‹ La collection Kelekian. Étoffes & tapis d'Orient & de VeniseChapitre 1 sur 4 · LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX-ARTS

Émile LÉVY, Éditeur

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'histoire du tissu offre le tableau le plus complet et le plus fidèle des vicissitudes de la civilisation à travers les âges, de ses progrès, de ses déclins. Les étoffes fournissent sur les goûts, les modes, les mœurs, les métiers, les arts du passé des documents de la plus haute valeur. Aussi, nombre de savants écrivains se sont-ils occupés d’étudier la fabrication et la décoration des tissus depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. La tâche était ardue. Peutêtre aucun de ceux qui l’ont tentée n’y a-t-il pleinement réussi. Il existe encore trop de lacunes, trop d’obscurités, trop d’incertitudes sur les points essentiels pour ne pas se trouver exposé à des mécomptes et à des erreurs en cherchant à suivre méthodiquement le développement de cette industrie occupant encore une des premières places dans la vie des nations. Et tout d’abord, il importerait fort de ne pas négliger les documents écrits, de dépouiller les auteurs anciens, de compulser les archives publiques, car aucun élément d’information n’est à négliger. Comment reconnaître, sans avoir pour guides des textes formels, les soieries persanes des étoffes dites de Brousse de celles de Sivas, de Konia, de Kaïsserich. A la rigueur, une étude minutieuse permettrait de discerner les tissus de provenance persane ou arabe des soieries de fabrication italienne, espagnole ou grecque; mais à quels signes particuliers les velours de Scutari se distinguentils des velours d’Asie-Mineure, de Van, de Syrie, ou même de Venise? Comment savoir que telles étoffes sont arméniennes? On affirme qu’il en a existé. Quelle valeur en ces matières attribuer aux affirmations catégoriques des connaisseurs les plus réputés? De tous côtés, le doute et l’incertitude. Jamais de preuve formelle, catégorique. D’autre part, qui pourra expliquer les textes anciens, qui osera les interpréter? Et dans cet immuable et mystérieux Orient, où les traditions se perpétuent sans altération pendant une longue série de siècles, comment déterminer les différentes phases de la fabrication. Comment sait-on qu’une étoffe persane remonte à l’an 1000 ou à l’an 1200? Celui qui affirme l’âge de ces fragiles débris ne s’expose-t-il pas à de fâcheuses méprises?

Dans cet état d’ignorance à peu près absolue, une seule ressource reste à la disposition des chercheurs prudents désireux d’introduire quelque méthode dans la classification des étoffes vieilles de plusieurs centaines d’années. Il convient

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simplement de rassembler, de rapprocher, de comparer le plus grand nombre d’échantillons divers, de types caractéristiques, de déterminer et de fixer, si possible, le lieu de leur origine, ou tout au moins, l’endroit de leur découverte. Il ne reste guère que ces moyens empiriques et assez incertains de soulever le voile sous lequel se cachent les origines d’une des industries humaines les plus anciennes, les plus universelles. Il faut se résigner à ne rien savoir de certain avant longtemps, tout en amassant sans relâche des matériaux et des points de comparaison.

Or, il y a un demi-siècle à peine que cette étude a été entreprise. On ne se doutait guère, il y a soixante ans, de l’immense intérêt qu’offraient ces fragments dédaignés. La création de musées de tissus date d’une quarantaine d’années au plus.

Les progrès continus de la photographie et aussi les résultats acquis dans l’impression en couleurs sont venus contribuer puissamment au progrès de nos connaissances en ces matières. Les reproductions des pièces originales rendent maintenant avec une fidélité parfaite les tons passés, les moindres accidents, la contexture même de l’étoffe. Ces publications se sont mulipliées en ces dernières années, mettant entre les mains de tous les travailleurs, de tous les industriels les modèles les plus rares et les plus originaux. Est-il besoin de rappeler les ouvrages reproduisant les types principaux des plus célèbres collections en ce genre? Tandis que M. Raymond Cox, le savant directeur du musée industriel de Lyon, publiait en 1900, à l’occasion de l’Exposition universelle, sous les auspices de la Chambre de Commerce, une superbe série de planches sur les types anciens et modernes exposés dans le musée technique de la Ville, M. le Docteur Julius Lessing, qui, depuis de longues années, fait une étude approfondie de la décoration des soieries, et qui a formé à Berlin la plus belle collection actuellement existante, donnait au public les premières livraisons d’un magnifique ouvrage réalisant d’immenses progrès sur tout ce qui a paru jusqu’ici. Pour compléter les notions acquises, des fouilles sont entreprises dans toutes les contrées de l’Orient, notamment dans ces grandes nécropoles égyptiennes ayant conservé intacts les trésors plusieurs fois séculaires qui leur avaient été confiés. Le respect de la tombe n’arrête plus la curiosité de la science; les sanctuaires les plus vénérés ne lui dérobent plus leurs secrets. Cette ardente recherche arrivera-t-elle enfin à faire la lumière? Il est permis d’en douter. Il manquera toujours des textes positifs, explicites, pour nous renseigner sur la situation, sur la date des grands centres de production.

Pourtant de sérieux résultats restent acquis. Il s’agit de continuer et d’étendre l’enquête entreprise. Répandre la connaissance des grandes collections publiques, c’est quelque chose; il faut faire plus encore. Bien des pièces uniques, enfouies dans des collections privées, restaient par cela même inabor-

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dables. Il importe de les mettre à la portée des chercheurs et des érudits, soit par des expositions, soit par des publications accessibles aux amateurs. Et déjà plusieurs collectionneurs se sont piqués d’émulation. Loin de cacher leurs trésors avec un soin jaloux, MM. de Farcy, d’Angers, le docteur Forrer, de Strasbourg, M. Paul Blanchet ont mis à la disposition des travailleurs de somptueux albums où les broderies, les toiles imprimées, les tissus anciens, enfin tout ce qui compose leurs riches cabinets est soigneusement décrit et reproduit par les procédés les plus perfectionnés De semblables initiatives méritent d’être encouragées. Rien ne saurait mieux aider aux progrès de la science.

C'est une publication de cette nature qui est présentée aujourd’hui aux curieux et aux artistes. La collection d’étoffes orientales, commencée depuis longtemps et sans cesse accrue par M. Kelekian, est certainement une des plus considérables, une des plus riches en types variés qu’un amateur ait formées depuis longtemps. C’est l’avis du connaisseur le plus compétent en ces matières, du Dr Julius Lessing. Composée surtout de tapis et de soieries persanes du XV0 et du XVIe siècle, la collection Kelekian offre, avec une réunion rare de motifs décoratifs, une série unique de colorations à la fois brillantes et d’une harmonie exquise. Celui qui examinera de près ces dessins si différents au premier abord, constatera que la plupart se rapportent à un nombre assez limité d’éléments primordiaux. Le médaillon ovale, allongé en pointe et entouré de galons plus ou moins historiés, constitue une des formes les plus habituelles de la décoration. Tantôt le croissant apparaît; tantôt le disque intégral de la lune devient le point de départ de tout l’ensemble. Que de combinaisons ingénieuses renouvellent sans cesse le dessin! Quelle inépuisable imagination chez l’inventeur des modèles! N’y aurait-il donc pas moyen de grouper, sous un certain nombre de compositions types, cette multitude infinie de formes, obéissant toutes à des lois géométriques bien arrêtées? Sous une apparente confusion, la symétrie ne tarde pas à se manifester à un œil attentif. Tous ces caprices se soumettent à des règles étroites, dont une étude attentive arriverait à déterminer la formule. La flore et la faune du pays jouent ici un rôle capital. L’une et l’autre sont très librement interprétées par des artistes d’une étonnante imagination. La collection que nous avons sous les yeux renferme des échantillons caractéristiques des combinaisons infinies de ces multiples éléments. La figure humaine y occupe aussi sa place en dépit des prohibitions du Coran. Tantôt, nous voyons des chasseurs poursuivre le lion ou le daim dans des chevauchées effrénées; ailleurs, un grave personnage à turban pyramidal, paraît debout, un faucon sur le poing, un flacon à la main. Autre part, le triomphe du guerrier persan sur son ennemi séculaire, le Mongol à demi sauvage, se présente sous la forme d’un cavalier portant en croupe un jeune

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garçon et tenant l’extrémité d’une corde à laquelle est attaché un Kalmouk. avec de longues moustaches et vêtu de la robe chinoise constellée de broderies. Puis, c’est un semis de plumes chatoyantes, tout un monde aérien de paons, de perroquets, de papillons, d’insectes bizarres. Sur d’autres fragments, des palmes croisées dans une confusion voulue se détachent sur un fond rosé d’une douceur infinie. Comment décrire ces fouillis d’animaux fantastiques où chevaux, chiens, lions, lapins se mêlent à des feuillages contournés dans tous les sens, et au milieu duquel le pélican jette sa note éclatante. Ce serait une tentative irréalisable de chercher à rendre le charme et l’éclat de ces tons si brillants encore après tant de siècles. Le temps n’a fait qu’atténuer la vivacité des couleurs en leur prêtant une patine harmonieuse et discrète. Quels secrets possédaient donc ces Orientaux pour assurer à leurs teintures une pareille durée, quand les découvertes de notre science si vantée n’ont souvent produit que des résultats bien éphémères?

Voici encore de merveilleux échantillons de ces splendides tapis à haute laine dans la fabrication desquels la Perse et les pays voisins restent sans rivaux. Malgré les fatigues d’un long usage, ces fragments gardent un éclat d’une magnificence que l’impression est parvenue à rendre à merveille.

C’est par des publications soignées et fidèles comme celle-ci, nous ne saurions trop insister sur ce point, qu’on vulgarisera la connaissance et l’admiration de ces arts de l’Orient dont nous resterons toujours les tributaires. Il faut savoir gré à l’homme d’un goût très raffiné qui a formé avec une persévérance inlassable, ce superbe ensemble de modèles soigneusement triés. Mais quel dommage si cette réunion de chefs-d’œuvre devait être dispersée en vente publique ou partir pour des pays lointains, sans laisser un souvenir en quelque sorte impérissable de son existence! Il était bon qu’un éditeur entreprenant consacrât par une publication durable, le souvenir de ces merveilles. M. Émile Lévy, qui rend chaque jour de signalés services à l’art par la reproduction des chefs-d’œuvre temporairement assemblés dans des grandes expositions, n’a pas hésité à se charger de cette tâche utile. Il s’est acquis ainsi de nouveaux titres à la gratitude des artistes et des travailleurs, en vulgarisant ces précieux spécimens de l’art oriental, en mettant à la disposition des collectionneurs un album dont la place est marquée dans tous les Musées, dans toutes les Écoles d’art décoratif, dans tous les centres industriels et artistiques.

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