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La colonisation de l'Algérie

L’antique réputation de fécondité du sol africain est devenue, pour la plupart de nos premiers colons, une telle source de mécomptes, qu’il en est résulté sur ses ressources actuelles une grande confusion d’idées. Tout d’abord, les partisans de la colonisation prenaient les auteurs anciens ; ils citaient le témoignage de Pline , qui avait écrit que dans les campagnes africaines une seule mesure de froment en rendait 150; ils nous montraient les procurateurs des empereurs romains , envoyant à Auguste et à Néron , leurs maîtres, 340 tuyaux de blé , et même près de 400 sortis d’un même grain ; ils avaient retrouvé les traces de ces vastes magasins d’où on envoyait chaque année à Rome les provisions de froment qui devaient nourrir le peuple-roi, lorsqu’à l’époque de sa décadence il avait quitté avec l’épée la noble charrue de ses premiers patriciens , lorsqu’il n’avait plus de goût que pour le cirque et qu’il lui fallait toujours du pain. L’invasion arabe avait bien bouleversé les riches colonies romaines, elle avait accumulé des ruines, mais elle n’avait pu changer le sol qui, malgré l’indolence et l’incurie de ses nouveaux conquérants, malgré leurs querelles et leurs brigandages, n’en restait pas moins une des principales ressources du commerce européen. Au temps de leur prospérité,

les Pisans, les Génois, les Vénitiens, alimentaient leurs manufactures par les produits africains. L’Afrique nourrissait encore ces opulentes républiques du moyen âge, comme elle avait nourri Rome dans sa splendeur. Les Vénitiens même, par un privilège spécial, avaient obtenu des rois sarrasins que les blés, pour eux, ne seraient frappés d’aucun droit d’exportation. La découverte de l’Amérique détourna le commerce, mais elle ne menaça sérieusement l’avenir des peuples de la Méditerranée que lorsque les colons américains purent, sur les marchés de l’Europe , substituer leurs produits à ceux que fournissait autrefois l’Afrique ; quand ils eurent implanté sur les bords du Mississipi, dans la Louisiane et dans la Géorgie, le cotonnier des îles Barbaresques ; quand ils eurent multiplié avec les progrès de l’industrie les cultures que négligeaient de plus en plus les malheureux tributaires des Turcs. Cependant, nous avons vu les côtes barbaresques, jusqu’aux derniers temps, approvisionner encore de leurs céréales l’Europe entière. En 1791, les Espagnols, dans leur traité d’abandon d’Oran, réservèrent à la société qu’ils établirent dans cette ville le droit d’exporter 3,000 charges de blé. En 1794, on expédia d’Alger de nombreuses cargaisons de blé, dont les provinces du midi de la France avaient le plus grand besoin , en proie qu’elles étaient à une cruelle disette. Ce furent même, on s’en souvient, les difficultés qui survinrent par suite d’un marché fait pour une grande livraison de blé , qui provoquèrent, de la part du dernier dey d’Alger, ce coup d’éventail, cause première, sinon principale, de l’occupation française en Afrique. En 1830, les rôles avaient changé : nous arrivions avec tous les avantages de la civilisation moderne. Entre nos mains, ce magnifique domaine était remis en valeur, et la Méditerranée, redevenue un lac européen, allait refléter de nouvelles gloires. 11 semblait qu’il n’y eût qu’à se présenter et, comme dans un nouvel Eden, s’endormir dans les délices ; malheureusement il n’en était pas ainsi. Après les illusions d’un si beau rêve, le réveil fut

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pénible et le découragement s’empara bientôt de tous les cœurs. La plage africaine était devenue stérile ; son sol desséché, son climat brûlant ne faisaient que des victimes, et, depuis vingt ans que nous y étions installés, les pauvres colo ns d’Afrique en étaient encore réduits à demander leur pain quotidien à l’Europe, autrefois nourrie par elle. Fallait-il pour cela nous en prendre aux éléments? Avions-nous donc oublié que, depuis la chute d’Adam, nulle part le paradis ne peut refleurir sur la terre qu’à la sueur de notre front et au souffle de nos vertus ! Mais, avant d’examiner nos œuvres, voyons tout d’abord la véritable valeur du sol au jour où nous en avons pris possession , examinons ce qu’il était devenu et ce qu’il nous offrait encore au bout de dix siècles de barbarie.

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