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CHAPITRE X

Panama et le canal de Panama. — Son histoire. — Son influence au point de vue économique et de l’avenir de la Colombie.

rar

Bien que Panama, aux yeux des nations qui l'ont reconnu comme État, ne fasse plus partie de la Colombie, il convient d’en parler ici. D'abord parce qu'en droit, cette soi-disant République n’est autre chose qu'un département révolté, ensuite parce que l'ouverture de son canal doit amener nécessairement une augmentation du trafic commercial de la Colombie et faciliter l'écoulement des produits des départements du Pacifique.

L’émancipation de Panama est une de ces iniquités dont l'Histoire n’a malheureusement eu à enregistrer que trop d'exemples. Ce n’est pas ici qu’il convient de

les énumérer, bien que certains rapprochements s’im-

posent, notamment entre l'intervention de la Prusse en 1864, quienleva au Danemark les duchés révoltés de Schleswig et Holstein, et celle des États-Unis qui prêtèrent main forte aux révolutionnaires de Panama, après avoir provoqué leur insurrection. La Colombie a été victime de menées rapides, que le président Roosevelet n’a pas cherché à dissimuler. Au cours d’une allocution prononcée à l’Université de Californie, il s’est exprimé en ces termes : « Le canal de Panama m'intéresse pour la raison que c’est moi qui l'ai mis en marche. Si j'avais suivi les méthodes traditionnelles et conservatrices, j'aurais envoyé au Congrès un document d'État plein de dignité, constituant probablement 200 pages, et le Congrès serait encore à en faire le sujet de ses débats ; maïs je m'emparai de la zone du canal, laissant au Congrès le soin de faire des discours; les discours continuent à marcher et le canal marche de compagnie !. »

Il serait trop long de reprendre dès l'origine l’histoire des négociations dont le canal de Panama fut l'objet. Rappelons seulement qu'après la déconfiture de la Gompagnie créée par de Lesseps victime des politiciens et d’une publicité ruineuse, beaucoup plus que des difficultés de la tâche entreprise — une nouvelle compagnie française fut constituée, 2. obtint le prolonge-

ment de la concession jusqu’en 1944. Mais les travaux

1. Leander E. Chamberlain, Un chapitre de déshonneur national, traduit avec l'autorisation de la North American Review, février 1912.

RL à

n’avançant pas, et l'expiration de la concession approchant, les actionnaires, plutôt que de tout perdre, acceptèrent de céder leurs droits aux États Unis pour 200 millions, si ceux-ci, qui hésitaient entre le canal de Nicaragua et le canal de Panama, optaient pour ce dernier. Le Sénat, en votant la loi qui décidait la construction d’un canal interocéanique, avait laissé au président le choix de la voie qu’il jugerait la meilleure. Le 28 juin 1902, le président Roosevelt contresigna la loi et adopta Panama. Mais tout n’était pas fini : restait la Colombie.

La Colombie était toute disposée à traiter avec les États-Unis, comme elle avait traité jadis avec la France, pourvu qu’on ne sortit pas du terrain commercial et que sa souveraineté fût intégralement maintenue. Dans la première note que les deux pays élaborèrent, la Colombie ratifiait le transfert de tous les droits de la Compagnie française aux États-Unis, et accordait une zone de 5 kilomètres de large, administrée par la République américaine, mais relevant loujours de la souveraineté de la Colombie, bien qu’elle dût rester neutre à perpétuité. Évidemment il pouvait y avoir là une source de difficultés, car un territoire neutre, placé sous le gouvernement d’un pays quelconque, n’est pas neutre au sens absolu du mot, par ce fait seul qu'il est dans la dépendance d’un État à l'exclusion des autres. Mais sur le moment cela paraissait tout simple, et avec l'indemnité de 30 millions comptant, et l’annuité de

1.250.000 francs accordés à la Colombie au bout de quatorze ans, il semblait que tout s’arrangerait sans difficultés. Il n’en fut pas ainsi : aux États-Unis on trouva le projet de traité trop libéral, en Colombie on le jugea insuffisant.

Un journaliste anglais, M. J.-F. Fraser, dans un ouvrage paru récemment !, qualifie d'insensée l'attitude du gouvernement colombien : « Un plan, dit-il, se dissimulait derrière cette folie. Le canal ne pouvait se construire sans sa ratification; d’autre part, les États- Unis allaient bientôt rembourser 200 millions à la Société française ; si donc le canal ne se bâtissait pas, la concession expirant en 1904, tout reviendrait à la Colombie. Voilà quelle était sa trouvaille. Les États- Unis devraient lui verser les 200 millions, plus la prime de 30 millions, et plus tard l’annuité de 1.250.000 francs. Le gouvernement colombien n'avait donc qu'à faire le mort etau bout de deux ans, l’or tomberait en plein dans ses caisses. La manœuvre était évidemment très habile, mais la Colombie se mélait de ce qui ne la regardait pas en spéculant sur les intérêts des capitalistes français et les ambitions américaines. La construction du canal resta donc en suspens. »

En admettant que la Colombie ait eu les intentions que lui prête M. Fraser, nous ne voyons pas en quoi elle se serait mêlée de ce qui ne la regardait pas. C'était

1. John Foster Fraser, Panama. L'œuvre gigantesque, adapté de langlais par Georges Feuilley. Paris (sans date).

son rôle et son devoir de chercher à tirer le meilleur parti possible de son territoire de Panama, et personne ne saurait l’en blämer. Mais ce qui est beaucoup plus vraisemblable, c’est que la Colombie craignait que l'administration des États-Unis ne dégénérât en une véritable prise de possession et redoutait de voir ce puissant voisin, sous prétexte d’administrer, s'installer en maître sur son propre territoire. Si c'était là son véritable motif, elle voyait clairement l'avenir, car les événements ont déjà prouvé, et prouveront encore chaque jour d'avantage, que les États-Unis entendent être Les maîtres absolus du canal, tant au point de vue commercial qu'au point de vue stratégique.

Les négociations furent reprises et on prépara une nouvelle convention par laquelle les États-Unis pourraient construire le canal et administrer commeils l’entendraient une bande de 50 kilomètres de large, dont cependant la Colombie conserverait la souveraineté. Celle-ci toucherait, en échange, une indemnité de 40 millions comptant et 625.000 francs au bout de neuf ans, comme annuité. Ce fut la Hay-Herran Convention, signée entre les mandataires des deux gouvernements le 22 janvier 1903. La convention confirmait l'article xxxv du traité de 1846, entre les États-Unis et la Colombie, traité qui a été la base de toutes les réclamations ultérieures de cette dernière nation’. Mais

4. Article xxxv. — Les États-Unis d'Amérique et le République de Nouvelle-Grenade, désirant rendre aussi durables que possible les rela-

ce n'était qu'un accord entre des plénipotentiaires et il fallait évidemment qu'il fût ratifié par Les Chambres des deux pays. D'ailleurs, il était stipulé à la fin de la convention, en termes précis, que « lorsqu'elle aurait été revêtue de la signature des parties contractantes, elle serait ratifiée conformément aux lois des deux pays. »

Or, sans attendre que le Sénat colombien ratifiât le traité, et alin d'exercer une pression sur lui, le gouvernement des États-Unis fit notifier au ministre des‘ Affaires étrangères de Colombie que, « dans le cas où

la Colombie viendrait maintenant à répudier le traité

tions qui doivent ètre établies entre les deux parties en vertu du traité actuel, il a été déclaré solennellement et convenu les points suivants :

« Premièrement (suit une liste d'avantages pour les États-Unis.)

«Ain de se garantir mutuellement la jouissance paisible et continue de ces avantages, et comme compensation spéciale pour les dits avantages et pour les faveurs acquises par les articles 1v, v et vi de ce traité (articles assurant aux États-Unis des privilèges réciproques d'importation et de jaugeage, ainsi que des droits de douane égaux), Les États-Unis garantissent positivement et efficacement à la Nouvelle-Grenade, en vertu de la présente Stipulation, {a neutralité absolue de l'isthme préalablement mentionné, à l'effet que le libre passage d'une mer à l’autre ne soit pas interrompu ou entravé dans l'avenir, tant que demeurera en vigueur le présent (raité; et en con« séquence les États-Unis garantissent pareillement les droits de souverainelé el de proprièlé que la Nouvelle-Grenade détient et possède sur ledit terriloire... » (Rapporté par Leander E, Chamberlain, op. cil.)

Le traité de 1846, fait pour vingt années, devait au-delà de ce délai continuer à lier les deux parties, si aucune d'elles n'avait manifesté l'intention d'y apporter des modifications. Or, au moment des incidents de Panama, aucun avertissement n'avait été donné; le traité était donc toujours en vigueur,

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