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La collection Warneck

l est dans nos galeries antiques au musée du Louvre , une heure particulièrement douloureuse : heure de souffrance , dont la lugubre arrivée nous serre brutalement la gorge de cette même angoisse qui nous étreint en voyant pâlir soudainement quelque ami très cher sous le choc subit Lune douleur profonde et inattendue. C'est l'hiver, lorsqu il fait froid, noir et triste au dehors, lorsqu'un ciel bas et maussade roule sur la cité le lourd linceul mouvant de ses nuages, dont le gris cotonneux se nuance de jaune sale et de teintes de plomb, lorsque la Seine limoneuse, bouleversée de tourbillons inquiétants et de remous malpropres, heurte pesamment les piles de ses ponts, lorsque, tantôt gémissant comme un enfant qui pleure, tantôt hurlant comme une bête mauvaise, le vent se brise à tous les recoms de la cour du Louvre et lorsque, sous la chute sans fin de la neige, une nuit hâtive précipite la fuite du peu de jour qui filtrait à travers les hautes fenêtres. Par les vitres, au loin, sous ï éclievèlement des nuages affolés, Paris s'étend

LES DIEUX EN EXIL

blanc de neige sur les toits , noir de boue dans les rues, Paris frileux et glacé, morne et trempé, et, à l'horizon tout proche sous ces voiles de deuil, les flèches de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle semblent deux mâts de navires qui bravent la tempête. Dans la pénombre grandissante des galeries désertes , où sonne d’un écho singulier le pas de quelque visiteur attardé et sous les voûtes desquellesva bientôt traîner la complainte languissante des gardas annonçant que l’on ferme , les Antiques s ennuient.

Tristesse puissante des choses qui rêvent en silence !

Les voûtes du re\- de- chaussée , auxquelles, sous la Ligue, on pendit un jour trois membres du Comité des Sei^e, sont hautes et sombres, et les cariatides de Jean Goujon, filles du sol de France , semblent plaindre affectueusement lesbeaux athlètes de la Grèce, les empereurs de Rome , les héros et les dieux dont la nudité, si éclatante sous le ciel d’Orient , frissonne douloureusement dans la chaleur sèche , dure et chargée de suie, que vomissent mécaniquement les bouches du calorifère. Au premier étage, les Tanagra et les Myrina immobilisent leurs gestes mutins dans le cercueifde verre des vitrines, tandis que sur les panses des vases alignés en longues processions , les spirituelles Athéniennes et les vaillants tueurs de monstres poursuivent sans entrain et par habitude le geste commencé voici deux mille années.

Et par les vitres embuées , les Vénus et les Mars, les

Jupiters et les Artémis, les Eros et les Minerves, abandonnés dans la solitude de leurs galeries, regardent tourbillonner sans fin les flocons de neige sous le ciel sombre qui s’assombrit d'instant en instant ; ils songent au passé lumineux, aux chaudes tendresses dont on les entoura sous des deux plus cléments ; ils songent aux amis disparus des temps abolis ; ils songent à la Méditerranée bleue, dont les flots chantent

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une si belle chanson, aux courses éclatantes du soleil dans l’azur des deux ; ils en viennent meme à regretter les heures mauvaises où des mains vandales osèrent profaner leur beauté ; et leur frisson se fait d'autant plus aigu, que la douleur présente s’aggrave du regret déchirant de la patrie perdue.

Pauvres dieux en exil ! sous la nuit tragique qui tombe, définitive, noire, implacable, noyant d'ombre et de deuil les galeries du musée, on les entend se redire entre eux la plainte déchirante de Baudelaire et demander en grâce que quelqu’un prenne « pitié de leur longue misère ».

Cette même heure dolente et sinistre, cette heure d’infinie désespérance, cette heure de froid , de deuil et de glace qui est dure aux exilés comme elle est dure aux miséreux, et qui fait communier dans une même souffrance les détresses des corps et les détresses des âmes, ce n’est pas seulement sur les collections du vieux Louvre qu elle s’abat comme un funèbre oiseau noir. Il y a des dieux en exil dans d’autres maisons du grand Paris et l’antique demeure royale ne les réunit pas tous dans ses larges salles. Mais par un phénomène étrange, dans les collections privées, ce mal du pays qui, dans les soirées d’hiver, dévore plus âprement qu’à d’autres moments les habitants du grand palais, paraît atténué; et cette aigre souffrance est comme enveloppée d’une sorte de mélancolie tendre au charme de laquelle il est impossible de ?ie pas se laisser doucement prendre le cœur. Là, lorsqu'au dehors les vents rugissent, lorsque laneige recouvre balcons et gouttières et que, comme une 7narquise coquette du temps passé, Paris se poudre à frimas , les dieux, les déesses et les héros, voisinant sans aucun souci de l’étiquette, sentent moins le grand frisson noir du dehors dans la chaude atmo-

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sphère de familiale intimité où les a conduits un destin plus amène.

Ici, point de classements méthodiques , comme ceux qu’exigent les chapitres des manuels; point de séries pédagogiques; nous ne sommes pas en classe, mais en famille. Sans souci du cérémonial qu’imposent aux musées les nécessités de l’instruction, on voit la tête en marbre d’une déesse sourire affectueusement de son socle en velours rouge à un groupe de Myrina, deux petits amoureux qui depuis vingt-cinq siècles se disent tendrement : « Je t'aime! », et derrière qui, dans la pénombre, un imposant guerrier de bronze cambre le torse et tend la jambe, tandis que, sombres et sévères, sur une ciste étrusque deux personnages portent un guerrier dont la Parque a compté les jours. Les vitrines n’ont point cet aspect rigide des ébénisteries officielles ; ce sont des armoires douillettes, confortablement tendues d’étoffes moëlleuses aux teintes passées ; ce sont des nids , de doux nids de repos, qui offrent la bonne hôtellerie où s’abritent sans souci les pauvres œuvres blessées.

Ici, les statues, statuettes, figures et figurines, bronzes ou terres cuites, ne sont point en représentation ; aussi n’ontelles point ces moroses figures d’ ambassadeurs des temps passés qu’ont trop souvent leurs sœurs des musées ; elles descendent volontiers de leurs piédestaux et se mêlent en souriant à la vie de famille. Dehors il fait noir , rude, sauvage ; mais dans cette auberge bénie il fait doux et tiède , les lampes éclairent d’une lumière égale; dans l’âtre, le feu craque et crépite ; la vie circule : évidemment la patrie est loin et le regret cuisant, mais on, a là de si bons amis que sans oublier ce qu’on a perdu, on goûte ce que l’on a. Les amis ne suppriment pas l'exil, mais ils aident à le supporter, ils en atténuent le fardeau. Dans ! atmosphère familiale.

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dans l’ambiance affectueuse et vivante, les petites âmes fébriles et peureuses s apprivoisent , elles se montrent timidement d’abord, puis, rapidement familiarisées avec les êtres et les choses, deviennent bonnes camarades, discrètes confidentes, précieuses compagnes que bon s’habitue vite à mêler à toutes les joies et à toutes les tristesses, que l’on sent avec bonheur voleter doucement dans ï air autour de soi et qui vous rendent au centuple en jouissances raffinées l’ affectueuse hospitalité quon leur a donnée libéralement.

Amies sans défaut, fidèles sans défaillance, ces petites âmes que chaque créateur, par le fait de sa création, attacha pour jamais à son œuvre, s’épanouissent librement en une exquise floraison. Dans nos admirables musées, c’est par de savantes déductions que les œuvres antiques se rapprochent de nous, en dépit du large et profond fossé qu’ont creusé les siècles en coulant ; dans les collections particulières, c’est sans ordre, en pures inductions, par la force de l’amour, que ces mêmes œuvres révèlent la mentalité inspirée de leurs auteurs à nos âmes enfiévrées. Malgré ces siècles d’intervalle, ce sont pour nous des amies précieuses et dévouées : dans le travail ou dans le repos, elles sont toujours là, prêtes à nous soutenir, à nous réconforter, chacune déployant les grâces de son petit être pour charmer les regards et récréer l’esprit. Ce gros marchand besacier qui, si comiquement, se gratte le menton, n envoie-t-il pas vraiment à notre adresse le large rire qui lui ouvre la bouche ? N’ est-ce pas pour rappeler à propos les puissances infinies de la volonté et ï omnipotence de l’énergie, que ce buste romain de Boscoreale darde à travers la pièce son regard intrépide? Et tandis que le Zeus de bronze olivâtre laisse tomber une expression de bonté pitoyable sur les grâces mignardes d’une Tanagréenne dont la mutinerie coquette drape déli-

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cieusement les formes sveltes sous un large manteau flottant, — il me semble voir réellement tournoyer, dans ï enivrement d’un rythme hiératique, la danseuse aux gestes divins, quun modeleur grec immobilisa dans la plus délicieuse des attitudes, — image fragile de quelque lointaine Isadora Duncan des temps helléniques .

Aussi, c’est une plainte encore, mais si atténuée! un chant bien plus doux, qui, dans les jours noirs et tristes, s’exhale des collections particulières, et, au lieu du cri tragique qu’il me semble entendre dans les musées, j’écoute ici une harmonie mélancolique certes, mais d’une mélancolie dont le charme est infini, parce quelle glorifie les joies éternelles de la vie, de la santé, de la nature et de l’affection.

Les personnes raisonnables diront sans doute que ce sont là des songes, de vains songes de folie. Mais, quels qu’ils soient, il me plaît de les garder, de les garder précieusement et de les vivre, si c’est possible : car j’entends à mon oreille la Voix des Fleurs du Mal murmurer la parole rédemptrice qui console des ironies :

. Garde tes songes :

Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les Jous !

Et c’est pourquoi dans nos grands musées, si poignants en leur solitude, dans les collections privées, si douces en leur ambiance familiale , je me plais à venir rêver à l’heure où tombent les sombres nuits d’hiver, les nuits de froid et de neige : car je veux continuer à entendre la grisante harmonie qui des unes et des autres monte dans la pénombre, quand pleurent sur leur patrie absente les dieux en exil .

Georges TOUDOUZE

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