir non seulement la confirmation de cette arrestation, mais d'y apprendre encore qu'on y avait vendu le dit navire avec sa cargaison et dispersé l'équipage tant malais que cochinchinois. Arrivé à Tranguebar, j'ai su de plus que, sans égard au respect dû aux tètes couronnées, Ton avait saisi, ouvert et détourné les paquets de lettres du roi de Cochinchine. Ce prince ne m'a donné aucun ordre relativement à des cas si imprévus, n'ayant pu s'imaginer que son pavillon fût exposé à être insulté par aucune nation européenne, son désir étant de faire fleurir le commerce dans ses États, en conservant une bonne harmonie avec toutes les puissances, principalement avec la nation anglaise. Jusqu'à présent le bon accueil que les gouverneurs de Madras, Malacca, Batavia, Manille etTranquebar se sont empressés de faire en différentes circonstances aux navires du roi de Cochinchine, qui ont eu pareillement à se louer de leurs excellences les amiraux Stéphenston, Rainier, Sercé, etc., dans divers passages, avait détruit dans^resprit du roi cette certaine méfiance assez générale parmi les princes orientaux, et l'avait encouragé à chercher à unir ses intérêts avec les puissances dont il pouvait recevoir les plus grands avantages. C'a été d'après ces principes que le roi de Cocbînchine s'est toujours fait une loi de bien recevoir les divers bâtiments qui sont venus dans ses ports. Aussi S. M. ne s'est jamais douté que l'on eût arrêté le navire VArmide. Ce bâtiment a été rencontré cinq années consécutives parles vaisseaux de guerre de toutes les nations, le même capitaine le commandant ; il a toujours été reconnu comme neutre ; quelle peut donc être la raison qui empêche aujourd'hui de le regarder comme tel? Je vous recommande par celle-ci de maintenir vigoureusement les légitimes droits de S. M. fondés sur Téquité? Je suis, etc.

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