LES FRANÇAIS
Si l’excédant de la population française se déversait sur l’Algérie, dans la proportion des diverses professions de la métropole, la colonie se trouverait bientôt pourvue des ouvriers dont elle a besoin.
Malheureusement, il n’en est pas ainsi; il s’opère pour elle un choix tout à fait inverse de celui qu’il faudrait faire. Sur 36,000,000 d’habitants, la France compte 20,000,000 d’agriculteurs et 10,000,(100 d’artisans, dont 2,000,000 environ sont des ouvriers de manufactures. La France possède, en outi’e, environ 4,000,000 de citoyens ayant des positions libérales. Ce ne sont pas ces derniers, non plus que les artisans et les ouvriei-s de manufactures, dont le concours est le plus utile à notre colonie : il lui faut surtout des agriculteurs. Or, précisément cette classe d’ouvriers, la plus nombreuse en France, est celle qui a le moins fourni de colons à l’Algérie.
Dans les premiers temps de l’occupation, la population civile de l’Algérie ne se composait guère que de petits indus-
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triels. Un certain nombre de cantiniers avait suivi l’armée; ses approvisionnements en attirèrent beaucoup d’autres à mesure que l’occupation prit plus de consistance et que la guerre intérieure qu’il fallut soutenir augmenta l’effectif. A ce premier noyau vinrent bientôt se joindre tous les gens qui, dans leur pays, sentaient leur avenir compromis, et qui ne trouvaient pas en France un assez libre essor à leurs mauvaises passions.
A une époque où le sort de la colonie était encore incertain, on ne pouvait pas trop se plaindre d’une telle composition ; il n’y avait guère que des aventuriers qui pussent avoir envie de quitter la France pour aller habiter les côtes barbaresques et mener la vie des camps. Mais lorsque toutes les incertitudes furent levées, que la question d’abandon fut tranchée, et que la colonisation fut définitivement résolue, on comprit que la première chose à faire était d’attirer en Algérie les ouvriers nécessaires pour cette grande entreprise. Aussitôt le Ministre de la Guerre fit adresser, par l’intermédiaire de son collègue de l’Intérieur, des circulaires aux préfets de tous les départements.
Ces circulaires réclamaient deux sortes d’ouvriers : les uns, pour travailler librement, soit chez des particuliers, soit dans les ateliers du gouvernement; les autres, pour exploiter les terres mises à leur disposition, comme concessionnaires de l’État.
La première catégorie comprenait, pour les hommes, les carriers, les maçons, les tailleurs de pierres, les tuiliers, les briquetiers, les chaufourniers, les charpentiers, les menuisiers, les plâtriers, les marbriers, les serruriers, les forgerons, les scieurs de long, les peintres en bâtiments, les plombiers, les charrons, les charretiers, les maréchaux-ferrants, les taillandiers et fabricants d’outils aratoires, les ferblantiers, les chaudronniers, les calfats, les cordiers, les terrassiers, les manœuvres, les garçons de labour, les jardiniersmaraîchers, les pépiniéristes et greffeurs, les fontainiers et
foreurs de puits. Les femmes comprises dans cette catégorie étaient les couturières, les lingères, les cuisinières, les tilles de fermes et les devideuses de cocons. M. le Ministre de la guerre promettait le passage gratuit aux ouvriers exerçant les professions ci-dessus énumérées, et à ceux-là seulement. Ces permis n’étaiont point délivrés aux ouvriers qui avaient des enfants en bas-âge, c’est-à-dire au-dessous de douze ans, à moins qu’ils ne s’engageassent à les laisser en France. C’était exclure la plupart des ouvriers mariés, et n’attirer dans la colonie, avec les garçons, que les maris bien aises de se séparer de leurs femmes et de leurs enfants. Néanmoins, on n’admettait que ceux qui étaient porteurs d’un certificat de moralité délivré par le maire de leur commune.
Les émigrants concessionnaires formaient la seconde catégorie des ouvriers. L’administration les destinait à la fertilisation et au peuplement des campagnes ; elle les groupait en centres agricoles. Ces centres agricoles se constituaient à l’aide de quatre éléments, savoir : les capitalistes, les propriétaires, les fermiers ou métayers et les industriels. Ces derniers colons étaient les aubergistes, les bouchers, les boulangers, les menuisiers, les charpentiers, les forgerons et les tuiliers. Invités à faire comme les autres des constructions, ils ne devaient obtenir que deux ou trois hectares de terre et au maximum cinq hectares. Les colons concessionnaires étaient tous admis au passage gratuit. A leur arrivée, ils étaient reçus dans des dépôts d’ouvriers où ils étaient hébergés.
Les préfets furent invités à donner toute la publicité possible aux renseignements fournis par le Ministre de la guerre, et à les faire insérer dans les journaux de leurs départements.
La plupart des terres en France ont une grande valeur; ([u’elles soient réunies en corps de ferme ou divisées en petits champs, qu’elles soient labourables ou couvertes de bois, le propriétaire peut toujours en tirer parti, soit par lui-
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même, soit par d’autres et est assuré d’un produit quelconque. Comme il était difficile en France de se faire une idée de ce que pouvaient être tes terres en Algérie, l’offre de devenir concessionnaire devait être séduisante pour un grand nombre. La grande ambition des ouvriers qui ne possèdent rien est de devenir propriétaires, et ce n’est pas pour autre chose qu’un si grand nombre souvent désirent des révolutions. Les préfets, responsables de l’ordre public dans leurs départements, saisirent avec empressement ce moyen, qui leur était offert par le Ministre de la guerre, de se débarrasser de la population ouvrière qui ne pouvait pas ou ne voulait pas trouver de travail autour d’eux. Toutes les facilités furent données pour une migration en Algérie à tous ceux qui étaient une charge ou un embarras. La charité s’en mêla comme la politique, et l’on vint même jusqu’à croire que cette migration était un moyen de rétablir la fortune de toutes les personnes ruinées. Si la guerre avec les Arabes , qui n’était pas encore achevée, n’avait fait trembler la plupart ; si l’idée que sur la terre d’.Afrique on était à chaque instant exposé, non-seulement à recevoir des coups de fusils, mais encore à être dévoré par une multitude de bêtes féroces, n’avait arrêté les plus intrépides, il eût été difficile, aux premières propositions qui en furent faites, de modérer l’ambition d’une foule de prolétaires français. Mais aussi on comprend les exigences de tous ceux qui ne craignirent point d’affronter de pareils dangers.
Les colons concessionnaires, en attendant leur installation, ne cherchaient point à travailler; ils allaient devenir propriétaires, être riches ; ils pouvaiént donc dépenser leur argent sans crainte. Quant aux autres, venus comme simples ouvriers industriels, ils marchandaient chèrement leur travail : le moindre apprenti menuisier ou maçon n’exigeait pas moins de 5 ou 6 fr. pour sa journée. Les maîtres ouvriers étaient hors de prix ; ils n’opéraient le plus souvent que comme entrepreneurs ou comme architectes. Au milieu de tant de gens qui
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se croisaient les bras et qui bâtissaient des cbâteaux en Es- |)agne, tous ceux qui, moins préoccupés des rêves de l’avenir, ne dédaignaient pas de mettre aussitôt la main à l’œuvre, voulaient au moins tirer quelque compensation dans les jouissances du présent. D’ailleurs ils n’avaient ni famille , ni ménage à pourvoir ; tout ce qu’ils n’avaient pas mangé dans la journée ils l’employaient le soir à se divertir.
Les ouvriers d’art, avec leurs salaires élevés, se tiraient généralement encore assez bien d’affaire et pourvoyaient à toutes les exigences de la nouvelle position qu’ils s’étaient faite ; mais ceux qui en étaient réduits, faute de pouvoir mieux faire, au métier de manœuvre ou de terrassier, un peu moins bien rétribué, réglaient plus difficilement les comptes d’aubergistes ou de cabaretiers. Ainsi, des ouvriers gagnant 2 fr. 50 c. par jour se mettaient en pension à 60 fr. par mois; et ce n’était pas trop quand on songe qu’il ne leur fallait pas moins d’un litre de vin par chaque repas, plusieurs plats de viande, de la volaille, un dessert assorti et du café. 11 restait bien peu pour leur entretien et leurs menus-plaisirs, encore ne leur fallait-il pas chômer le dimanche '. Quand par malheur le travail quotidien était interrompu, après avoir épuisé leur crédit, ils n’avaient d’autre alternative que de se serrer la ceinture ou de sacrifier leurs épaules à leur ventre, en vendant l’une après l’autre les différentes pièces de leur vêlement, jusqu’à leur dernière chemise. En tous cas, ils entraient dans de très-mauvaises conditions hygiéniques dont ils ne tardaient pas à ressentir les effets. Après plusieurs séjours à l’hôpital, le tempérament des plus robustes finissait par s’épuiser; la moindre fatigue , le moindre refroidissement fai-
I Aujourd’hui les choses ont bien changé ; la moralité des ouvriers de toute espèce est bien plus grande ; bon nombre ont fini par se marier. 11 n’y a guère maintenant que les postes avancés qui puissent rappeler les anciennes habitudes des premiers ouvriers venus en Afrique. Ainsi les ouvriers de Biskara prennent chez les petits aubergistes de cette localité des pensions de 90 francs qui, avec les extra, montent à 130 francs quelquefois; tandis que les olficiers de la garnison ne dépensent guère plus de 50 francs à leur popottt ou table commune.
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saienl revenir la fièvre, et dès lors ces pauvres ouvriers, maudissant l’Afrique, quand ils auraient dû souvent ne s’en prendre qu’à leur inconduite et à leurs excès, ne songeaient plus qu’à retourner en France. Bien peu de ces ouvriers se sont fixés en Algérie dans les premiers temps ; alors qu’il leur eût été si facile, par une conduite rangée et un peu d’économie, d’y prospérer et d’assurer leur sort.
C’était chose beaucoup moins aisée pour ceux qui étaient pressés de devenir propriétaires, et qui s’imaginaient pouvoir subvenir aux charges de cette nouvelle position avec les seules ressources de leur travail. Ils attendaient des mois et quelquefois des années entières le bienheureux titre provisoire qui leur permettrait d’aller s’installer sur une concession. La plupart avaient déjà absorbé en frais de voyage et de séjour les quelques économies qu’ils avaient apportées. Leur nouveau domaine consistait le plus souvent en lots de terres en friche, couvertes de broussailles ou de palmiers-nains. Ce genre de végétation était loin d’offrir à nos colons africains les ressources qu’offrent à ceux du Nouveau-Monde les forêts vierges de l’Amérique. Là on trouve en abondance tout le combustible et tout le bois de construction nécessaire à une première installation. Une touffe de palmiernain à arracher donne autant de peine (ju’un gros arbre à abattre, sans procurer les mêmes avantages : les racines de , palmier-nain ne sont même pas bonnes à brûler. Du reste, moins les terres de l’Algérie sont en friche , plus elles ont été exploitées par les Arabes, plus elles ont été ravagées et plus elles sont dépouillées des premières ressources que la nature y avait placées. Ceux qui voulaient s’y établb- pour les mettre en valeur, et qui avaient besoin d’un autre abri que celui de leurs anciens maîtres, étaient donc obligés de tout apporter avec eux, nourrriture, outils et matériaux. Or, les voies de communication de l’Algérie dans les premiers temps n’étaient pas faciles. Sans doute l’Administialion bienveillante fournissait quelques matériaux à ses co-
Ions, leur donnait des planches avec lesquelles ils pouvaient se construire des baraques; mais en étaient-ils beaucoup plus avancés? Tout leur manquait pour vivre : et en supposant qu’ils eussent encore un peu d’argent, ils étaient obligés d’aller chercher au loin des provisions dont le prix doublait par la difficulté du transport. L’eau potable même leur manquait souvent. Ils avaient des terres ; mais avant de pouvoir jouir d’une récolte, il fallait les labourer, les ensemencer, les féconder par de pénibles et longs travaux. Les mieux partagés succombaient à cette première tâche : que devait-il en être de ceux qui , avant de cultiver, étaient obligés de défricher; travail préparatoire qui exigeait quelquefois dix fois plus de peine et qu’il eût fallu au moins plusieurs années pour accomplir ! En attendant, comment vivre? Aussi, la nécessité de j)Ourvoir aux besoins impérieux de l’existence forçait-elle nos premiers colons à délaisser leurs terres. S’il leur restait un peu d’argent, s’ils pouvaient disposer d’un peu de temps, tous leurs efforts se concentraient plutôt sur la construction d’une maison. C’était la condition pour obtenir un titre définitif, et avec un titre définitif ils pouvaient emprunter en hypothéquant leur propriété. Mais alors ils tombaient dans les mains des usuriers, et comme ils ne pouvaient longtemps payer par mois et jusqu’à 5 p. 0/0 d’intérêt, il leur fallait bientôt délaisser leur maison avec leurs terres. Toutefois la plupart n’attendaient pas leurs créances. La misère, en épuisant leurs forces, en paralysant leur bonne volonté, en les démoralisant complètement, avait ébranlé leur santé ; les maladies avaient sévi et la mort avait exercé ses ravages. Partout on ne voyait plus que des impotents, des veuves, des orphelins. Il n’y avait plus à songer qu’à des œuvres de charité : l’Administration de la colonie s’était transformée en bureau de bienfaisance, et les dépôts d’ouvriers eux-mêmes n’étaient plus devenus que des succursales des hôpitaux.
Ces établissements, dont la création remonte à 1842, avaient été développés dans les trois provinces ; il y en avait
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à Alger, à Oran, à Phüippevilleet à Bône. Le plus important, celui d’Alger, pouvait contenir environ 150 individus. Les hommes, femmes et enfants y étaient logés et couchés dans de vastes dortoirs divisés par catégories, et recevaient chacun une ration de vivres qui leur était distribuée dans un réfectoire en deux repas par jour. Le dépôt d’Alger, placé comme les autres sous la surveillance immédiate de l’Administration municipale, était dirigé par un agent comptable auquel étaient adjoints des surveillants, des hommes de peine et des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Toutefois, le règlement de ces établissements avait été un peu modifié. Dans l’origine, les colons concessionnaires devaient y être hébergés jusqu’au jour où ils seraient en possession de leurs terres ; mais comme cette mise en possession ne se faisait souvent, dans les premiers temps, qu’une année après le débarquement, pour ne point trop augmenter les charges de l’Etat, il avait été décidé que le séjour dans les dépôts, des colons concessionnaires ainsi que des simples ouvriers, serait réduit à cinq jours. On admit néanmoins, plus tard, au sortir de l’hôpital, ceux que, dès le début, on s’était empressé de mettre bien portants sur le pavé sans ressources suffisantes. Donner un asile aux ouvriers valétudinaires était, sans contredit, beaucoup moins s’écarter du but primitif de ces établissements que d’en faire des auberges de départ , parti qu’il fallut prendre à la fin pour les utiliser.
Les premiers administrateurs, croyant que tout était réglé pour le mieux et que rien ne pouvait être ajouté à leurs prévisions, se consolaient froidement de tous ces mécomptes en disant que ce qui était fait n’en restait pas moins acquis au sol, et qu’au pis aller les premiers colons auraient servi à engraisser la terre. Mais, en attendant, le résultat n’était pas encourageant pour l’émigration. Les familles ainsi décimées n’en appelaient pas d’autres ; et celles qui étaient appelées au partage d’aussi tristes successions ne faisaient que déprécier partout les avantages de la colonisation africaine.
CFIAPITRE IV.
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Malgré la paix profonde, malgré la sécurité qui, depuis plusieurs années, entouraient nos étabblissements ; malgré les rapports favorables à la colonisation , qui ne cessaient d’étre adressés par le Ministère de la guerre , la population européenne de l’Algérie, en beaucoup d’endroits, tendait plutôt à décroître qu’à augmenter.
La misère était grande en France, et la disette de 1846 avait épuisé toutes les ressources alimentaires. On ne savait comment nourrir tous les pauvres gens des campagnes ; ils en étaient réduits, dans certains cantons de la Lorraine allemande, à disputer aux animaux leur pâture et à faire cuire quelques herbes pour ne pas tomber d’inanition. Le moment était favorable pour essayer de peupler l’Algérie de bons ouvriers agriculteurs ; le Gouvernement facilita donc les transports ; il chercha partout des terres à concéder, et pour que les petits colons n’éprouvassent plus de retard, il laissa aux autorités locales le soin de les pourvoir. Les commissaires civils euxmêmes, dans les moindres localités, purent les installer provisoirement.
Dans les circonstances difficiles où le manque de pain avait mis la France, une nouvelle et large place se faisait donc en Algérie pour tous les colons de bonne volonté. Partout il s’y trouvait d’anciennes concessions à vendre et de nouvelles à donner; mais l’appât des concessions était devenu insuffisant. On parlait cependant depuis longtemps de la colonisation de l’Algérie. On y avait envoyé des commissions scientifiques ; des économistes et des hommes d’Etat l’avaient honorée de leurs visites ; les touristes commençaient à la sillonner en tous sens. Tous ces voyageurs à leur retour avaient bien voulu publier leurs impressions de voyage. Ils avaient chacun trouvé un nouveau système de colonisation qui devait assurer le succès mieux que tous les essais incomplets tentés jusqu’alors.
Chaque année, aux Chambres, on voyait aussi revenir la question de colonisation à propos du budget de l’Algérie. Cet
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énorme budget ne diminuait point ; l’armée d’occupation était toujours très-nombreuse ; on aurait voulu, en la diminuant, dégrever un peu l’Etat de sa charge la plus lourde, ou du moins préparer ce résultat par le développement de la colonisation, par des dépenses productives qui en assureraient la prospérité. Mais Louis-Philippe ne voulait de l’Afrique que pour l’armée, dont il ne savait que faire , et l’armée ne voulait non plus que pour son propre avantage de la colonisation qui la gênait. l.,a colonisation n’entrait donc dans le budget que comme un accessoire obligé, elle ne devait servir qu’à justifier les autres dépenses.
L’Etat ne se souciait donc pas de se mettre en nouveaux frais, et l’on conçoit que les particuliers devaient être, de leur côté, médiocrement enclins à faire la guerre à leurs dépens, pour vaincre les difficultés d’une entreprise incertaine. Trop peu de personnes en France s’intéressaient à l’Algérie pour qu’il y eût lieu d’espérer qu’on prît de longtemps les mesures nécessaires pour y attirer de nouveaux colons. Mais sous la République les choses changèrent |tout d’un coup de face, et la question de la colonisation prit une importance toute nouvelle qui vint frapper l’attention publique. La cessation du commerce avait mis sur le pavé une masse d’ouvriers que l’industrie ne pouvait plus nourrir, et, plus que jamais, tous les regards se tournaient vers l’agriculture. Ce n’était pas là une affaire de circonstance et une crise passagère. Les statistiques faites précédemment avaient constaté que la population de la France s’accroissait chaque cinq ans de plus d’un million d’habitants, d’où il résultait qu’à la fin du siècle elle serait augmentée de 10 à 12 millions d’âmes. Naguère la récolte était venue à manquer ; cette perspective de population croissante avait beaucoup préoccupé les économistes : l’oii s’était déjà aperçu du danger pour les finances de tirer de l’étranger la nourrtiure du peuple, sans être assuré de pouvoir y placer les produits de son industrie.
.\u conunencement de la République, ces considérations
devenaient plus sensibles que jamais, et les hommes d’État du jour comprirent très-bien l’abîme dans lequel on allait jeter la pairie, si l’on ne s’empressait de diriger vers l’agriculture la masse nombreuse des ouvriers. D’un autre côté, les ouvriers commençaient à comprendre le triste rôle que l’industrie leur résen’ait, et ils jugeaient avec raison que la possession du sol était la première garantie de l’indépendance. Comment alors, sans bouleverser la société, satisfaire aux prétentions de la masse d’ouvriers repoussés de l’industrie ; comment faire pour les rendre propriétaires sans léser les droits de ceux qui l’étaient déjà? Il est vrai qu’il restait encore des terres en friche ; mais ce n’étaient pas les meilleures, et la plupart eussent exigé plus de travaux qu’elles n’eussent produit de fruits. Sous le précédent règne l’occupation de l’Algérie était venue fort à propos résoudre une difficulté : celle de pouvoir faire la guerre et de préparer une bonne armée sans rompre la paix avec l’Europe , hase principale du système d’alors. Sous la nouvelle République, il semblait que l’Afrique fût appelée à l’ésoudre une nouvelle difficulté plus essentielle encore pour la France; celle d’attacher au sol une masse turbulente d’ouvriers, et cela sans troubler les anciens propriétaires, sans rompre la paix intérieure, non moins précieuse que celle du dehors.
Devenue toute politique, la question de colonisation algérienne s’agita dans tous les clubs, et bientôt, voulant répondre au nouvel élan qui commençait à se manifester, l’Assemblée nationale n’hésita pas à voter un crédit de 50 millions pour l’établissemeut de colonies agricoles en Algérie. Depuis bientôt vingt ans on n’avait pas encore fait d’aussi grands sacrifices. Ces nouveaux millions, votés à l’occasion des ouvriers parisiens, devaient-ils beaucoup plus servir à la colonisation africaine que ceux votés à l’occasion de l’armée?
On vit bientôt la Seine se couvrir de nouvelles embarcations. Une quantité d’ouvriers s’étaient fait inscrire aux mairies de leur arrondissement, et briguaient rbonneur d’aller