‹ La colonisation de l'AlgérieChapitre 3 sur 35 · ÉTÉ · texte numérisé non relu

ÉTÉ

AVTOMnE.

Alger

Oran

Constantine .

Teniet-el-Had.

Ainsi, la moyenne de la température d’.\lger, en hiver, dépasse quelquefois celle de Paris en été ; on a constaté, dans cette dernière ville, au mois de juillet 18o3, une movennede 16”, 80 ’.

Toutefois, il y a une circonstance générale à toute l’Algérie, qui tend singulièrement à modérer la chaleur en été et à l’augmenter l’hiver; c’est qu’à la latitude où elle se trouve, les nuits tendent à s’égaliser aux jours. Tandis qu’à Paris, au mois de juin, le jour commence à trois heures du matin pour ne finir qu’à neuf heures du soir ; à -\lger, à la même époque, le jour n’arrive guère qu’à cinq heures du matin, et, dès sept heures du soir, il fait nuit. Dans le nord de la France, les nuits d’été ont à peine le temps de rafraîchir le sol, et les jours d’hiver celui de le réchauffer : plus on s’enfonce dans

' D’après M. de Humboldt, la température moyenne de Paris, pendant les mois d’été, est de 18°, 10, et pendant toute l’année de 10°,80.

l’Algérie, plus l’égalité des jours et des nuits tend à diminuer la rigueur des saisons.

Si parfois, en Algérie, le sol est remué par des bouleversements intérieurs, le firmament, en revanche, reçoit très-peu de commotions. Les grands orages, qui souvent ravagent nos plaines de France, y sont rares. Le baromètre n’y éprouve pas d’aussi grands changements ; il ne descend guère au-dessous de 760 millimètres ; la colonne mercurielle est souvent très-élevée aux mois de janvier et de février, et les oscillations sont très-faibles dans les mois d’été. Néanmoins, dans ces mois, l’atmosphère n’est pas exempte de vicissitudes qui modifient brusquement la température.

Les vents les plus fréquents de l’Algérie sont ceux de l’Ouest et ceux du Nord : ceux-là sont loin de lui être préjudiciables; ils viennent de l’Océan ou de la Méditerranée, et répandent plus ou moins de fraîcheur. Il n’en est pas de même du vend du Sud, du sirocco, le simoun des Arabes. Ce vent ne souffle qu’une dizaine de fois dans l’année, mais il dure quelquefois deux ou trois jours. Son influence se fait sentir au loin ; à Rome même, en été, elle est redoutée. En Italie, cependant, le sirocco a déjà traversé la mer. En Algérie, il arrive sans intermédiaire des chaudes régions du Sahara, chargé de tous les sables du désert ; car son impétuosité est telle, qu’il entraîne tout avec lui. Les palmiers des oasis ne sont sauvés que parce qu’ils plient sous ses efforts ; mais il brise les arbres éparpillés du Tell, et, à plus forte raison, les faibles plantes qui ne peuvent opposer de résistance. Lorsque le sirocco souffle, toute la végétation est brûlée en quelques heures, toutes les jeunes feuilles se dessèchent absolument comme si la gelée avait passé dessus : tout ce qui respire est presque asphyxié. Ce vent, dès son début, occasionne sur tout organisme un malaise général ; il irrite les nerfs, il épuise les forces, il obscurcit la vue. La nuit elle-même n’apporte pas de soulagement : la température, qui s’ est élevée subitement

de plusieurs degrés pendant le jour, se soutient telle après le coucher du soleil. Après le sirocco, on a toujours des ravages à compter : la grêle, dans le Nord, n’en occasionne pas souvent de plus grands. Le sirocco est donc, pour l’Algérie, un véritable fléau contre lequel la civilisation ne pourra jamais inventer que des compagnies d’assurance.

Avec les sécheresses auxquelles l’exposent le soleil et les vents, l’Algérie, surtout en été, devrait être complètement dépourvue de l’humidité si nécessaire à la végétation. 11 n’en est pas ainsi. Peu de pays ont des eaux plus abondantes que l’.\lgérie. Sous ce rapport, la nature y a déposé des trésors qu’elle sait elle-même parfaitement utiliser, et où la main de l’homme peut toujours puiser. Nous avons vu que toute la région si desséchée extérieurement du Sahara algérien renferme, à une profondeur peu considérable, une espèce de mer intérieure dont les eaux jaillissent sur le sol dès qu’une issue leur est donnée. Cette région reçoit aussi toutes les eaux du versant méridional de la grande chaîne de l’Atlas. Ainsi le Ziban, sur la limite du Sahara, est traversé d’un bout à l’autre de l’Ouest àl’Est par l’Oued-el-Djedi (rivière du Chevreau). Ce cours d’eau, après un parcours de plus de cent lieues en ligne droite, va se perdre dans le lac Melghigh.il est vrai qu’au milieu du Sahara les rivières sont bientôt absorbées dans les sables ; néanmoins, elles suivent certains courants, et, l’été, il suffit de gratter leur lit à sec pour que l’eau apparaisse et s’échappe en sources abondantes.

C’est ainsi que se sont formées toutes les oasis du Sahara ; nous pourrons les développer et les multiplier à l’infini aussitôt que, la terre nous manquant, nous voudrons, par notre industrie, conquérir de nouveaux champs. Mais maintenant ne nous occupons que du Tell, où notre colonie est installée.

De toutes les cimes de l’Atlas, recouvertes de neige une partie de l’année, s’échappent des sources. Elles descendent rapidement à travers des ravins, à travers des gorges étroites.

jusqu’à ce qu’elles arrivent à des vallées et quelquefois à des plaines. Entre les deux chaînes principales de l’Atlas, les eaux n’ont pas d’issues ; elles forment alors de grands lacs salés qui s’étendent sur toute cette région des hauts plateaux. On y remarque entre autres, dans la province d’Oran, le lac qui horde le désert d’Angade, et dans celle de Constantine, celui qui commence à Msilah et se [)rolonge presque jusqu’à Biskara.

En deçà des hauts plateaux, toutes les eaux des pentes de l’Atlas s’écoulent vers le Nord ; une j)ortion est encore arrêtée par les massifs du Sahel, et forme aussi des lacs. Dans la province d’Alger, dans la partie basse de la plaine de la Mitidja, au pied du Tombeau de la Chrétienne, on rencontre le lac Halloula; près de Bône, il y a le lac Fetzara, de 5 à 6 lieues d’étendue ; près d’Oran, on trouve aussi plusieurs petits lacs, entre autres celui de Sebgha, entre Misserghin et Arbal. Plusieurs de ces lacs sont très-poissonneux, et couverts de cygnes, de bécassines et de beaucoup d’autres oiseaux aquatiques recherchés par les chasseurs. Mais la plus grande portion des eaux du versant septentrional de l’Atlas a un écoulement facile dans les nombreuses rivières qui débouchent dans la mer. Ces rivières, quelles que soient leurs sinuosités, ayant un cours restreint et une pente assez rapide, sont trèspeu profondes, et presque toutes sont guéables, sauf au moment de la fonte des neiges où elles deviennent torrentielles pendant quelques semaines. Leur volume d’eau diminue un peu en été, mais tarit rarement, et, au sortir des montagnes, ' peut irriguer de vastes étendues de terre. Les rivières de l’Algérie, comme autrefois beaucoup de rues de Paris, changent très-souvent de nom, soit à leur confluent, soit à leur simple passage dans tel ou tel territoire. On distingue dans la province d’Alger : VHarrach et la Chiffa ou Mazafran, qui arrosent la Mitidja ; Tisser et le Sébaoti, qui traversent les montagnes de la Kabylie, dont elles forment les principaux bassins. Il y a dans la province de Constantine ; TOued-

Sahel ou Summam, près de Bougie, rpii s’échappe également des montagnes de la Kabylie ; le Rummel, qui passe au pied de Constantine; le Saf-Saf, qui a son embouchure près de Philippeville; la Seybouse, qui, après avoir parcouru la vallée de Guelma, va déboucher au golfe de Bône. On trouve dans la province d’Oran un autre Isser, qui, au confluent de la Moulla, Rappelle la Tafna; la Mekera, qui, au sortir des gorges de l’Atlas, s’appelle le Sig, pour ensuite se confondre avec l'Oued-el-Hammam, ou Habra, sous le nom de Ma^ta ; enfin le Chélif, dont nous avons déjà parlé, le fleuve Azar des Romains, qui traverse aussi la province d’Alger. Cette dernière rivière est la plus grande de l’Algérie ; c’est la seule qui s’échappe du massif intérieur. Au Sud, près du Djebel- Amour, où elle prend sa source, elle porte le nom à'Ouei- Sehgha, puis celui à'Oued-Taguin, jusqu’à ce qu’clle sorte des hauts plateaux pour incliner vers l’Ouest. Elle reçoit de nombreux affluents, dont le dernier et le principal est la Mina.

Ainsi, l’Algérie est sillonnée par des cours d’eau ; elle renferme un grand nombre de lacs ; elle est, de plus, bordée dans sa longueur par la Méditerranée, et n’est pas très-éloignée de l’Océan. Lorsque les rayons du soleil frappent sur toutes ces masses liquides, ils opèrent une évaporation d’autant plus grande, que leur action est plus brûlante ; l’air humide qui en résulte, poussé par les vents du Nord et de l’Ouest, se répand sur la surface du sol, permet la formation des nuages et de la pluie. Elle arrive presque toujours après que le sirocco a soufflé, car alors il s’opère une réaction dans l’atmosphère ; l’air s’étant raréfié attire les nuages. Mais en été l’action du soleil est si forte, qu’ils ont à peine le temps de descendre ; ils mouillent un peu le sol pendant la nuit ; ils l’imprègnent à peine d’humidité pendant le jour. Aussi en Algérie les pluies ne correspondent pas exactement à la pesanteur de l’air, et les descentes du thermomètre en été en sont souvent des indices plus certains que l’abaissement du

baromètre. Toujours est-il qu’en Algérie les pluies assez fréquentes en hiver ne font point complètement défaut en été ; jamais, par exemple, on n’y a, comme en Provence, quatre à cinq mois de sécheresse consécutive. Voici, au surplus, les observations pluviométriques qui ont été faites à Alger par M. Don, ingénieur des ponts et chaussées :

Moyenae pendant une période de neuf années, de 1838 A 1846.

des jours de des nuits plu- quantité de millim.

pluie.

rieuses.

d^eau tombée.

Janvier . .

Février . .

Hiver.

Mars. . . .

Avril. . . .

Mai ....

Print.

Juin ....

Juillet . . .

Août. . . .

' Été. .

Septembre.

Octobre . .

Novembre .

Aut. .

Décembre .

Totaux. .

Des observations semblables ont été faites à Alger de 1853 à 1854 par M. Jouve Duval, inspecteur de l’Académie. Elles ont constaté 829 millimètres d’eau tombée dans l’année, chiffre qui se rapproche de la moyenne précédente ; mais ces mêmes observations ont signalé pour 189 jours sereins 36 jours couverts et 120 jours pluvieux, sinon en entier, du moins en partie. C’est beaucoup plus que dans aucune des années précédentes.

A Oran,des observations de ce genre ont été faites pendant une période de onze ans, de 1841 à 1852. Elles ont donné par an une moyenne de 53 jours de pluie, dont 17 pour

l’hiver et 3 pour l’été, et une moyenne de 435 millimètres d’eau tombée, dont 200 pour l’hiver et 9 pour l’été.

A Constantine, en 1838, il est tombé 1 mètre 208 millimètres d’eau dans cette proportion :

En hiver, 39,3 p. °/o ;

Au printemps, 29,8 p. °/o ;

En été, 11 p. 7„;

Et en automne, 25,3 p. °/o-

Cette même année, à Paris, il était tombé 530 millimètres d’eau :

En hiver, 23,4 p. °/o ;

Au printemps, 18,3 p. ;

En été, 25,1 p.

Et en automne, 33,5 p.

Ainsi, U tombe pendant l’hiver et le printemps, proportionnellement, un tiers plus d’eau à Constantine qu’à Paris, et un tiers moins pendant l’été; mais comme la quantité d’eau tombée à Paris est moitié moindre, il en résulte qu’il n’y tombe pas plus d’eau en été qu’à Constantine ; seulement, la répartition se fait mieux à Paris, où l’on compte 134 jours pluvieux par an.

En Algérie, les pluies d’été sont généralement faibles; au milieu de l’atmosphère embrasée, les orages ne se manifestent guère que par des éclairs : mais à l’entrée de l’hiver et jusqu’au printemps, on y est exposé à des ouragans terribles ; en quelques heures la température baisse de plus de 10 degrés, et des pluies torrentielles tombent pendant plusieurs jours. Au mois de novembre 1841, en moins de deux jours U est tombé 139 millimètres d’eau ; il en est tombé 49 millimètres en une heime et demie. 11 est facile de concevoir tous les dégâts qu’occasionnent de pareils déluges.

L’Algérie n’est donc pas, malgré ses chaleurs, un pays aussi sec que l’on pourrait le croire; les pluies y sont abondantes ; il est seulement fâcheux que la proportion, comme dans le nord de la France, n’en soit pas plus grande en été

qu’en hiver. Toutefois, on ne peut s’empêcher, même à cet égard, d’admirer l’ordre de la Providence qui répartit à chaque pays, selon ses besoins, les secours de la nature. Si, pendant l’été, en France, les pluies n’étaient pas plus abondantes, que deviendrait la végétation, puisque dans les autres saisons de l’année la chaleur ne serait plus assez grande pour l’activer? L’Algérie, qui, dès le printemps, jouit d’une température chaude et voit mûrir ses récoltes, a aussi, en temps opportun, des pluies fécondantes. Qui plus est, avec le printemps, tout n’est pas fini pour son sol privilégié : dès le commencement de l’automne il reverdit sous l’influence de nouvelles pluies, et pendant plusieurs mois les rayons du soleil sont encore assez chauds pour lui donner d’autres récoltes. L’Algérie ne peut donc envier à la France les bienfaits de son été, quand elle eu jouit par anticipation, quand elle en jouit deux fois.

Cependant, même en été, la nature vient encore au secours de la végétation sur le sol brûlant de l’Algérie.

Nous avons fait remarquer combien l’ardeur du soleil activait l’évaporation et imprégnait l’atmosphère d’humidité dans le voisinage des eaux. C’est la cause de l’abondance des pluies à certaines époques de l’année, et particulièrement dans les pays élevés, où le refroidissement de l’air attire et condense les nuages. En été, la masse de l’atmosphère reste toujours chaude ; mais au moment où le soleil se couche, il s’opère à la surface de la terre un refroidissement relatif d’autant plus subit et plus sensible qu’elle est plus découverte, qu’elle a davantage pendant le jour absorbé de calorique. La condensation qui s’opère alors de toutes les parties aqueuses de l’atmospbère produit une épaisse rosée ; elle atteint son maximum entre deux et quatre heures du matin, et au soleil levant on trouve les plantes mouillées comme s’il avait plu toute la nuit. Ce phénomène s’observe en Algérie, même sur les montagnes ; aussi l’herbe y pousse-t-elle merveilleusement, et l’on s’étonne d’y rencontrer partout des prairies na-

IS

turelles, quand en France on n’en trouve que dans les fraîches vallées.

L’été n’en est pas moins , en Algérie , la saison la moins favorisée par la nature, et l’on peut dire qu’elle y est, comme en France l’hiver, une morte saison. Mais l’industrie humaine peut suppléer à la nature, et encore, à cet égard, l’Algérie présente des avantages. Les cultures artificielles, dans le Nord, entraînent dans de grandes dépenses de serrescbaudes ou de couches abritées, quand il faut donner à la terre la chaleur qui lui manque pour fermenter et produire. En Algérie, où le défaut d’humidité seul la rend stérile, il suffit, pour la féconder, d’amener à sa surface l’eau dont elle a besoin. La pente rapide des rivières de ce pays y rend les irrigations faciles, et les prises d’eau, avant de vivifier l’agriculture, peuvent aussi profiter à l’industrie par les forces motrices que procurent leurs chutes. Mais les irrigations ellesmêmes ont leurs limites : quand arrivent les sécheresses de l’été, les sources et les rivières finissent par s’épuiser, et dans une grande plaine l’eau la mieux aménagée n’arrive plus aux parties inférieures. La Providence semble encore y avoir pourvu, et les plaines du Tell ont des trésors cachés, comme le Sahara. Dans beaucoup de plaines élevées, dépounmes de rivières, on trouve l’eau à un mètre ou deux. Dans d’autres, en partie irrigables, les courants souterrains, très-profonds d’abord , arrivent presque à fleur de terre à certaines distances, là où précisément les eaux superficielles ne pourraient atteindre. Dernièrement même le service des ponts et chaussées a fait exécuter, sur les bords du Mazafran, où l’on voulait construire un pont, trois sondages de huit à neuf mètres de profondeur qui ont donné lieu chacun à une petite source d’eau jaillissante. Près de là, dans le voisinage du lac Halloula, le serv ice des mines a fait exécuter un autre sondage qui a fait reconnaître la possibilité d’obtenir des eaux jaillissantes dans la Mitidja. Quoi qu’il en soit de ces expériences, si, dans le Tell, l’eau cachée sous le sol ne peut jaillir

partout comme dans le Sahara, elle n’en forme pas moins des nappes éparses et intarissables où il est facile de puiser par des moyens artificiels peu coûteux. Avec une noria, 1e moindre cheval peut alimenter une rigole assez forte pour irriguer d’une manière continue , sans qu’il soit nécessaire de faire des provisions dans de grands réservoirs.

Ainsi, par les pluies bienfaisantes du printemps et de l’automne, deux fois dans l’année la nature féconde les champs de l’Algérie, et elle ne demande aux hommes que bien peu d’efforts pour les rendre toujours fertiles. Cette fertilité alors n’a même plus de bornes ; car avec l’eau, plus la chaleur est grande, plus la végétation devient active, et il est facile de concevoir combien un sol qui naturellement lui est favorable doit donner de merveilleux produits quand l’action combinée de tous les éléments l’entretient dans une continuelle fermentation.

Nous avons examiné la valeur intrinsèque du sol, les heureuses conditions de fertilité dans lesquelles il se trouve placé. Voyons maintenant le parti que les Arabes en ont tiré, et ce qu’ils nous ont laissé à la superficie.

LES CHAMPS ET LES THOl'PEAUX ARABES

Il paraît que l’Algérie était autrefois un pays assez boisé, du moins s’il faut en croire le témoignage des auteurs anciens.

« La partie de la Lybie orientale qu’habitent les Nomades, dit Hérodote (c’est-à-dire le royaume de Tripoli) est basse et sablonneuse jusqu’au fleuve Triton ; mais depuis ce fleuve, en allant vers le Couchant, le pays occupé par les labou-

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reurs est très-montagneux , couvert de bois et plein de bêtes sauvages. C’est dans cette partie occidentale de la Lybie que se trouvent les serpents d’une grandeur prodigieuse, les lions, les éléphants, etc. »

« On convient généralement, dit Strabon , que la Mauritanie, sauf une petite partie déserte, est un pays riche et fertile, bien arrosé de rivières et baigné de lacs. Cette contrée abonde en toutes choses, produit surtout une grande quantité d’arbres d’une dimension extraordinaire. Aussi fournitelle aux Romains ces larges tables d’une seule pièce dont les veines présentent des accidents si variés. »

Un auteur arabe faisant la peinture de l’Afrique au moment de la conquête musulmane, dit, d’après plusieurs écrivains : « L’Afrique s’étend de Tanger à Tripoli : tout ce vaste espace n’est qu’une ombre continue. »

A ces tableaux il est difficile de reconnaître l’Algérie d’aujourd’hui, non pas qu’en certaines contrées elle ne possède encore de très-belles forêts dont nous parlerons tout à l’heure; mais il ne serait plus vrai de dire, en thèse générale, à propos de toutes les choses dont le pays abonde, qu’il produit surtout des arbres, et encore moins que leur ombre est continue. Ce qui manque, au contraire, en Algérie, dans les contrées les plus fertiles que nous cherchons à coloniser, ce sont les arbres. On voyage quelquefois des journées entières sans en rencontrer un seul ; soit qu’on traverse des plaines basses, soit qu’on suive des plateaux élevés, il faut une circonstance surnaturelle pour en trouver ; ici c’est un bois sacré; là c’est le tombeau d’un marabout. Ces arbres séculaires, çà et là dispersés, ne semblent plus que des stations laissées par la Providence pour guider et abriter les voyageurs. A eux seuls ils n’en sont pas moins la preuve certaine que partout, sur le sol algérien, les arbres peuvent prospérer; et il est permis de croire que du temps des Romains il y en avait partout, aussi bien dans les plaines de l’intérieur que sur le territoire des villes de la côte , aussi bien dans les pays envahis

par les Arabes que dans ceux où se sont réfugiés les Kabyles.

Les Arabes ont donc dégarni le sol. Effectivement, ils n’ont pas besoin de bois de construction ; ils habitent des tentes, ils font camper autour d’eux leurs troupeaux en plein air. Les forêts ne sont à leurs yeux que des repaires de bêtes féroces. Ils y mettent impitoyablement le feu ; ils ramassent ensuite, pour leur usage, le charbon ou le bois mort que leur laisse l’incendie. Les racines ne sont pas détruites ; il en pousse des rejetons que viennent ronger, pendant l’été, leurs chèvres et leurs moutons, quand l’herbe commence à manquer dans la plaine. Si, au bout de quelques années, malgré la dent des bêtes, la végétation prend le dessus et que le bois soit trop touffu , un nouvel incendie éclaircit le terrain. C’est ainsi que la plupart des forêts qui, du temps des Romains sans doute couvraient l’Algérie, ont disparu, et qu’à la place des arbres de haute futaie nous ne voyons plus que des broussailles. Toutefois, cette métamorphose ne s’est opérée qu’à la longue. Il paraît même que le Sahel d’Alger, à une époque assez récente avait encore de beaux débris, puisque l’histoire raconte qu’en 1789 le dey alors régnant le fit dépouiller de tous ses gros arbres pour faire construire de nouveaux navires, 40 canonnières et 10 bombardières. Dans cette circonstance, l’exploitation se fit peut-être avec plus de précautions que d’ordinaire ; mais le résultat fut le même, grâce aux troupeaux arabes; et en 1830, lors de notre débarquement, le Sahel d’Alger ne nous a plus offert qu’une couche épaisse de broussailles et de palmiers nains.

Toutefois, l’incurie arabe n’a pas eu pour le sol africain des conséquences aussi désastreuses que le déboisement de nos forêts en France, où la hache est venue couper jusqu’aux racines, et où la charrue ensuite n’a fait que détacher la couche végétale qui restait sur toutes les pentes. Les broussailles laissées par les Arabes ont au contraire parfaitement maintenu toutes les terres des montagnes et des coteaux

LES RESSOL'RCES DU SOL. 19

(le l’Algérie. Ils n’ont généralement labouré que les parties les plus plates des clairières formées par leurs incendies, et comme du reste leur paresse leur fait respecter partout les moindres touffes d’arbrisseaux , partout le sol a plus ou moins pu conserver son humus.

Il n’y a pas que les montagnes qui soient couvertes de broussailles ; la graine s’en est sans doute beaucoup répandue dans la plaine, et en bien des endroits où il n’y a probablement jamais eu de forêts, ces broussailles ont successivement envahi une grande portion du territoire africain. Les plus beaux champs de la plaine en sont quelquefois couverts ; les jujubiers, les arbousiers, les myrtes, les cistes se les disputent de toutes parts. Néanmoins, ce sont les palmiers nains qui règnent le plus ordinairement dans les bonnes terres ; leurs racines en forme de carottes s’y enfoncent à près d’nn mètre de profondeur, et quand leur tige est coupée elles germent comme des pommes de terre. Aussi les incendies, qni compromettent la végétation d’alentour, ne font que dégager les touffes de palmier-nain et leur donner un plus libre essor.

Partout le Sahel et les territoires qui l’avoisinent avaient, à notre arrivée, un aspect désolé et très-peu encoin^geant pour la colonisation : la plaine de la Mitidja elle-même aux environs d’Alger a encore de grands espaces incultes et exige de grands défrichements. On ne doit pas cependant en accuser seule l’incurie des Arabes : il ne faut pas oublier la domination qu’ont exercée les Turcs pendant trois siècles et leurs exactions sur tout ce qui les entourait. Les Turcs s’inquiétaient peu de l’avenir; il leur fallait avant tout des impôts, et pour percevoir ceux qu’ils avaient fixés, ils ne reculaient devant aucune violence, devant aucune ruine. Aussi, les Arabes le plus à leur portée, comme nous en voyons naguère un exemple dans la régence de Tunis, cherchaientils à ne cultiver que le strict nécessaire pour leur subsistance, sûrs que d’un jour à l’autre tout ce qu’ils pourraient amasser

leur serait enlevé. Dans les derniers temps surtout, les ressources de la piraterie allant toujours en diminuant, les deys, pour empêcher leur trésor de trop se vider, s’appliquaient de plus en plus à pressurer tous les cultivateurs du pays. Nos hésitations et nos guerres n’ont pas peu contribué aussi, comme nous l’avons fait remarquer, à compléter la désolation des contrées voisines de la côte.

Ce n’est qu’à dix ou quinze lieues dans l’intérieur que l’on rencontre de véritables pays de culture. Toutefois, les différentes parties du sol algérien ont dû se modifier selon que l’élément arabe y prédominait plus ou moins. Dans la province de Constantine on retrouve presque partout les terres arables que la civilisation romaine avait mises en valeur. Elles ont bien, la plupart, été dépouillées de leurs arbres ; néanmoins il en reste encore : aux alentours de beaucoup de ruines s’étendent des massifs de vieux oliviers ; sur beaucoup de ruisseaux on voit de grands ormeaux, des trembles et tous les arbres dont en France nous garnissons les fossés et les limites de nos champs. Les terres cultivées de cette province n’ont presque point été envahies par les broussailles et les plantes sauvages ; les forêts qui les coupent ont conservé leurs arbres séculaires; sans doute de ce côté les incendies ont dû être moins fréquents. Dans les provinces d’Alger et d’Oran, au contraire, les traces du passé sont bien moins conservées; les tribus arabes y ont surtout cherché des pâturages. Mais, avant de parler des troupeaux, disons quelques mots des cultures.

Les Arabes cultivent plusieurs années de suite les mêmes portions de champs de leur vaste territoire ; puis quand la terre est épuisée ils vont planter leurs tentes ailleurs, laissant aux troupeaux errants le soin de la refaire.

A la saison des labours, tous ceux qui sont dépourvus des ressources nécessaires vont trouver les cheiks des douars ou les chefs de famille, et leur offrent leurs services en qualité

LES RESSOURCES DU SOL. 2i

de khrammes. Le maître fournit à chaque khratnmes une charrue, des bœufs ou des chevaux, un peu de blé et d’orge pour vivre ; puis le grain nécessaire pour ensemencer une zouidja , l’étendue qu’il pourra labourer.

Lorsque le terrain est suffisamment nettoyé, soit par un incendie, soit par l’arrachage de toutes les plantes qui n’offrent pas de résistance, et que les premières pluies d’octobre ont suffisamment détrempé la terre, le cultivateur arabe éparpille sa semence ; puis, à des intervalles suffisants pour la recouvrir, il racle le sol avec sa charrue, tournant toutes les pierres et toutes les touffes qui s’y trouvent. La charrue arabe est d’une extrême simplicité ; c’est un morceau de bois plus ou moins bien arrondi, à l’une des extrémités duquel se trouve ajustée une espèce de sabot en fer tel que ceux qui servent chez nous à enrayer les voitures , et dont la semelle est pointue. A l’autre bout du bois où le soc est fixé se trouve une traverse à laquelle les bœufs sont attachés par les cornes. Mais il arrive quelquefois que le cultivateur arabe n’a qu’un bœuf et qu’un cheval : alors, après avoir attelé, selon l’usage, son bœuf à l’un des bouts de la traverse, il place l’autre bout entre les quatre jambes de son cheval ; deux petites cordes nouées à la traverse, sous le ventre de cette dernière bête, viennent rejoindre un collier fait avec une couverture de laine ou un sac, et le coursier tire ainsi plus ou moins commodément. Tandis que le bœuf a sa tête inclinée vers le sol, le cheval porte la sienne dégagée, placé qu’il est une demi-longueur en avant ; il peut ruer librement de ses jambes de derrière sans s’embarrasser dans ses traits , sans atteindre son conducteur. Ce dernier se traîne après sa charrue , tenant d’une main la petite béquille qui dirige le soc, et de l’autre la baguette qui fait avancer ses bêtes.

La bonne graine pousse comme elle peut avec la mauvaise qui n’a pas été brûlée, et au milieu de toutes les broussailles qui bientôt prennent le dessus. L’opération du sarclage est inconnue des Arabes ; aussi rien n’est plus riant qu’un

champ de blé en Algérie aux beaux jours du printemps; il est tout émaillé de fleurs, à moins que des coquelicots ne le couvrent en entier d’une robe de pourpre.

A l’époque de la maturité, dans les premiers jours de juin, les chefs arabes montent à cheval et dirigent sur leurs vastes territoires des troupes de moissonneurs à leur compte. Les épis arrivent à la ceinture des ouvriers, qui, sans se baisser beaucoup, saisissent leurs tiges par le haut et les coupent avec de petites faucilles. Leur seul vêtement est une courte tunique de calicot ; pour la protéger, pour protéger leur peau elle-même contre les retours de leur instrument tranchant, ils se couvrent l’estomac d’un tablier de cuir. Les épis réunis en petites gerbes sont ensuite accumulés en grands tas près d’une aire où l’on fait bientôt circuler tous les chevaux de la tribu. A mesure que les bêtes foulent le grain, les hommes avec des fourches soulèvent la paille, dont le vent emporte les plus faibles débris. On procède ensuite au partage du grain; chaque cultivateur prend le kramsa, le cinquième pour sa part, le reste appartient au maître.

Après la moisson, on recueille dans des silos toute la provision nécessaire pour la famille. Ces silos, d’environ trois mètres de profondeur, ont la forme d’une amphore ; ils sont établis dans des terrains élevés et secs. Creusés à l’avance, ils se durcissent à l’action du soleil et se maintiennent ainsi souvent assez longtemps, même après avoir été abandonnés : si bien que nos ofticiers, dans les premiers temps, en faisaient des prisons pour leurs sujets les plus récalcitrants des postes avancés, qu’ils y faisaient jeter comme des lézards. Les Arabes y déposent leurs grains avec plus de précautions ; ils ont soin de les garnir intérieurement d’une couche de paille. Une fois leurs provisions faites, le reste des grains est vendu. Les gens du Sahara donnent deux charges de dattes pour une charge de blé. Sur les marchés de la côte, le blé avait peu de valeur avant l’occupation française. Le blé de première qualité se vendait, à Alger, deux boudjoux le saah. Le saah contenait

64 litres, et le boudjou valait 1 fr. 80 c. : c’était environ 6 fr. par hectolitre. L’orge sc vendait moitié moins.

Les Arabes, parfois, au lieu de blé cultivent du bechena, espèce de plante dont la tige ressemble au maïs , et dont la graine, assez petite, est blanchâtre. Les champs de bechena, après la moisson, restent couverts de grandes tiges : on y lance les troupeaux, qui les préfèrent à beaucoup de pâturages.

L’avoine est inconnue aux Arabes ; c’est avec l’orge qu’ils nourrissent leurs chevaux. Ils sèment beaucoup de ce dernier grain, malgré son peu de valeur relativement au blé, non pas qu’ils y soient entraînés par des règles d’assolement, puisqu’ils n’en suivent aucune ; mais la paille de l’orge est préférée pour les bêtes. Puis le blé, pour réussir en Afrique, a besoin d’être semé de bonne heure, car si avant la fin des pluies les racines n’ont pas eu tout le temps de se développer, les premières chaleurs du printemps dessèchent bientôt les tiges, et l’on voit avorter les plus beaux épis. Il faut donc que l’ensemencement du blé soit terminé au commencement de décembre. L’orge peut être semée jusque dans le courant de janvier; elle permet d’agrandir la culture. C’est la période de temps durant laquelle on laboure utilement qui détermine et limite la zouidja, la culture d’une charrue. Un Arabe peut cultiver 40 ares de terre par jour. Or, depuis l’époque du mois de novembre où l’on commence les semailles, jusqu’à celle du mois de janvier où on les achève, on compte 30 à 40 joure propres au travail. La culture d’une charrue peut donc atteindre 12 hectares de terre, quand on la partage entre le blé et l’orge.

Du reste, le rendement des graines diffère beaucoup en .Algérie, comme partout ailleurs, suivant la nature des ferres. Les terres ordinaires peuvent facilement donner un rendement de 9 à 15 pour im. Sur le riche plateau de Zidour, que les .Arabes citent comme le grenier de la province d’Oran, les terres rendent 22 pour un. Dans certains cantons, comme l’a signalé Desfontaines, le rendement peut même

s’élever jusqu’à 50 et plus pour un; mais généralement les Arabes ne font rendre à leurs terres qu’à peine 6 ou 7 ; encore est-il à remarquer qu’ils sèment moitié moins de grains que nous dans la même étendue. Un hectolitre de grain leur suffit pour ensemencer un hectare, tandis qu’en France on sème ordinairement plus de deux hectolitres par hectare. Malgré cela, les épis ne prospèrent pas mieux dans les champs arabes ; ils sont souvent étouffés par les mauvaises herbes qui s’y développent à leur aise. D’ailleurs, la culture ayant été peu profonde, quelque diligence qui soit faite pour semer de bonne heure, presque toujours une trop prompte dessiccation avance l’époque de la maturité. Les grains alors deviennent chétifs et racornis. Avec un rendement de 6 ou 7, les Arabes, sur le sol algérien, ont donc, dans la même étendue, un produit bien inférieur à celui de nos cultivateurs français. Les cultivateurs arabes reconnaissent bien qu’avec de meilleurs procédés la terre pourrait leur rapporter davantage ; mais ils disent que ce qu’ils retirent leur suffit, et qu’il est inutile qu’ils se donnent plus de peine. Reste à savoir maintenant si, pour respecter leur paresse, nous devons leur laisser ainsi gaspiller les plus beaux champs de l’Algérie, et imposer à nos colons de pénibles défrichements ; si, pour ne point froisser les habitudes des vaincus, les vainqueurs doivent pousser la générosité jusqu’à vouloir se ruiner en colonisation, après avoir déjà supporté tous les frais de la guerre.

Nous pouvons apporter de grandes améliorations dans la culture de l’Algérie, nous pouvons même la préserver quelquefois des fléaux du ciel. Voici ce que racontait, en 1853, un journal du pays, sur les moyens employés pour détruire les sauterelles et les ravages qu’on en pouvait craindre ; l’on ne s’étonnera plus, d’après cela, de les voir figurer parmi les sept plaies de l’Egypte dont parle l’Écriture :

« On avait signalé dans le cercle de Boghar la présence d’œufs de sauterelles.

« Une corvée générale a été ordonnée par le commandant supérieur. Dirigés par un olficier du bmeau arabe, les .\rabes ont compris le but du travail qu’ou exigeait d'eux, et s’y sont livrés avec ardeur . prés de 2,000 d’eutre eux ont été occupés pendant vingt jours à extraire les œufs de sauterelles enfermés en terre.

« Les détails statistiques suivants donnent une idée du dégât qpii peut être commis par ce redoutable fléau :

« Les œufs d’une seule sauterelle, agglomérés, forment ce que nous appelons une gousse, qui renferme 3 1 germes ; elle est, en moyenne, d’une longueur de 15 à 18 millimètres, et de 5 à 0 centimètres de diannètre.

« Le kilogramme renferme, en moyenne, 1,670 gousses d’œufs; en multipliant ce chiffre par 34, nombre moyen des œufs dans une gousse, nous trouverons 56,780 œufs par kilogramme. 11 en a été détruit 23,640 kilogrammes.

« La quantité d’œufs détruits est donc de 1,435,839,200.

« Une sauterelle, du moment où elle éclôt jusqu’à celui où elle disparaît, peut détruire, en moyenne, 30 épis de grains; il pourrait donc y avoir 43,675,176,000 épis de détruits.

« Un épi renferme au moins 40 grains.

« 11 y aurait donc 1,747,007,040,000 grains de détruits.

« Un kilogramme de grains en renferme, en moyenne, 20,000 ; en divisant donc le chiffre de grains détruits par 20,000, nous trouverons 87,330,352 kilogrammes ou 873,303 quintaux métriques de grains dévastés par les sauterelles lorsqu’elles s’abattent sur les jardins. »

Les Arabes apprécient parfaitement les avantages des irrigations. Dans les plaines voisines du Sahara,où les pluies sont rares, on les voit souvent irriguer des champs de blé ; mais, en général, ils ne pratiquent d’irrigations en grand que pour le maïs. Ils le font sans soin, comme tout ce qu’ils entreprennent. Lorsqu’au moyen de plusieurs tranchées faites sur les rives, ils ont détourné l’eau d’une rivière ou d’un ruisseau pour la faire arriver aux différentes portions des champs qu’ils veulent irriguer, ils la laissent s’écouler comme elle peut, sans s’inquiéter de ce qu’il en adviendra après, sans songer jamais à la rendre à son lit naturel. L’eau continue donc à couler par les mêmes rigoles, tant qu’elle n’est pas

coupée pour irriguer un champ voisin. En été, tout ce qui n’est pas absorbé par la terre, est bientôt évaporé par le soleil : mais aux premières crues d’hiver, l’eau se précipite avec impétuosité dans toutes les nouvelles tranchées des rives, elle en élargit le passage, et les rigoles d’irrigation deviennent autant de torrents qui vont au loin inonder la plaine ; l’eau s’accumule alors dans tous les bas-fonds où elle ne trouve pas d’issue. C’est de cette manière que se forment la plupart des marais qui couvrent les plaines de l’.AJgérie ; les plus fertiles deviennent les plus malsaines ; l’eau y croupit avec tous les détritus organiques qu’elle a ramassés ; et des miasmes putrides s’en échappent de foutes parts, sans qu’aucune végétation vienne les absorber. Ainsi, des champs qui devaient produire la richesse et la vie, ne répandent autour d’eux que la misère et la mort.

La seule culture industrielle à laquelle se livrent les Arabes est celle du tabac. Ils produisent une espèce de tabac à petites feuilles, appelé chablis, aujourd’hui très-estimé. Celte culture était autrefois restreinte à certaines contrées; il n’y avait que quelques tribus de l’Est, voisines de la côte, qui s’y adonnassent, et, pour éviter la concurrence, les marabouts du pays avaient eu soin de répandre qu’ailleurs de pareilles tentatives resteraient stériles.

Les tribus dont l’existence n’est pas trop nomade font souvent autour de leurs douars quelques petits jardins, si l’on peut donner ce nom à des espaces entourés de broussailles sèches, où croissent pêle-mêle des concombres, des melons, des pastèques et des citrouilles.

Ce que recherchent avant tout les Arabes, ce qui les fixe plus ou moins dans une contrée, c’est l’abondance des pâturages. Dans certaines vallées ils sont magnifiques, l’herbe y atteint, dès le mois de mai, de 1 mètre 20' à 1 ,50“ de hauteur. Quelques tribus ont d’assez grandes étendues de prairies. La tribu de Zenatia, dans le cercle de Constantine, en pos-

LES RESSOLTICES Dt! SOL. 27

sède 1 1 ,000 hedares, celle du Amer-Charaga eu a de 1 ,000 à 1,200, celle de Zemonl-Daïra en a 3,000. En général, l’herbe Tient aussi assez bien dans toutes les terres de la plaine qui ont été ensemencées en blé ou orge les années précédentes. Ailleurs, sans des conditions exceptionnelles, elle s’y dessèche promptement, et les tribus, à chaque saison, sont obligées de changer de campements. Elles les choisissent ordinairement autour d’une source qui pourra leur fournir une eau plus saine et plus fraîche que celle des rivières. Là, souvent elles rencontreront des mines romaines, un bois d’oliviers y aura donné abri à un marabout ; en compagnie de ce saint personnage, les vivants comme les morts pourront reposer en paix.

L’eau seule, pour les .\rabes, fait le prix d’un territoire ; ils ne distinguent et ne dénomment que les sources et les rivières. .\illeurs, il n’y a de noms que ceux des tribus; 1a richesse ne consiste que dans le nombre des troupeaux, et l’étendue du sol n’est qu’un accessoire qui ne se dispute jamais qu’en vue de ces derniers.

Nous avons déjà parlé de la richesse de certaines tribus arabes. Dans la province de Constantinc on remarque la tribu des Nemencha, qui a, outre ses chameaux, 1,000 boeufs, 32,000 moulons, 1,000 chèvres, 7,000 chevaux, 2, 000 mulets, sur une étendue de 2 millions d’hectares dont elle cultive 10,000. Dans la province d’Oran il y avait autrefois aussi de très-grandes tribus, mais la plupart ont été ravagées, et quelques-unes même presque entièrement détruites par la guerre. Quoique les tribus ne soient pas généralement très-fortes dans la province d’Alger, quelques-unes n’en possèdent pas moins de nombreux troupeaux. La tribu des Beni-Sliman a 8,000 bœufs, 15,000 montons, 3,000 chèvres, 1,400 chevaux, et 45,000 hectares de terres. Les Oulad-Naïl, plus au Sud sur les frontières du Sahara, possèdent 3,280 bœufs, 197,500 moutons, 1,515 chevaux. Les Oulad-Naïl sont un type de tribu errante, ils ne cultivent pas la terre ; avec leurs

16,000 chameaux ils font le commerce des grains: les uns vont chercher des blés dans le Tell, les autres des dattes aux extrémités du Sahara.

Le dénombrement des troupeaux des trois provinces a donné les chiffres suivants :

Chameaux. . .

Chevaux. . . .

Bœufs

Moutons. . . .

Chèvres. . . .

Anes

Mulets

Les chevaux de la province de Conslantine sont généralement assez estimés en Algérie , ceux de la province d’Oran approchent davantage de la race barbe. La contrée de l’Algérie où la race chevalinearabe s’est le mieux conservée, est le Sahara. C’est, en effet, celle qui a le plus d’analogie avec l’Arabie. M. le général Damnas a consacré un ouvrage aux chevaux du Sahara; il y relate d’intéressants documents fournis par Abd-el-Kader, sous le règne duquel il était accrédité comme consul à Mascara. Voici ce que lui écrivait depuis l’ancien émir :

« Sachez que les meilleurs chevaux du Sahara sont les chevaux des Hamyan, sans exception. Ils ne possèdent que d'excellents chevaux, parce qu’ils ne les emploient ni pour le labour, ni pour le bât : ils ne s'en servent que pour expéditionner et se battre. Ce sont ceux qui supportent le mieux la faim, la soif et la fatigue. Après les chevaux des Hamyan , viennent ceux des Arbâa et des Oulad-Nail.

« Dans le Tell, les meilleurs chevaux pour la noblesse et pour la race , la taille et la beauté des formes , sont ceux des gens du Chélif.»

Abd-el-Kader prétend que les chevaux barbes sont d’origine arabe , seulement ils ont été introduits eu Afrique par

des tribus antérieures à l’islamisme. Cette assertion est conforme avec l’histoire, qui fait venir de l’Asie les Numides et les anciens habitants des Mauritanies. Abd-cl-Kader ajoute :

« Il est bien vrai que si tous les cbevaux de l’Algérie sont arabes de race, beaucoup sont déchus de leur noblesse, parce qu’on ne les emploie que trop souvent au labourage, au dépicage, à i>orter, à traîner des fardeaux et autres travaux semblables ; parce que les juments ont été soumises à l’àne, et que rien de cela ne se faisait chez les Arabes d’autrefois. A ce point, disent-ils, qu’il suffit au cbeval de marcher sur une terre labourée pour perdre son mérite. On raconte à ce sujet l’histoire suivante :

« Un homme marchait monté sur un cheval de race ; il est rencontré par son ennemi, également monté sur im noble combler. L’un poursuit l’autre , et celui qui donne ia chasse est distancé par ceiui qui fuit. Désespérant de l’atteindre, il lui cric alors : « Je te le dea mande, au nom de Dieu, ton cheval a-t-il jamais laljom^? — Il a « labouré pendant quatre jours. — Eh bien ! le mien n’a jamais la- « bouré. Par la tête du Prophète , je suis sùr de t’atteindre. »

« U continue à lui doimer la chasse. Sur la fin du jour, le fuyard commence à perdre du terrain, et le poiu^uivant à en gagner. 11 parvient bientôt à combattre celui qu’il avait d’abord désespéré de joindre.

« Mon père. Dieu l’ait en miséricorde, avait coutume de dire :

« Point de bénédiction pour notre terre , depuis cpie nous avons fait « de nos coursiers des bêtes de somme et de labour. Dieu n’a-t-il « point fait le cheval pour la cornue , le bœuf pour le labour, et le « chameau pom le transport des fardeaux? Il n’y a rien à gagner à « changer les voies de Dieu, w

Selon ce proverbe arabe : «Donne de l’orge et abuse,» Abd-cl-Kader prétend qu’un cheval sain de tous ses membres, qui mange de l’orge ce que son estomac réclame, peut tout ce que son cavalier veut de lui.

« Nous avons vu, dit-il, un grand nombre de chevaux faire en un jour le chemin de Tlemcen à Mascara. Cependant le cheval qui aurait fait ce trajet (3o lieues) devrait être ménagé le lendemain, et ne pourrait franchir le second jour qu’une distance beaucoup moindre.

« Mais, sans abuser du cheval, on peut lui faire faire tous les jours 16 parantages (10 à 12 lieues), et sans fatigue, pendant trois ou quatre mois, sans se reposer un seul jour. »

Quoi qu’en dise Abd-el-Kader, il est certain que la race des chevaux a dégénéré en Algérie, plus parce que les Arabes en ont abusé, que parce qu’ils les ont fait labourer; et dans les derniers temps surtout, les travaux de la guerre leur ont plus nui que ceux de l’agriculture. Les Arabes les montent en général beaucoup trop jeunes, avant que leurs membres soient formés: aussi la plupart ont-ils la croupe basse. La manière brusque dont ils les arrêtent ne contribue pas peu non plus à leur user les jarrets. Le prix des chevaux varie beaucoup. Avant l’occupation , un cheval ordinaire se payait de 100 à 150 fr. ; aujourd’hui, pour ce prix, on n’aurait plus qu’une pauvre rosse. Le moindre cheval se paye 200 fr. ; on n’a guère à moins de 450 à 500 fr. un cheval de taille. Les beaux chevaux valent 1,000 fr., et les bonnes juments 2,000 fr. Les Arabes préfèrent ces dernières, parce qu’elles leur donnent des produits qui, avec leurs goûts et leurs habitudes, ne sont jamais pour eux un embarras, et font la joie de leurs enfants.

Les Arabes prennent généralement plus de soins de leurs chevaux que de leurs femmes. Ils n’ont pas la même sollicitude pour les bœufs et les moulons : leur incurie les prive d’une grande partie des bénéfices qu’ils pourraient tirer des immenses troupeaux qu’ils possèdent.

Laissons M. Moll, agronome distingué, nous parler des races bovines et ovines de l’Algérie :

« Comme les chevaux et les ânes, les bêtes bovines de l’Algérie sont petites. Le poids moyeu de viande, net, chez les bœufs, est d’enviion 133 kilogrammes, ce qui suppose un poids brut de 320 à 340 kilogrammes. Lorsqu’ils sont engraissés avec quelques soins, comme chez plusieurs colons, le poids net arrive alors souvent à 230 kilogrammes.

« Ces animaux sont vifs et robustes, et leurs formes sont remar-

qua')les. Us n’ont rien de ce qu’on voit ordinairement chez les races mol soignées et à moitié sauvages. La tète est petite, de même que les cornes ; le corps est long et cylindrique ; les jambes sont courtes; la charpente osseuse est en général fine ; le poU est fin et luisant ; la peau souple et bien détachée; la capacité thoracique développée. En un mot ils ont tous les indices d’ime grande facilité à prendre graisse, disposition qui a été prouvée, du reste, dans les engraissements faits par les colons, et que révèle suffisamment l’état d’embonpoint dans lequel ils se trouvent pendant huit mois de l’année. Le pelage le plus commun est le gris Louvet, avec les jambes, la tète, et parfois ime partie de l’avant-train noires.

« Ces animaux sont tenus sans aucun soin. Le pâturage, et tout au plus un peu de paille dans les moments de la plus grande disette, constituent leur unique nouiriture. Aussi, gras au printemps et pendant une partie de l’été, ils dépérissent aux mois d’août et de septembre, et plus encore à l’époque des grandes pluies d’automne, par les raisons que j’ai déjà indiquées pour les chevaux. Jamais, ou presque jamais, si ce ii’est dans les montagnes, on ne les rentre sous des abris; aussi, p.ar des froids subits ou par des pluies continuelles, meurt-il beaucoup de jeunes animaux et de vieilles bêles ; et les expéditions opérées dans ces derniers temps, pendant l’hiver, ont fait grand tort aux tribus qu’elles frappaient, en les forçant à fuir dans des lieux inaccessibles, où les bestiaux, ne trouvant pas de nom'riture, périssaient en grand nombre.

« C’est en février, mars et avril que viennent les veaux, et c’est alors seulement que les vaches ont du lait. On laisse d’ordinaire les petits teter aussi longtemps que leurs mères s’y prêtent. Ces dernières sont traites en même temps, et ne donnent alors, bien entendu, qu’une très-faible quantité de lait, de trois quarts de litre à un litre et demi par jour. Du reste , la race est peu laitière. En perdant leur veau, les vaches perdent ordinairement leur lait ; mais cela tient plutôt au manque de soin, au régime de misère auquel ces animaux sont soumis pendant une partie de l’année, à l’irrégularité de la traite et à la manière d’elfcctuer la mulsion, qu’aux dispositions innées des animaux, quoique, cependant, les dispositions mêmes de celte race pour l’eng"aissement fassent prévoir qu’elle ne sera jamais remarquable pom’ la production du lait. La multiplication de ces animaux est, comme leur cuti'elieii, abandonnée à la uatm’e.

« De tous les produits de l’espèce bovine le plus important pour les Arabes est le lait, qu’ils consomment en grande quantité, frais, aigre et à l’état de sérum. On en fait du beurre qui est blanc et d’assez mauvaise qualité, ce qui, du reste, provient plutôt de l’absence

d’un lieu frais pour y teuir le lait et de la malpropreté des vases dans lesquels on le conserve, que de la nature de celui-ci. La manière dont on le confectionne y contribue aussi. On met, non pas seulement la crème, mais une grande partie du lait, dans une peau de chèvre cousue qu’on suspend à deux piquets, et qu’on frappe et presse de manière à agiter fortement le contenu. Une partie du sérum suinte à travers la peau , la matière butyreuse se prend , mais se mêle aussi avec la matière caséeuse : de là celte nuance blanche et ce goût fade.

tt On fait également des fromages, qui sont aussi de qualité inférieure par les mêmes raisons. On se sert parfois, pour coaguler le lait, des Heurs de l’artichaut sauvage en guise de présure ; souvent on le laisse se cailler spontanément. Il est ensuite mis dans des formes tressées avec des feuilles de palmier nain où on le presse légèrement. Les Arabes le consomment frais ou sec. Dans ce dernier cas, il est fréquemment, surtout en route, délayé dans de l’eau dont il corrige ainsi le goût parfois saumâtre.

a Les bœufs qui, avant notre arrivée, valaient de 20 à 30 fr. pièce, se payent aujourd’hui 70 à 90 fr., et même 100 et 120 fr. »

Ce prix a encore augmente depuis que M. Moll a écrit ces lignes. Au moment du labour, une bonne paire de bœufs ne se vend guère moins de 300 fr. Quand les Arabes ont fini leurs semailles, ils louent souvent leurs bœufs à nos colons pour les petites cultures industrielles. Le laboureur indigène et ses deux bêtes se louent 6 fr. par jour. Il commence sa journée avant le lever du soleil, mais abandonne les champs dès trois heures après midi.

Les peaux de bœuf ont de tout temps fourni un article important pour le commerce de l’Algérie. Les indigènes en consomment une grande partie pour leurs besoins; aujourd’hui encore, les cordonniers maures les achètent 18 fr. dans les villes de l’intérieur.

Voyons maintenant ce que M. Moll nous dit de l’espèce ovine :

Elle constitue la plus importante richesse des tribus pastorales , et fournit le principal article d’exportation du pays, en même temps que la viande la plus estimée et le plus généredement consommée par les indigènes.

« Il existe un grand nomljre de variétés de moutons en Algérie, lesquelles, par suite des razzias des tribus entre elles et du peu de soin des Arabes, se trouvent fréquemment mêlées dans le même troupeau. Parmi les 17,000 bêtes à laine prises en juin 1842 par le général Changarnier, j’ai trouvé 12 à 15 variétés au moins : toutes ou presque toutes de forte taille et d’une assez belle conformation.

« En ce qui concerne spécialement l’espèce ovine , faisons remarquer que le sol si fertile, quoique plutôt sec qu'humide, de l’Algérie, son climat chaud et sec , et jusqu’à cette quantité de sel répandue dans tout le pays et se manifestant dans un grand nombre de sources, doivent contribuer à faire de notre colonie la contrée la mieux appropriée aux bêtes à laine.

« Les béliers restent mêlés aux brebis pendant toute l’année. Beaucoup de mères mettent bas deux fois par an, au printemps et en automne, et il en est plusieurs qui ont deux agneaux d’une portée. Ordinairement, les Arabes ne leur en laissent qu’un, et tuent les autres pour leur chair qu’ils estiment beaucoup.

« La tonte se fait en avril et mai chez les tribus du Tell. Vers le désert on la pratique, m’a-t-on dit, deux fois l’an pour certaines races à longue laine.

« On peut dire qu’après les céréales, la laine est le produit le plus important de l’Algérie. 11 s’en consomme une masse considérable dans le pays même. Le surplus était jadis vendu au dey et aux beys, qui payaient la denrée aux prix qu’ils fixaient eux-mêmes. On a voulu récemment recommencer ce même système; mais, quoiqu’on eût fixé un prix assez élevé , cette tentative a produit un mauvais effet. Les Arabes ont cru voir revivre les anciennes exactions des Turcs : ils ont su éluder la mesure en exportant une grande partie de leurs laines à Tunis et dans le Maroc. Ce que j’ai dit sur les races laisse assez prévoir que les laines d’Afrique, loin d’être plus belles que les nôtres, sont au contraire en général grossières. Malgré cela on importe, et on a de tout temps importé une assez grande quantité de laines barbaresques en France, où elles servent principalement à la confection des matelas et des couvertures. Le commerce de la laine, qui est pour les Arabes le principal article d’échange, peut offrir un moyen puissant de nouer des relations pacifiques et suivies avec l’intérieur et même avec le désert. U est d’une haute importance que ce commerce cesse de se diriger sur les pays voisins, et, en revenant dans nos ports, y ramène forcément les producteurs. »

Déjà plusieurs négociants français se sont établis dans cpielques villes de l’intérieur pour s’y livrer au commerce

des laines. Les ventes se font ordinairement depuis février jusqu’en juin. Le commerçant qui veut acheter pour 500 fr. de laine donne en février 300 fr. d’arrhes à l’Arahe propriétaire du troupeau, et vient en temps et lieu chercher sa marchandise. C’est au moment de la délivrance que se paye le surplus du prix. Dans l’origine, aucun mécompte n’était à craindre. Quand un indigène refusait de livrer aux prix convenus, les bureaux Arabes intervenaient et faisaient exécuter le marché. Maintenant ils ne s’en mêlent plus, et se contentent de faire venir le vendeur arabe, laissant aux tribunaux compétents le soin de débrouiller l’affaire. Mais les Arabes commencent à connaître la justice française, et les subterfuges qu’elle offre aux mauvais débiteurs. Leur délicatesse, d’ailleurs, n’est pas grande : frustrer un chrétien est même un tour d’adresse, une preuve d’habileté dont ils aiment à se vanter. Cette perspective est peu encourageante pour nos commerçants. D’un autre côté, les laines ont beaucoup enchéri ces années dernières : tandis qu’avant la conquête on pouvait avoir pour un boudjou (1 fr. 80) six toisons du poids de 1 kil. 1/2 à 2 kil., et que pour le même prix on en avait encore trois il y a cinq ans, on paye aujourd’hui chaque toison jusqu’à 2 fr.

Nous reviendrons plus tard sur ce commerce important des laines, et sur les moyens que nous avons de le développer dans toute l’Afrique septentrionale. Constatons seulement qu’en 1834 les tribus de l’Algérie, dont les marchés ont pu être surveillés, ont livré 3,228,278 quintaux de laine et 179,092 quintaux de peaux.

Les peaux de mouton sont pour l’Algérie un objet important de commerce. Elles sont en partie travaillées dans le pays et façonnées en maroquins. Ces peaux, celles surtout des confins du désert, sont de meilleure quaUté que celles de France.

Avant notre arrivée, on avait une brebis pour 2 fr. Leur prix est maintenant de 8 à 12 fr. Toutefois ces prix dimi-

LES RESSOmCES DU SOL. 35

nuent beaucoup en hiver. Les Arabes, n’ayant pas d’abri pour leurs troupeaux, sont exposés à les perdre quand la saison devient froide et pluvieuse. Les Européens, avec les constructions qu’ils élèvent de toute part, peuvent tirer un trèsavantageux parti de l’embarras des indigènes. Aussi, la plupart des colons qui ont acheté beaucoup de bétail, ont-ils fait de bien meilleures affaires que ceux qui se sont mis à cultiver de grandes étendues. Le sol de l’Algérie a même une telle inégalité de valeur, que ce que les colons auraient de mieux à faire, s’ils avaient leurs coudées franches, serait' d’imiter les tribus arabes, de ne s’emparer pour la culture que des meilleures terres et de réserver les autres à l’éducation du bétail. Les terres fertiles peuvent rendre 12 et même 20 pour un; mais pour arriver à de bons résultats, les frais augmentent quelquefois dans des proportions aussi grandes que les produits. Avec du bétail il est facile, en moins d’une année, de doubler ses capitaux.

Régénérée par les soins qui lui font depuis si longtemps défaut, la race ovine indigène pourra bientôt fournir les plus belles laines à notre industrie. Ce sont les troupeaux d’Afrique, transportés en Andalousie à la suite des Maures, qui ont produit ce type du mérinos qui fait encore tant honneur à l’Espagne. Nous ne pouvons manquer de réussir aussi bien que nos voisins, placés que nous sommes dans des conditions plus favorables encore. En parlant des progrès de l’agriculture , nous aurons plus tard à entrer dans quelques détails sur les efforts qui ont déjà été tentés en ce sens, et notamment sur l’heureuse initiative qïi’a prise M. le maréchal Randon, en achetant à Laghouat un magnifique troupeau.

Les Arabes ont un assez grand nombre de chèvres dans la plupart de leurs troupeaux. Le poil de chèvre est un produit important, chaque année recueilli. Il sert soit seul, soit mélangé avec le poil dé chameau ou la laine, à faire des cordes, des tentes et des burnous. Mais le produit principal de la chèvre est son lait, bien que les Arabes lui préfèrent le

lait de brebis. Du reste, comme ils recherchent plutôt qu’ils ne craignent l’odeur du bouc, ils en mangent la chair sans répugnance. La peau de ces animaux a une assez grande valeur; on en fait le véritable maroquin. Les Arabes en font aussi des outres pour la consenation et le transport des liquides. — Avant l’occupation française, le prix des chèvres était de 3 à 5 francs ; les chèvres du pays valent aujourd’hui de 8 à 13 francs.

Enfin, les Arabes élèvent une grande quantité de poules. Ils les mangent bouillies avec le coiiscoussou ; c’est pour eux un mets favori comme pour nos pères la poule au riz. Quand les Arabes louent des terrres, ils ne manquent jamais d’apporter au propriétaire un panier d’œufs et un assortiment de volailles liées en bouquet par les pattes. Tous les chevaux, tous les mulets, tous les ânes expédiés sur les marchés ont, à défaut de grelots, leur chargement couronné de malheureux coqs ainsi attachés. Leur prix est d’un franc sur les marchés. Nos soldats en voyage, qui prenaient la peine de les aller chercher dans les douars, en donnaient beaucoup moins, réglaient souvent leur compte à coups de bâton. Pour ôter tout prétexte aux chapardeurs, on a fixé un tarif de 50 c. par tête de volaille.

LES HAOUCHS TCBCS

Si les plaines de l’Algérie qui ont le mieux conservé leur fécondité naturelle et qui offrent encore les plus grandes cultures arabes, sont loin d’Alger, loin des côtes où régnaient les Turcs, ce n’est pas à dire que dans leur voisinage nous n’ayons trouvé aussi de belles exploitations agricoles. Les

Arabes avaient presque abandonne une grande portion du territoire de la côte, ils l’avaient laissé envahir par les broussailles et les palmiers nains; mais les Turcs, moins délicats que nous en fait de conquête, avaient commencé par s’emparer des meilleures terres, ou du moins n’avaient pas lardé à le faire : au milieu des friches du Sahel ils s’étaient réservé, dans beaucoup de vallons, d’assez belles propriétés, et ils possédaient les plus belles parties des plaines voisines.

Dans la seule Mitidja, trente ou quarante mille hectares appartenaient au beylik ou gouvernement turc, qui y avait établi ses Maghzem ; bien d’autres espaces étaient partagés en propriétés particulières et formaient des haouchs de plusieurs centaines d’hectares affermés à des cultivateurs arabes. Souvent les deys forçaient leurs vassaux éloignés à faire , dans le voisinage d’Alger, l’acquisition de quelque important domaine : ainsi, à quelques lieues au delà de Blidah, au pied de l’Atlas, se trouvait l’haouch du bey d’Oran, comprenant trois à quatre cents hectares des meilleures terres de la Mitidja.

Autour de Constantine, le beylik possédait 60,000 hectares, dont 48,000 étaient cultivés en céréales et 12,000 en jardins. Ces terres, excellentes, étaient divisées en petites exploitations [djehda] : on en comptait 8,000. En moyenne il y avait dans chacune : six hectares de terre labourée, un hectare et demi sans culture, cinq bœufs, vingt moutons, quatre chèvres, un mulet, un cheval et quatre femmes.

Le nombre des propriétés particulières était aussi assez considérable dans les environs de Constantine ; elles s’étendaient à cinq lieues à la ronde sur une étendue de 11,250 hectares, dont 9,000 étaient cultivés et 400 complantés en jardins; elles appartenaient aux Turcs ou aux familles nobles de la province. L’une de ces familles prétendait descendre des Romains; les autres étaient, pour la plupart, de race arabe, et commandaient aux grandes tribus de l’intérieur.

Parmi ces propriétés on distingue encore, sur un coteau voisin de Constantine, celles de Salhah-Bey, où l’on trouve

une source d’eau chaude assez abondante. Les belles plantations qu’elle arrose sont un peu en désordre ; mais leur irrégularité ne rendrait que plus facile la conversion de ce domaine en jardin anglais : aussi, Mgr le duc d’Aumale voulait-il en faire l’acquisition lorsqu’il commandait à Constantine.

Dans la province d’Oran on distingue le domaine de Messerghin, où les beys avaient construit leur maison de campagne; et celui de Bar-Beïda appartenant maintenant à M. Ernest de Saint-Maur; mais ce sont à peu près les seuls domaines de ce genre aux environs d’Oran. Pendant tout le temps de la domination espagnole, ils n’avaient pu être que des champs de bataille. Us offrent un contraste frappant avec ceux d’Alger, qui, quoique envahis aussi par les broussailles et les palmiers nains, n’ont jamais été aussi complètement abandonnés.

Au milieu de la désolation des côtes barbaresques, les viUes turques étaient donc un peu ce que sont les oasis du désert. De beaux jardins se groupaient autour de leurs murs; un peu plus loin, étaient dispersés un plus ou moins grand nombre de haouchs. De même que près des oasis du Sahara, étaient souvent campées des tribus arabes auxiliaires; de même dans le voisinage de leurs villes du Tell, les Turcs avaient des tribus soumises. Elles formaient leur Maghzem, et étaient employées au recouvrement des impôts qui, dans l’intérieur, ne pouvait se faire que les armes à la main. Ces tribus, ayant là leurs bénéfices et une part dans les razzias, cultivaient peu la terre, et il fallait les circonstances d’une disette pour leur faire mettre, les années suivantes, la main à la charrue. Néanmoins, comme elles étaient circonscrites dans des espaces moins étendus, elles avaient des habitudes un peu moins nomades que les autres et se fixaient davantage au sol. Beaucoup se construisaient de petits gourbis, sinon en pierres, du moins avec des branches d’arbres, de la broussaille ou des joncs et un crépi

de fiente de vache. Presque toutes s’entouraient d’un rempart de cactus; c’était à la fois un abri et une précieuse ressource alimentaire. Les Arabes, en effet, pendant trois à quatre mois de l’année, ne se nourrissent presque que du fruit des cactus, pour eux, kermous insahri, figues de chrétiens, pour nous, figues de Barbarie. Elles commencent à mûrir au milieu des grandes chaleurs : rafraîchissantes comme les grenades, elles ont des qualités astringentes et peuvent être mangées en grandes quantités sans nuire à la santé.

Les propriétaires des grands haouchs les affermaient quelquefois aux tribus voisines ; cependant l’étendue des haouchs ne comportait pas en général l’établissement de toute une tribu. On les louait à différentes conditions : les terres à céréales à des khrammes; les terres irrigables à des bcJiâres. Les pauvres Arabes qui venaient cultiver au khramsa, ne pouvaient jamais devenir bien riches ; ils n’avaient rien; ils commençaient par manger une partie de la semence qu’on leur donnait. Afin qu’ils ne mourussent point de faim, il fallait bien que le propriétaire leur avançât encore un peu de blé ; de telle sorte qu’après la moisson ils ne recevaient le plus souvent leur cinquième que pour le restituer, et il ne leur restait d’autres ressources que de manger des figues de Barbarie en attendant les semailles de l’an prochain. Toutefois, les premières années le propriétaire refusait rarement de faire au khrammes les avances qu’il pouvait désirer; car une fois endetté il était attaché à la glèbe jusqu’au payement, qu’il lui était difficile de faire, et sa condition alors devenait plus dure que celle des esclaves. Celle du bâhâre (jardinier) était meilleure. 11 cultivait le maïs, le tabac, les navets, le poivre long et toutes autres espèces de légumes. 11 prenait la moitié de tout, excepté du maïs, dont 1e propriétaire prélevait les deux tiers. Aussi, ce dernier, après lui avoir donné quatre saahs de blé et quatre saahs d’orge pour sa nourriture, ue craignait point de lui avancer souvent une somme d’argent

plus OU moins forte. Les terres louées aux bâhàres étaient irriguées, soit par des sources, soit par des prises d’eau faites sur des courants supérieurs à la propriété. A défaut d’irrigations de ce genre, ou quand elles n’étaient pas suffisantes, le propriétaire faisait construire des norias et, au besoin, de grands bassins pour aménager les eaux. Les environs d’Alger sont couverts de constructions de ce genre. On voit encore à Muslapba supérieur la tour d’un grand puits à roue, sur laquelle fonctionnait un manège ; elle a sen i quelque temps d’église ; on en fait maintenant la mairie.

Les haouchs avaient tous des constructions où habitait le maître lorsqu’il venait visiter sa propriété , présider aux travaux ou surveiller la rentrée des récoltes. Quelques gourbis groupés alentour entre les touffes de cactus servaient de demeures aux différents cultivateurs auxquels les terres étaient affermées. Des arbres fruitiers étaient plantés dans le voisinage ; des trembles, des frênes et d’autres arbres forestiers formaient des bosquets où les troupeaux trouvaient un ombrage au milieu des chaleurs du jour; par-dessus ces masses de verdure s’élevaient quelquefois de hauts cyprès comme des clochers de village. Aussi, de loin tous ces haouchs aux teintes sombres se dessinent-ils encore aujourd’hui merveilleusement dans les grandes plaines, qui, en été, brûlées par le soleil, auraient sans eux l’aspect du désert.

LES JABDIHS MAURES

La plupart des jardins groupés autour des villes, refuges encore de beaucoup de Maures indigènes, ont conservé , avec

leurs maîtres, leur ancien aspect. Les plus grands ne dépassent guère la contenance d’un hectare ; ils sont en général encaissés dans d’énormes haies de lentisques, d’aubépines et d’arbrisseaux de toutes es}>èces formant voûte au-dessus des chemins étroits et ravinés qui y conduisent. Les plantations principales de ces jardins sont celles de figuiers et de vignes.

Les indigènes ont un grand nombre de variétés de figuiers qu’ils rangent dans deux groupes distincts : les figuiers à fruits blancs, et les figuiers à fruits noirs. Les figues-fleurs, nommées bokhor, commencent à paraître dès la fin de mai ; les figues proprement dites viennent en juillet et août, et durent jusqu’en octobre. Dans plusieurs localités, notamment aux environs de Mostaganem, les figues sont pour les indigènes un produit important : ils les font sécher et les vendent au loin sur tous les marchés.

11 est peu de pays où la vigne pousse avec autant de vigueur qu’en Algérie. Au bout de quelques années les ceps ont la grosseur d’arbres : ceux que l’on plante près des maisons arrivent bientôt sur les terrasses ; il suffit d’un seul pour ombrager toute une cour, car les jets ont souvent 2 et 3 mètres de longueur. Dans les jardins, les indigènes font courir une partie des ceps sur les figuiers et les divers arbres qui y sont mêlés : ils coupent les autres à 80 centimètres du sol. L’espèce qu’ils plantent ordinairement donne un gros raisin blanc assez juteux. Leurs raisins noirs sont plus charnus et ont la peau plus épaisse. Ces raisins, qui ne feraient en France que des verjus, atteignent en Afrique leur maturité à la fin d’août. Les indigènes les mettent dans de petits paniers allongés, et vont, pendant deux mois, en vendre ce qu’ils peuvent sur les marchés. Ils font sécher ce qui leur reste, comme les figues. C’était autrefois, pour certaines localités, une des principales branches de revenus. Les jardins de Delys produisent des raisins renommés ; mais les plantations de vignes les plus importantes sont autour de Médéah et de Mascara. L’arrivée des Français y a modifié l’ancienne indus-

trie vinicole. Le raisin de ces dernières villes sert maintenant à faire du vin blanc qui, quoique très-capiteux, est léger comme les vins du Rhin. Il ne se vend pas moins aujourd’hui de 15 à 20 sous la bouteille, et réconforte les estomacs fiitigués des vins frelatés de France. Aussi, les colons de ces localités ne se contentent-ils plus des vignes des musulmans, ils en plantent de nouvelles, et déjà récoltent plusieurs milliers de pièces de vin.

Les amandiers se marient moins bien que les figuiers avec la vigne ; les racines de l’amandier nuisent à cette dernière et l’empêchent de se développer. Néanmoins, les indigènes ont dans leurs jardins une grande quantité d’amandiers. Ces arbres ne sont pas soumis, en Algérie, aux vicissitudes atmosphériques qui, dans le midi de la France, en rendent le produit chanceux. Au mois de janvier, les amandiers d’Afrique sont déjà en fleui-s ; ils arrivent tous, avant le mois de juillet, à une parfaite maturité. Les variétés cultivées de préférence par les indigènes, ont la coque demi-dure.

Les autres arbres fruitiers les plus nombreux dans les jardins autour des villes sont les jujubiers, les grenadiers, les abricotiers. Les jujubes et les grenades ne laissent rien à désirer. Les abricots, quoique petits, sont excellents et trèsabondants; ils n’ont, malheureusement, qu’une courte durée, et se perdent la plupart faute de pouvoir être conservés. Les pruniers poussent aussi en grand^ nombre dans tous les jardins, mais ils sont presque sauvages : leurs fruits sont surs, et les indigènes ne songent pas à en faire des pruneaux. Presque tous les jardins renferment des carqvtbiers; ils atteignent la hauteur des arbres forestiers ; leurs fruits, en forme de gousse de fève, quoique un peu âcres, , ne laissent pas d’être sucrés ; on les réserve, en général , pour la nourriture des animaux. Les pêchers, plantés en plein vent, donnent des pêches assez grosses et à chair ferme, néanmoins très-savoureuses. Les poiriers, comme arbres, ne le cèdent en rien à ceux du Nord, mais leurs fruits, petits et

peu Taries, sont loin d’avoir la saveur du beurré et du doyenné. Quant aux pommiers et aux cerisiers, ils sont très-rares.

Tous les arbres fruitiers, plantés pêle-mêle dans les jardins, laissent entre eux quelques clairières. Dans ces intervalles, les indigènes cultivent leurs légumes : des fèves, des navets, des oignons, des artichauts, des tomates, des aubergines, des pastèques, et, de préférence à tout le reste, des concombres et des poivrongs dont ils font leur principal régal.

Les fruits et les légumes qui ne sont pas nécessaires à la nourriture de la famille, sont chargés chaque matin sur le bourriquot, dont le plus modeste propriétaire est toujours pourvvi, et vendus au marché de la ville voisine.

Notre arrivée en Algérie a fait subir aux prix de ces diverses denrées de grandes modifications. Du temps des Turcs, les figues ne coûtaient que 3 fr. les 100 kilogr.;

Les raisins secs, 4 fr. les 100 kilogr.;

Les amandes, 3 fr. les 100 kilogr.;

Les fèves, 3 fr. 73 c. les 100 kilogr.;

Les oignons, 30 centimes le cent ;

Les pêches, 60 centimes le cent ;

Les figues de Barbarie, 4 centimes le cent ;

Les pastèques, 7 centimes la pièce ;

Les figues vertes, 1 centime la livre ;

Le raisin, 5 centimes la livre ;

Les jujubes, 2 centimes le cent ;

Les tomates, 1 centime le cent ;

Les concombres, 1 centime le cent.

De tous les fruits que fournit le sol algérien, les plu§ intéressants pour nous sont les oranges et les citrons. La France n’en produit que de très-médiocre qualité et en très-petite quantité. Les orangeries d’Hyères dépérissent, celles de l’Algérie peuvent avantageusement les remplacer et empêcher les mai’chands d’oranges de la métropole d’aller faire leurs

approvisionnements à l’etranger. La plupart des jardins, en Algérie, renferment des orangers et des citronniers, mais le nombre en est toujours restreint parce que ces arbres, comme les palmiers du Sahara, ont besoin d’eau tout aussi bien que de chaleur. La culture des orangers ne peut donc être entreprise en grand que dans les terres irrigables. Un assez bon nombre de haouchs de la Mitidja renferment de belles orangeries, mais le pays le plus renommé pour cette culture est Blidah. L’oranger, tout en ayant besoin d’irrigations fréquentes, n’aime pas l’humidité , elle ferait pourrir ses racines ; il lui faut donc un sol un peu graveleux. Le territoire de Blidah est dans ces conditions. La gorge de l’Atlas, à l’entrée de laquelle la ville est bâtie, lui amène les eaux d’une petite rivière qui ne tarit jamais. Les anciens habitants de Blidah les avaient recueillies dans un aqueduc, et se les étaient partagées pour féconder leur territoire. Ils l’ont couvert d’orangers jusqu’à la distance de plus de deux kilomètres, tant que l’eau ne leur a pas manqué. L’eau était réglée dans les orangeries de Blidah, absolument comme dans les oasis. Chaque propriétaire avait droit, plusieurs fois par semaine, à une quantité d’eau déterminée : ce droit était consacré par l’usage et même consigné dans les titres; plus que l’étendue du jardin, il constituait la véritahle valeur de la propriété.

Un hectare de jardin peut contenir environ 2,000 pieds d’orangers, chaque arbre donne de 500 à 1,500 oranges, il peut en donner jusqu’à 3,000 ; mais, en général, la quantité nuit à la qualité, et quand les oranges sont abondantes elles sont généralement petites. Il y a donc souvent intérêt à diminuer le nombre des fruits pour en obtenir do plus gros. En tous cas, ce qui influe le plus sur la qualité des oranges, ce sont les irrigations. Quand elles ne sont pas suffisantes, non-seulement le fruit devient moins juteux, mais il ne se développe pas, il mûrit avant d’avoir la grosseur qu’il aurait pu atteindre. Autrefois, le cent de grosses oranges se vendait à Alger 1 fr. 50 c. ; le cent de gros citrons valait 75 cent..

et les petits citrons doux 60 cent. Ces prix ont un peu augmenté, surtout depuis que l’on commence à expédier à Paris les oranges de Blidah. Les petites oranges qui ne sont pas dignes de transport se maintiennent au prix de 1 fr. le cent. Parfois, au milieu de l’hiver, quand les vents les font tomber des arbres, ces oranges se vendent de 10 à 15 centimes le cent ; mais les oranges de choix, selon l’époque, se vendent de 3 à 5 fr. le cent. Celles qu’on expédie en France doivent être cueillies sur l’arbre. On les prend souvent encore un peu vertes, pour les faire arriver à Paris avant l’époque du jour de l’an. Cependant, en les choisissant bien, en ayant soin de laisser le boulon de leur tige, on peut les envoyer jusqu’à la fin de l’hiver. Le fruit, alors, ayant acquis sur l’arbre sa maturité complète, a une saveur incomparable. Malheureusement, les frais de transport sont encore considérables : une boîte de 200 oranges ne coûte pas moins de 24 fr. de port, rendue à Paris. 11 faut espérer que plus lard les moyens de transport se perfectionneront. Les oranges africaines pourront ainsi se vendre à plus bas prix sur les marchés de Paris, tout en acquérant une plus grande valeur sur ceux de l’Algérie. Du reste, la culture des orangers entraîne à très-peu de frais : quand on les a taillés et un peu piochés l’hiver, il suffit, l’été, de les arroser une ou deux fois par semaine. Ces frais peuvent être évalués à environ 600 fr. par hectare; il est facile de calculer, dès lors, le produit net des orangeries. Mal soignées comme elles le sont maintenant, chaque pied d’arbre, avec ses petites oranges, ne rapporte guère que 5 fr.; mais si, mieux irrigués et mieux émondés, les arbres ne produisaient que de gros fruits, la valeur de la récolte augmenterait beaucoup. Les plantations d’orangers alors pourraient devenir une très-bonne spéculation avec leurs 2,000 pieds par hectare.

Au bout de cinq à six ans les orangers commencent déjà à produire , mais il faut au moins vingt-cinq ans pour qu’ils puissent atteindre la grosseur de ceux des orangeries

de Blidah, comparables à de grands poiriers. Aussi les orangeries de Blidah forment-elles autour de la ville un bois assez touffu ; des hauteurs de l’Atlas, il offre un aspect assez riant, quand, à l’entrée de l’hiver, cette masse verte se dore de fruits abondants. Ils ne sont pas encore tous détachés de l’arbre, lorsqu’aux premiers jours du printemps de nouvelles fleurs viennent embaumer l’atmosphère.

La distillation peut encore ajouter au produit des oranges, non-seulement par la fabrication de l’eau de fleur d’oranger, mais aussi par celle des essences. C’est avec des oranges que l’on fait l’essence de bigarade, qui sert à la fabrication du ’ curaçao. Les fleurs de bigaradier donnent l’essence de Neroli, et leur feuille celle de Petit-Grain, très-employée pour la parfumerie. On peut donc utiliser à la fols les fruits tombés qui se perdent, les fleurs dont la trop grande abondance nuit aux arbres, et les feuilles elles-mêmes des branches qu’il faut souvent émonder. Qrielques distillateurs sont déjà venus s’établir à Blidah comme aux environs d’Alger, mais les prohibitions de la douane ont, tout d’abord, mis obstacle au développement de leur industrie. Sous ce rapport, notre colonie est un peu en retard, et nous laissons perdre des ressources dont les indigènes eux-mêmes savaient tirer parti. Ils avaient dans leurs jardins beaucoup de jasmins et de roses, et s’appliquaient, comme nous l’avons déjà fait remarquer, à la fabrication des essences. Les essences africaines ont encore une très-grande valeur. Celle de jasmin ne se vend pas moins de 400 fr. l’once ; mais maintenant il y a bien peu de jasmins dans les jardins, et nos longues guerres y ont plus multiplié les épines que les roses.

Le géranium, heureusement, qui sert aussi à la fabrication des essences de rose, pousse partout en Algérie comme du chiendent. Beaucoup d’arbustes et de plantes qu’on met en France avec beaucoup de soin dans des caisses ou des pots pour orner les jardins royaux, viennent en pleine terre sur le sol africain. Il en est même qui n’ont besoin d’au-

LES RESSOraCES DU SOL.

cune culture. Ainsi, les lauriers-roses croissent comme des osiers, dans le lit de toutes les rivières ; tous les graviers abandonnés par les eaux en sont couverts. De plus, l’aloès, celte plante précieuse qui, chez nous, ne fleurit que tout les cent ans, croît en Algérie le long de tous les chemins, servant de haies aux propriétés qui les bordent. Moins rares qu’en France, ses fleurs s’élèvent de distance en distance à trois ou quatre mètres de hauteur comme de grands candélabres. Les indigènes les coupent pour en faire des solives gourbis, partout où le bois est rare. Enfin, dans toutes les plaines en friches on ne rencontre que des myrtes mêlés aux genêts, aux broussailles et aux cistes. Le sol algérien offre donc gratuitement tous les agréments que nous payons très -cher dans nos jardins français.

LES PATS KABTLES

La culture est très-inégale dans toute la portion du territoire occupée par les Arabes. De beaux champs, de jolis jardins sont souvent comme perdus au milieu de landes incultes ; il n’en est pas ainsi dans les pays occupés par les Kabyles ; leurs montagnes sont tout aussi bien cultivées que peuvent l’être les nôtres. Comme nos paysans des Pyrénées ou des Alpes, il n’y a pas un petit coin de terre, quelque inaccessible qu’il paraisse, dont ils ne sachent tirer parti par leur travail. En fait d’agriculture, nous n’avons rien à leur apprendre, ils sont aussi serrés qu’ils peuvent l’être sur leur territoire. 11 ne faut donc pas songer à les déplacer. D’ailleurs, ce ne pourrait être qu’à condition de les exterminer ; ce serait une œu-

vre que la civilisation réprouverait et qu’eux-mêmes feraient payer cher. Ils ont donné à la terre toute la valeur que le travail de l’homme peut lui conférer, et c’est surtout chez eux que l’on peut constater la véritable fertilité du sol africain. Leurs belles moissons, leurs beaux vergers, ont fait, comme nous l’avons vu, l’admiration de toutes nos colonnes expéditionnaires, qui, à tort ou à raison, ont porté la guerre au milieu d’eux.

Entre toutes les cultures auxquelles s’adonnent les Kabyles, la plus remarquable est celle de l’olivier. Cet arbre, qui croît à l’état sauvage dans presque toutes les forêts de l’Algérie et en forme souvent l’essence principale, est cultivé avec un soin tout particulier par les Kabyles. Ils le greffent, ils le piochent, ils l’irriguent même ; aussi, dans leurs montagnes les oliviers- deviennent-ils des arbres magnifiques, et chacun d’eux peut-il produire jusqu’à 40 et 50 fr. d’olives. Les Kabyles peuvent donc fabriquer de grandes quantités d’huile. De tout temps ils en ont approvisionné les marchés de l’Algérie, et c’était pour eux une de leurs principales ressources, car leurs champs ne sont pas assez vastes pour les nourrir.

Du temps des Turcs, les olives vertes se vendaient 6 fr. le quintal, et les olives noires 3 fr.; un litre d’huile ne coûtait que 23 centimes. On conçoit que des que la conquête française a ouvert aux Kabyles les marchés européens, le prix de cette denrée a dû beaucoup augmenter. Aussitôt que la paix l’a permis, un certain nombre de négociants français sont même venus s’établir dans les ports les plus voisins, à Bougie, à Dellys, où les Kabyles pouvaient apporter leurs huiles encore plus facilement qu’à Alger. La concurrence a fait augmenter les prix, et l’huile, qui ne valait encore que 60 centimes le litre il y aune dizaine d’années, ne s’achète guère maintenant au-dessous d’un franc ; encore faut-il que la récolte soit trèsabondante.

Malheureusement, les Kabyles ne savent point fabriquer l’huile. Ils accumulent, après la récolte, leurs olives en

grands tas ; ainsi abandonnées pendant plusieurs mois, elles fermentent et même se pourrissent. Avec des fruits avariés, l’huile ne peut manquer d’avoir un goût âcre et rance. Le mode défectueux de fabrication contribue encore à altérer la qualité de l’huile. Les Kabyles font bouillir leurs olives dans de l’eau, et ce n’est qu’après cette cuisson qu’ils en expriment le jus. Ainsi fabriquées, leurs huiles d’olives sont moins mangeables que la plupart de nos huiles de graines oléagineuses ; elles ne valent pas même souvent ces dernières comme huiles à brûler. Les Kabyles n’ont pas non plus des moyens mécaniques de pression très-perfectionnés, de sorte qu’après avoir manqué la qualité, ils perdent encore 20 p. 0/0 sur la quantité.

Malgré ces imperfections, l’occupation française, en enchérissant le prix de la mauvaise huile des Kabyles, a quadruplé leurs richesses. Une très-large part serait encore laissée aux Français qui voudraient aller chez eux perfectionner l’industrie. Nous y reviendrons un peu plus tard. Constatons seulement ici que la qualité des olives de la Kabylie ne le cède en rien à celle des olives de France. Naguère, au commencement de la récolte, un Kabyle apportait à un négociant de Dellys une huile aussi bonne et aussi fine que nos huiles de Provence. Ce Kabyle avoua au négociant qu’il s’était écarté, pour la fabriquer, du mode en usage dans le pays. Le vent avait fait tomber de ses arbres une grande (juantité d’olives; pour s’en débarrasser, il avait fait un peu précipitamment l’huile qu’il apportait. Le négociant lui promit un sou de plus par litre pour toute l’huile de ce genre qui lui restait encore : ce fut une affaire d’or pour lui, car il put revendre 2 fr. et même 2 fr. 50 c. l’huile qu’il avait ainsi achetée 1 fr. 15 c.

Les Kabyles sont trop resserrés dans leurs montagnes pour pouvoir se livrer comme les Arabes à l’éducation du bétail . Ils n’ont guère que des troupeaux de chèvres et les hœufs nécessaires à leui’s petites cultures. Us ont peu de chevaux;

mais cif compensation ils ont beaucoup d’ânes et de mulets. Voici ce que dit M. Moll au sujet de ces dernières bêtes :

« Dans toute l’Algérie, et principalement dans la province de Constantine, on élève un assez grand nombre de mulets. J’ai trouvé chez eux beaucoup d’analogie avec les mulets corses. Comme ces derniers, ils sont plus petits, mais plus vifs, plus alertes et plus robustes que nos mulets du continent, qualités qu’ils doivent autant à leurs mères qu’au climat. Ces animaux qui sont employés comme bêtes de trait, de somme, et même pour la selle, ont plus de valeur que les chevaux. L’élevage et l’entretien sont à peu près les mêmes chez eux que chez les chevaux , si ce n’est qu’on ne les dresse pas avec autant de soin et de rigueur. Les mulets ont toujours valu moitié ou un tiers en sus des chevaux. Quant aux ânes, ils coûtaient, avant notre arrivée, de 10 à 12 francs tout au plus. Le prix des uns et des autres n’est pas monté en même proportion que celui des chevaux et des bêtes bovines et ovines. Chez les tribus pastorales, on n'emploie à la production des mulets que les vieilles et mauvaises juments; mais, parmi les Kabyles et les Arabes cultivateurs, on y fait servir, au contraire, les bêtes de plus forte taille. »

Les abeilles sont en outre pour les Kabyles une ressource précieuse. Voici encore ce qu’en dit M. Moll :

« 11 y en a plusieure espèces. Celle que les indigènes élèvent le plus communément m’a paru être semblable à la nôtre, si ce n'est qu’elle est un peu plus petite.

« Ce sont principalement les Kabyles et les .Maures qui s’occupent de l’éducation des abeilles.

« Les Kabyles se servent généralement de ruches faites d’une ou de plusieurs pièces : en liège o\i en paille, en joncs, et surtout en tiges de férules ou autres ombellifères. Elles sont cylindriques ou quadrangulaires, de dimensions très-variables, et posées en long sur ime planche.

« Quand ils veulent récolter le miel ou la cire, ce qui a heu au priuleraps ou en automne, parfois même au milieu de l’hiver ou de l’été, ils ne comiaissent d’autre moyen que d’étoulTer les abeilles.

« Ils consomment ou vendent une assez grande (juantilé de miel en gâteaux, et ce miel, suidovit celui du printemps, est d’excellente qualité. Le reste est sépai'é de la cire par des procédés analogues à ceux qu’emploient no» paysans du Midi.

« On sait que la cire a été, de tout temps, un article assez important d’exportation de la régence : le gouvernement seul en avait le monopole. Les Kabyles étaient tenus de lui vendre toute leur cire à un prix fixé d’avance. (Quant au miel, il se vendait généralement 45 centimes la livre.)

« Outre les ruches domestiques, les Kabyles exploitent encore les essaims saurages qui, dans quelques localités, se rencontrent en grand nombre dans les arbres creux et dans les fentes de rochers. Le miel qu’ils en obtiennent est en général aussi bon que le précédent; ces abeilles sauvages leur fournissent également une partie des essaims nécessaires pour conserver ou pour multiplier le nombre de leurs ruches. »

Enfin, bon nombre de Kabyles font le métier de bûcherons et de charbonniers. Ils approvisionnent le pays de tout le combustible et de tout le bois de construction qui est nécessaire aux besoins : ils tirent ainsi parti des forêts qui les environnent. Quoique les Arabes aient beaucoup dévasté les leurs, il y en a encore d’assez belles au milieu d’eux dans toutes les hautes montagnes qui traversent leurs plaines. Nous allons donner un aperçu de ces différentes richesses forestières pour compléter ce que nous venons de dire de la puissance végétale du sol dans l’exposé des ressources agricoles.

LES FOHÊTS

La France, il y a quatre cents ans, possédait 30 millions d’hectares de forêts. Aujourd’hui, son domaine forestier se réduit à 7 millions d’hectares environ, dont 400,000 hectares seulement de hautes futaies. On commence à regretter tous les grands défrichements faits sous les auspices de la civilisation, d'autant plus que, dans bien des endroits, il n’y a plus de

remède au mal, et qu’il est impossible de faire reverdir des rochers comme ceux des montagnes de Provence maintenant dépouillés de terre végétale. 11 n’est pas sans intérêt des lors de voir quelle compensation à cet égard peut nous offrir l’Algérie. Son déboisement a commencé bien avant celui de la France; et si une chose doit étonner, c’est qu’avec les moyens employés pour l’opérer il reste encore d’aussi beaux débris. La paresse des Arabes y a contribué. Partout oîi des obstacles naturels se sont présentés, les forêts ont été conservées. Ainsi les hautes montagnes et les lieux d’un accès difficile ont conservé des arbres séculaires. Puis certaines natures d’arbres, comme les cbêncs-liéges, ont plus facilement résisté aux incendies. D’ailleurs, comme dans toute l’Algérie, la population kabyle se trouve plus ou moins agglomérée dans les montagnes, la végétation a dû y être un peu préservée des grands ravages. Les Kabyles, habitant des maisons et faisant eux -mêmes des plantations, devaient craindre que tout fût livré au feu ; ils devaient, autour d’eux, chercher à arrêter le progrès des flammes. Aussi, lorsque, après la pacification du pays, des vastes plaines occupées par les tribus arabes nous avons pu faire quelques explorations dans les montagnes, nous n’avons pas tardé à y découvrir de précieuses ressources forestières. Nous sommes loin d’avoir encore pu constater tout ce que l’Algérie possède. Néanmoins, les reconnaissances faites par les différents services civils et militaires y ont déjà mis à la disposition de l’État une étendue de 1,2ü0,7d7 hectares. Or, comme le domaine forestier de l’Etat, en France, n’est que de 1,092,000 hectares, il en résulte ce fait curieux et rcrnartpiable, traité assurément de chimère il y a peu d’années, que l’Etat possède en Algérie plus de forêts qu’en France.

Toutes les forêts de la province de Constantine qui avoisinent la côte, depuis la Galle jusqu’à Bougie, sont principalement garnies de chênes-lièges. Ou y trouve mêlés quelques [)ins maritimes, quelques oliviers, mais surtout nue espèce

de chêne particulière à l’Algérie, dont le port est semblable à celui de notre chêne blanc et dont la feuille a de l’analogie avec celle du châtaignier. Le nom de chine-zéen lui a été donné par les Arabes : il atteint de fortes proportions, mais plus cependant en grosseur qu’en hauteur. La forêt de Skira, sur la frontière de Tunis, a une futaie de chênes-zéens, dont quelques-uns sont d’une dimension colossale. Celles des Bcni- Salah, au sud de Bône, contient des cantons de chênes-zéens qu’un maître charpentier au port de Toulon comparait, en 1846, à ce qu’il avait vu de plus beau en Italie et en Russie. Les Anglais tiraient jadis des bois de construction de ces contrées. En 1817, à l’époque où ils reprirent leurs communications régulières avec les côtes Barbaresques, ils proposèrent au dey d’Alger une somme annuelle de 200, (XK) fr. pour avoir le droit de couper du bois de construction dans les forêts de La Galle et des Beni-Salah, jusqu’à la Scybouse. Ils firent des propositions analogues au bey de Tunis, pour jouir de la même faculté dans les bois de Tabarka et des endroits voisins. 11 ne paraît pas que ces ouvertures aient eu des résultats. L’Angleterre dut le regretter. Le chêne-zéen, jugé supérieur au plus beau chêne anglais, eût offert de [)récienses ressources en bois de construction à scs chantiers de Gibraltar, de Malte et des îles Ioniennes.

Dans la forêt de l’Edough, près de Bône, on trouve d’assez beaux châtaigniers. Les bois qui garnissent les plaines basses du voisinage de la mer renferment principalement des frênes, des ormes, des blancs de Hollande. Le bois du Safsaf, près de Pbilippeville, tire son nom de cette dernière espèce d’arbre, dont il est la désignation arabe. Les saules, les peupliers, les aunes, croissent dans les bois submergés de Touga, près de La Galle, et dans tous ceux qui bordent les rivières.

Les premières chaînes de l’Atlas sont particulièrement peuplées de chênes verts, entremêlés de genévriers, de lentisques et quelquefois de chênes à glands doux. La récolte

des glands doux est ordinairement assez abondante ; mais les Arabes n’élevant pas de cochons, les abandonnent aux sangliers. Ils ne profitent pas davantage des oliviers qui garnissent les dernières pentes des montagnes : ce sont des oliviers sauvages, il faudrait les greffer, attendre plusieurs années, ce qui ne peut entrer dans les calculs de la vie nomade tant qu’elle a un libre essor.

Les forêts de la région des hauts plateaux ont encore des chênes verts ; mais ils ne sont plus l’essence dominante. Les pins d’Alep, les thuyas, y croissent avec vigueur, et même les érables en certains endroits : ainsi dans les Aurès et aux environs de Bathna. Dans cette dernière région, les cimes des montagnes, et même les pentes élevées, sont garnies de forêts de cèdres. Tous les vieux cèdres sont couronnés en forme de parasol ; les jeunes sujets ont les tiges effilées comme les sapins : aussi croit-on se retrouver au milieu des Vosges, quand on parcourt les fraîches forêts de cèdres qui s’élèvent près de Bathna dans toutes les gorges de l’Atlas.

La même variété d’essences se reproduit dans les autres provinces de l’Algérie. Toutefois, les saules, les peupliers et les aunes y sont assez rares, même sur le bord des rivières, mais on rencontre souvent de beaux blancs de Hollande groupés dans des ravins et sur le bord des ruisseaux. Aux environs d’Alger on voit quelques vieux platanes. Le platane qui se trouvait en dehors de l’ancienne porte Babazoun, qui a été abattu pour dégager la façade du nouveau théâtre, avait plus de trois cents ans : il a fourni 103 quintaux de bois.

Les bois du Sahel d’Alger ne sont, en général, que des broussailles au milieu desquelles s’élèvent quelques chênesverts et des oliviers sauvages ; la plupart portent des vestiges des incendies des Arabes. Cette portion du Sahel, d’un accès facile, a été plus exposée que les autres à leurs ravages ; et, d’un autre côté, nous avons vu que les Turcs ont, tant qu’ils en ont trouvé, tiré de là leurs bois de construction, sans s’in-

quiéter d’y faire des réserses forestières et de les aménager. Il y a cependant quelques exceptions. Le bois du Mazafraii, au-dessous de Koléab, a encore l’aspect des forêts vierges de l’Amérique. Situé au milieu de marécages, les arbres y poussent avec une vigueur extrême ; on y trouve surtout des frênes. Leurs troncs séculaires sont entrelacés de vigne sauvage, dont les ceps vont se marier à leurs rameaux les plus élevés. Ce bois n’est accessible qu’aux bêtes sauvages, tant le fourré des plantes et des arbrisseaux y est épais. On conçoit, du reste, que les incendies aient respecté cette masse toujours verte entourée d’eau, où l’action du soleil d’été, loin de dessécher la végétation, ne fait que l’activer.

Les véritables bois de la province d’.\lger ne commencent guère que sur les hauteui's de l’Atlas; on y trouve des chênes, des caroubiers, des oliviers, et des arbres d'essences résineuses.

La forêt d’Ak-Fordoun, à 24 kilomètres de Dellys, est garnie d’une très-belle futaie de chênes-zéens, dont quelques-uns atteignent les plus fortes dimensions et forment des massifs complets et réguliers. Les Turcs en liraient tous les bois de charpente employés dans les grandes constructions d’Alger. Le tiers de la forêt des Beni-Menasser est une futaie de chênes dont les arbres, d’un à deux mètres de tour, offrent des ressources considérables en bois de chauffage et de charrohuage. Aux environs d’Aumale, il y a un massif de quatre à cinq mille hectares d’oliviers sauvages, qui peut contenir au moins 200,000 pieds. La forêt de l’Ourensenis est toute peuplée de thuyas et de pins d’Alep. Sur les crêtes des montagnes les thuyas deviennent quelquefois l’essence exclusive, mais dans les vallées on ne rencontre guère que des pins d’Alep. Ces pins, généralement bas et branchus dans les clairières, sont grands et bien eflilés dans les massifs serrés.

Les cimes de l’Atlas, au-dessus de Blidab, sont déjà couronnées de cèdres, mais ce n’est que plus avant dans Tinté-

rieur, au milieu des hauts plateaux, que l’on trouve de grandes forêls de cèdres. Celle de Teniet-el-IIaad, est niagnitique, les cèdres y ont jusqu’à 5 et 6 mètres de circonférence, et de 25 à 35 mètres de hauteur. Un guéridon, de 1 mètre 50 centimètres de diamètre, en cèdre massif, offert dernièrement au gouverneur général, provenait d’un arhre coupé dans la forêt de Teniet-el-Haad, dont le tronc avait 40 mètres de haut. D’après les veines circulaires du bois, on a calculé que l’arbre devait avoir cinq cents ans.

La province d’Oran est loin d’être aussi dépouillée qu’elle en a la réputation ; elle est même beaucoup plus boisée que la province d’Alger. Sans doute, les broussailles du Sahel d’Oran sont très-clair-semées d’oliviers et de chênes-lièges. A part un bois de tamarins sur les bords de l’Oued-el-Habra, les rivières, dans toutes les plaines voisines de la côte, n’y sont point bordées d’arbres comme dans la province de Constantine, mais toute la région des hauts plateaux au delà de Mascara, depuis Tiaret jusqu’à Sebdou, est couverte de forêts ; celle de Daya a une futaie de 20,000 hectares, tant en chênes qu’en pins d’Alcp. Les chênes à glands doux et les chênes verts forment la majeure partie des peuplements près de Daya. En s’éloignant de ce poste, le pin d’Alep et le thuya prennent de plus en plus la place des chênes, et forment des massifs qui viennent rejoindre les forêts de Sebdou à l’ouest, de Saida et de Thiaret à l’est. Ces masses forestières présentent des ressources considérables, non-seulement en bois de chauffage, mais encore en bois de charpente. Les Arabes n’y prennent guère que des perches de thuya, qu’ils emploient pour supporter leurs terrasses ; mais les pins d’Alep fourniraient des solives assez fortes pour des charpentes plus importantes. Un pin parfaitement sain et encore vigoureux mesure, dans ces contrées, jusqu’à 2 mètres 80 centimètres de circonférence, et 15 mètres de hauteur sous branches.

Les bois de l’Algérie sont composés, comme nous venons

de le voir, d’essences variées, le plus souvent confondues ensemble ; quelques-uns cependant présentent, sur de grandes étendues, des masses de même nature et sans mélange d’autres espèces.

Ainsi, on peut compter :

Hectares.

23 forêts de chênes-lièges, d’une superficie de 36,700

4 — de chênes verts, — — de 9,600

4 — de chênes-zéens, — — de 115,500

2 — de chênes à glands doux, — de 6,000

2 — de genévriers, — de 12,800

Jusqu’à présent, les forêts de l’Algérie, accessibles seulement aux ânes et aux mulets, n’ont guère été exploitées que par les indigènes. Depuis l’occupation fmnçaisc, ils n’ont {«s cessé d’approvisionner nos marchés de charbon et de bois de chauffage. Dans toutes les villes qui ne sont pas trop éloignées des massifs forestiers, les charges de combustibles, en temps ordinaire, se vendent encore à des prix modérés ; mais aussitôt que la pluie retient ces braves gens dans leurs gourbis, ou que des crues d’eau leur barrent le passage, on est souvent réduit à brûler du bois de démolition. Sans autres moyens de transport que des bêtes de somme ou leurs propres épaules, il est impossible aux indigènes d’amener des pièces assez fortes pour les constructions européennes, et, jusqu’à l’invention du télégraphe électrique, il était difficile, avec les exigences de la civilisation, de faire un bon usage de leurs rondins les plus élevés. Il a fallu, pour les constructions européennes, faire arriver en Algérie les bois du continent. Les planches de sapin, de 4 mètres de longueur, expédiées de Trieste, se vendent, dans les ports d’Afrique, 1 fr. 60 c.; les madriers des mêmes bois, d’une épaisseur suffisante pour des solives, 1 fr. 50 c. le mètre courant, et les gros bois 60 fr. le mètre cube; mais ces prix sont quelque-* fois plus que doublés quand il faut faire arriver ces bois dans quelque ville de l’intérieur. A Constantine, par exemple,

une planche de sapin ne coûte pas moins de 4 fr. : et cependant Gonstantine n’est guère plus éloigné des forêts de cèdres de Bathna que du port de Stora. Le bois de sapin employé jusqu’à présent dans presque foutes les nouvelles constructions de l’Algérie, se pourrit facilement, et l’on est déjà à se demander si, d’ici à un petit nombre d’années, il ne faudra pas renouveler toutes les charpentes des maisons. Le bois de cèdre, aussi facile à débiter, offre la même résistance, et, comme l’attestent de vieux monuments, se conserve inaltérable à travers les siècles. On conçoit, dès lors, l’intérêt qu’offrirait pour la colonisation l’exploitation régulière des forêts de l’Algérie; car, dans l’état actuel, il arrive souvent que les localités les plus voisines des forêts sont celles où les constructions deviennent le plus dispendieuses, et, il faut bien le remarquer, le bois est nécessaire non-seulement pour les charpentes, mais aussi pour la fabrication de la brique et des tuiles, pour la cuisson de la chaux et du plâtre. Il y aurait une grande économie de dépenses, nonseulement pour les colons, mais aussi pour l’Etat, si l’on pouvait, en Algérie, se procurer le bois à aussi bon marché qu’en France. La marine elle-même pourrait profiter de l’exploitation des nouvelles forêts, les réserves des forêts de France commençant à devenir insuffisantes pour ses besoins. Un ingénieur de la marine, qui a visité récemment les richesses forestières de l’Algérie, a reconnu, comme avant nous les Anglais, l’existence de très-beaux bois propres à toutes les constructions navales. Non-seulement le chêne-zéen, mais l’érable et beaucoup d’autres bois, peuvent être employés très- avantageusement et dispenser de recourir aux pays étrangers pour approvisionner nos arsenaux.

Ce n’est pas tout. Les forêts de l’Algérie peuvent fournir beaucoup de bois précieux pour l’ébénisterie , tels que le 'caroubier, le lentisque, l’olivier, le pistachier, le jujubier, le genévrier, le térébinthe, le palmier, l’arbousier, le platane, 1p noyer noir, le chêne vert, le cèdre, le cyprès et le thuya.

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Quelques-uns de ces bois ont le précieux avantage d’être incorruptibles, et presque tous l’emportent de beaucoup sur l’acajou et le palissandre en richesse de tons et de veines. Faciles à travailler, ils peuvent servir à la fabrication de tous les meubles sculptés, et s’employer en feuilles comme placage.

Puisque nous avons à nos portes une si grande variété de bois, pourcpioi nous mettre en peine d’en faire venir à si grands frais de pays lointains, de moins beaux et de moins bons?

En attendant que le gouvernement prenne l’initiative de l’exploitation de ses forêts de l’Algérie d’une manière sérieuse, les particuliers ne se sont guère attachés qu’à en utiliser les chênes-lièges. Déjà 12,000 hectares de ces bois ont été concédés à diverses compagnies; mais la brièveté du temps de concession, limitée d’abord à seize années lorsqu’il en faut huit pour la reproduction du liège après le démasclage de sa première récolte, a découragé la plupart des concessionnaires en présence des frais énormes qu’occasionne nécessairement une première exploitation. Le terme de 40 ans, assurant quatre récoltes pleines, a été adopté comme devant servir de base aux concessions futures. Celle de la forêt de l’Édough, près de Bône, a été faite à cette condition en 1849, et déjà son exploitation, dirigée avec intelligence par M. Bergasse, prouve le beau parti que l’industrie peut tirer des chênes-lièges de l’Algérie. Cette exploitation prouve aussi combien quelques soins donnés aux forêts de ce pays en activent la végétation et en préparent la belle venue.

Les forêts de l’Algérie les mieux conservées sont dans un état déplorable. La plupart des arbres de haute futaie dépérissent de vétusté : si l’on pouvait les dégager, on favoriserait le développement des jeunes plants, qui quelquefois sont trèsélevés et ne tarderaient pas à fournir de très-beaux bois de charpente. Les taillis sont en général assez bien venants : un peu décipés et débarrassés des vieux arbres comme des

broussailles, ils pousseraient j)lus vigoureusement encore.

Il serait donc très -important que le service forestier put apporter aux forêts de l’Algérie les mêmes soins qu’il donne à celles dont il est chargé en France. Malheureusement ce service est très-insuffisant. En France, l’Etat emploie pour ses forêts 32 conservateurs, 200 inspecteurs, 100 sous-inspecteurs et 500 gardes généraux. En Algérie, le service des forêts n’a eu jusqu’à ce jour, faute de ressources budgétaires, que 3 inspecteurs, 6 sous-inspecteurs et 23 gardes généraux.

M. le maréchal Randon, gouverneur général de l’Algérie, a eu l’initiative d’une mesure qui peut avoir d’excellents résultats pour les forêts de l’Algérie. 11 a organisé plusieurs compagnies de soldats-bûcherons, que l’on a répartis sur différents points, tant pour l’exploitation des forêts c[ue pour les plantations utiles à faire sur certains territoires. Le reboisement de l’Algérie n’offre peut-être pas autant de difficultés que celui de la France et peut avoir des résultats beaucoup plus importants. Sans doute les plantations en Algérie exigent plus de soin qu’ailleurs : tant que les racines n’ont pas atteint une certaine profondeur, les plants risquent de sc dessécher ; si l’on ne peut pratiquer des irrigations, il faut au moins rafraîchir la terre par de fréquents binages et empêcher les mauvaises herbes de l’épuiser. Mais, d’un autre côté, on trouve presque partout un sol profond. Tandis qu’en France les contrées déboisées ont à peine conservé leur terre végétale, et que souvent même les roches y sont à nu , eu Algérie, comme nous l’avons déjà fait remarquer, les broussailles y ont maintenu jusque sur les plus hautes montagnes des couches plus ou moins épaisses d’humus. Puis il y a d’immenses plaines envahies par les palmiers nains. Nous avons vu que, pour être défrichées, elles exigeraient des travaux considérables qui entraîneraient inévitablement la ruine de tous les colons qui essayeraient de les mettre en culture, à moins que le gouvernement ne leur vînt en aide.

LES RESSOURCES DU SOL. 6i

Plutôt que de se mettre en si grands frais en défonçant d’immenses étendues à un mètre de profondeur, ne serait-il pas beaucoup plus simple de peupler d’essences forestières les petites clairières qui séparent les touffes de palmiers nains? Ces plantes protégeraient d’abord les semis et elles finiraient bientôt par être étouffées dès que les branches de nouveaux arbres auraient pris le dessus. Ne laissant aux colons que les terres d’un défrichement facile, l’Etat pourrait ainsi utiliser les autres à beaucoup moins de frais. Tout le monde y gagnerait : l’Etat aurait augmenté son domaine forestier, et les particuliers n’auraient point usé leurs forces et leurs ressources pour acquérir des terres de culture à un prix plus élevé que beaucoup de terres de France.

Mais le premier soin à prendre serait d’empêcher le déboisement qui continue à faire de lamentables progrès. Pendant l’année 1853, la seule province de Constantine a vu 15,000 hectares de forêts devenir la proie des flammes, ainsi que l’ont constaté les procès-verbaux du service forestier. Tous les ans, à la fin de l’été, lorsque les herbes commencent à se dessécher et que les arbres ont perdu leur sève, les incendies recommencent régulièrement dans les trois provinces. U Écho d'Oran en signalait un en 1854 qui a dévoré 3,000 hectares dans la forêt de M’sila.

« L’institution des planteurs militaires, disait à cette occasion le jounial l’Akhbar, a été certainement une des mesures les plus utiles. Les planteurs-militaires sont chargés, sous la direction intelligente du service forestier, de reboiser le pays ; ils ont déjà exécuté des travaux sur une vaste échelle. Pour ne parler que de la province d’Oran, ils ont commencé à peupler les hauteui-s du Santon et de Santa-Crux, et ensemencé 45 hectares sur la plage de Karouha, ainsi rpi’une dizaine d’hectares près d’Ennaya ; en tout , 82 hectares dans les environs du chef-lieu. Ils ont grelfé 1 5,000 oliviers dans la forêt de Muley-lsmaïl, 13,000 à l’OueJ-Chouli, 000 à Zamora ; ils ont démasclé 22,000 pieds de liège dans la forêt de d'Aïn-.\ftir, et commencé la délimitation, à Zamora, d’ime forêt de 2,500 hectares, etc.

V C’est beaucoup, sans doute. Toutefois, ces 82 hectares idanlés.

ces greffages, ces semis, ouvrage laborieux d'une année, qu'est-ce en comparaison de ces 3,000 hectares que l'incendie a dévorés en un jour dans la forêt de M'sila?

« La première chose à faire, ce qui importe avant tout, c’est donc d’arrêter le déboisement du pap, c’est d’assurer la conservation des rkhesses forestières qui existent. Cette pensée a frappé nos trois Chambres consultatives. Celle d’Oran, dans sa session de 1853, exprimait le vœu qui suit :

« La Chambre attache la plus haute importance à la question du « reboisement; mais elle pense qu’il ne faut pas compter uniquement, « pour y parvenir, sur un reboisement fait de main d’homme, qui « serait bien lent, bien restreint, et surtout démesurément coûteux. « A son avis le moyen le plus sûr, le plus rapide et le plus écono- « mique, serait d’arrêter d’abord le déboisement, puis d’aider au re- « boisement naturel, qui tend à s’opérer sur d’immenses étendues « couvertes d’essences, qui n’attendent qu’un peu de protection pour « passer de l’état de broussailles à l'état de véritables bois. 11 suftirait « pour cela d’interdire sévèrement sur ces points tout brûlis et tout « pacage. L’action toute-puissante que l’administration militaire « possède sur les populations indigènes pourrait, sous ce rapport, « remédier en partie à l’insuffisance complète du personnel de Tad- « m'nistration des forêts. »

a Là en effet se trouve l’unique remède que nous puissions opposer au mal. Depuis longtemps déjà on y avait songé, mais la question demandait à être méditée. Elle était déUcate, car U ne s’agissait de rien moins que de placer les forêts sous la responsabilité des tribus sur le territoire desquelles elles étaient situées. L’expérience a fait connaître combien ce moyen serait efficace. Il n’est rien que les Bmeaux Arabes n’aient obtenu et ne puissent obtenir en ce genre des tribus indigènes. Nous les avons chargées de la police des routes et de la sûreté des voyageurs ; nous les avons rendues responsables des crimes et des déhts qui se commettaient chez elles, et même de lem’s querelles intestines.

K Ne sufiim pas de vouloir, pour qu’elles répondent également des déhts forestiers? Les chefs arabes, moyennant ime indemnité, n’ont-ils pas entre leurs mains tous les moyens d’action pour exercer à cet égard une poüce active et de tous les iustants, une répression vigoureuse non-seulement en ce qui regarde les incendies et les coupes de bois, mais encore en ce qui concerne le pacage des troupeaux ?

« Un homme très-compétent émettait devant nous cette idée : Qu’on prenne la forêt la plus éloignée , la plus exposée aux déprédations de

toute sorte ; qu’on l’entoure d’ime simple baie sèche ; qu'un signe extérieur quelconque avertisse les indigènes qu’il est défendu d’y pénétrer, et cette forêt sera respectée.

« Sans admettre ce qu’il peut y avoir d’exagéré dans cette assertion, nous croyons fermement que le système de la responsabilité des tribus, en matière de forêts, peut avoir les résultats les plus avantageux. Ce système nous parait susceptible d’une grande extension. Ainsi, les indigènes peuvent être employés, sous la direction du serrice forestier, à opérer des coupes alfouagères pour leurs propres besoins, ce qui, en améliorant les forêts, ôterait tout prétexte aux dévastations. »

Il ne faut pas croire, toutefois, que dans cette affaire les Arabes, maintenant, soient les seuls à mettre en cause. Les colons européens, désespérés quelquefois de l’immense travail qu’il leur faut faire pour défricher les terres qui leur sont concédées, ne sont que trop souvent disposés à jeter leurs haches et leurs outils pour suivre l’exemple des indigènes, sans calculer qu’un vent violent peut tout d’un coup s’élever, et que le feu, après avoir nettoyé leur terrain, peut aller porter ses ravages jusqu’aux alentours des villages, y brûler les meules de blé et toutes les autres récoltes. C’est ainsi qu’en 1854, on a vu la plaine de la Mitidja illuminée d’incendies entre tous les nouveaux villages. Au milieu de ces colonies, la responsabilité des chefs arabes serait inefficace, et le meilleur préservatif serait d’y avoir des gardes champêtres, plus occupés du territoire des communes que du service des mairies et des querelles de ménage de leurs concitoyens.

Toujours est-il que la compagnie des planteurs militaires poursuit ses utiles travaux. Elle sème, elle plante, elle fait des recepages et des débroussaillements. Ces années dernières, dans la province de Constantine, environ 6 hectares de terres ont été semés en glands, et près de 20,000 pieds de pins d’Alep ont été plantés; 18 kilomètres de route, 50 kilomètres de sentiers muletiers, et 19 kilomètres de lignes de coupes ont été ouverls; 1,500 mètres de fossés ont été per-

cés. Récemment, dans la province d’Alger, 60 hectares ont été plantés aux environs d’Orléansville. Nous avons vu que dans la province d’Oran les planteurs n’avaient pas seulement été appliqués au reboisement ; 200 hectares environ de cliênes-liéges ont été démasclés par eux ou préparés pour la reproduction du liège ; beaucoup d’oliviers ont été greffés. « Tous ces travaux sont en état prospère, est-il dit dans le tableau de la situation des établissements français en Algérie, publié en 1855 par le Ministre de la Guerre; un résultat remarquable a été obtenu. Les indigènes, qui, au début, arrachaient les greffes, font, aujourd’hui que nous les avons éclairés sur le sens des travaux de greffage, demande sur demande pour obtenir des greffeurs, que le service forestier s’est vu avec regret obligé de refuser. Le cercle de Guelma, est-il dit un peu plus loin, renferme 10,000 hectares d’oliviers réservés pour les Arabes et propres à être greffés. »

Puis le service forestier est entré dans une nouvelle voie pour l’écoulement des produits de certaines forêts. La mise en vente des coupes a été adoptée ; elles ont été enlevées à des prix que l’administration espère devoir s’accroître. Ils varient de 50 à. 80 centimes le stère pour le bois de chauffage, et de 6 à 10 fr. le mètre cube pour le bois de service. L’administration a ainsi vendu 18 coupes à Bathna, 7 à Sétif, et 1 à l’Edough. « Sur d’autres points, est -il encore dit dans le tableau du Ministre de la Guerre, on n’a pas encore pu recourir à ce mode, et il a fallu accepter les exploitations partielles et individuelles. En 1854, 195 exploitations par forme de concession ont été autorisées. Une coupe annuelle de 7,000 mètres de bois de cèdre, à prendre pendant 20 ans, a été concédée dans les environs de Bathna ; elle est destinée à satisfaire aux besoins de Constantine, du littoral, et devra, en outre, fournir des produits à Alger et à Marseille.»

D’un autre côté, sept concessions de chênes-lièges, d’une étendue de 17,565 hectares, sont en pleine exploitation dans la province de Constantine ; dix-sept, d’une contenance de

67,883 hectares, sont en voie d’instruction. Dans les concessions déjà exploitées, 1 ,045,000 arbres ont été démasclés. Lorsque les coupes préparatoires seront achevées, il y aura au moins 3,513,000 arbres en plein rapport. Comme chaque arbre produit 10 kilogrammes de liège, il y aura un produit total de 35,130,000 kilogrammes, qui, divisés par huit termes nécessaires pour la reproduction, donneront annuellement 4,391 ,250 kilogrammes. Au prix de 30 francs seulement, ces 43,912 quintaux représenteraient une valeur de 13,173,750 fr. Qu’on juge par là de l’importance du produit du liège en Algérie, et du revenu que l’Etat retirera de ses forêts une fois qu’elles seront toutes en plein rapport. On peut, sans exagération, évaluer ce revenu à plusieurs millions par an.

Lorsqu’une seule branche des richesses forestières pourrait presque immédiatement procurer de tels revenus, on se demande comment il se fait qu’il n’y ait pas même encore une seule Conservation de forêts organisée en Algérie.

Avouons-le , ce ne sont pas les resssources budgétaires qui arrêtent M. le Ministre des Finances, ce sont les agents qui lui manquent. Dernièrement, par une circulaire, il a fait un appel au service forestier ; mais comme la plupart des forêts de l’Algérie sont situées dans le territoire militaire, les fonctionnaires civils des Eaux et Forêts ont craint d’aller faire concurrence aux officiers du Génie et d’État-major en mission dans ce territoire.

Les richesses minérales de l’Algérie ne sont pas les moins importantes ; ce sont de nouvelles ressources offertes à notre industrie, qu’il faut ajouter à toutes celles que produit le sol.

Les Romains avaient autrefois exploité les carrières et les mines de Numidie et de Mauritanie , mais leurs traces avaient disparu, et les sentiers arabes ne pouvaient aider à les retrouver. Cependant, les savantes investigations de nos ingénieurs ont fini par découvrir un grand nombre de gisements précieux.

« Quand je songe, dit M. Fournel', ingénieur en chef des mines, aux avantages immédiats qu’on peut tirer de l’exploitation des mines depuis si longtemps oubliées, quand je songe aux métamorphoses que les eaux intérieures peuvent produire dans la fertilité d’un sol comme celui de l’Algérie, je suis entraîné à admettre que c’est par le dessous que nous arriverons à la conquête définitive du dessus. Un des caractères remarquables du terrain crétacé de l’Atlantique, ajoute cet ingénieur, est sa richesse en substances métalliques. La Bohême exceptée, je ne crois pas qu’aucune contrée de l’Europe présente rien d’analogue. »

* Richesses winérales de TAlgérie fyo\. in-4° publié en 1849 il riinprimerie Nalionale.

LES RICHESSES MINERALES.

Mais, avant d’aller plus loin, donnons quelques notions géologiques sur la constitution du sol de l’Algérie.

On sait que le globe terrestre a subi dans son origine plusieurs transformations ; de là plusieurs terrains se sont formés successivement à sa surface. On les a distingués sous les noms généraux de terrains prûnitifs, de terrains de transition, de terrains secondaires, de terrains tertiaires et de terrains d’alluvion. Aux terrains primitifs, appelés aussi paléozoïques, appartiennent les porphyres, les granités et les roches cristallines. Les terrains de transition se trouvent placés entre les terrains primitifs et les terrains secondaires : ils se rattachent plus particulièrement aux terrains paléozoïques. Les terrains secondaires se composent de bouille, de schistes argileux, d’ardoises, de marbres, de grès. On donne à leurs couches supérieures le nom de terrain crétacé *. Les principaux éléments des terrains tertiaires sont les marnes et les pierres à chaux : ces matières calcaires s’y trouvent mêlées à des couches d’argile et de sable. Ces différentes couches de terrains proviennent de révolutions intérieures qui ont précédé la création de l’homme. Depuis sa création , le déluge a opéré un grand bouleversement extérieur ; de là les terrains d’alluvion que les eaux de la pluie et des rivières ne cessent encore d’accroître et de modifier. Le» bouleversements intérieurs continuent toujours aussi; mais ils ne se manifestent plus qu’accidentellement et par de rares ouvertures. Ce sont les volcans qui projettent des matières incandescentes, et qui forment des roches particulières que l’on a désignées sous le nom de roches d’origine ignée : on trouve là les laves et les pouzzolanes. Enfin il y a eu dans la suite des temps des bouleversements qui, sans produire des révolutions complètes, ont cependant opéré des soulèvements sur certaines parties du globe et dérangé la disposition de ces

* Les terrains secondaires se subdivisent en terrains crétacé, jurassique et triasique; au-dessoussout les terrains permien, carbonifère, dévonien, silurien.

différentes couches. C’est ainsi que se sont formées de hautes montagnes composées souvent de ffouches inférieures.

La Providence a mis ainsi à portée de la main de l’homme beaucoup de richesses qui fussent, sans cela, demeurées enfouies; et il arrive que les parties du sol qui ont subi à l’origine le plus de bouleversements sont précisément celles qui offrent le plus de ressources à ses habitants. A côté des plus belles terres végétales, et presque à Heur du sol, ils rencontrent des métaux et tous les matériaux dont ils peuvent avoir besoin. De plus, ces bouleverseinenls ont dû apporter nécessairement des modifications dans la région des eaux ; leurs resen oirs intérieurs se sont trouvés soulevés, et il a suffi alors de leur ouvrir une issue pour irriguer et féconder d’immenses plaines. Enfin, ces eaux ont quelquefois rencontré des gîtes métallifères qui leur ont donné les propriétés particulières que nous obsei’vons dans les sources thermales.

Peu de portions du globe ont subi autant de révolutions salutaires que P.-Algérie ; elles se sont manifestées à travers toutes les ramifications de la grande chaîne de l’Atlas, dans les plateaux du Tell comme dans l’immensité du Sahara.

Les divers terrains dont nous avons parlé sont loin d’occuper des parties égales sur la surface du sol de l’Algérie. Ainsi, les terrains de transition ne se montrent guère que dans le voisinage de la mer. Nos savants ingénieurs les avaient circonscrits d’abord dans la province d’Alger, au seul massif de la Bouzaréah, dont la hauteur, près de cette ville, atteint 400 mètres. Néanmoins, quoique limités dans des massifs escarpés de la côte et isolés des vastes chaînes de montagnes de l’intérieur, les terrains de transition acquièrent un certain développement en avançant vers l’Est. On les retrouve dans les montagnes de Collo dont le point culminant atteint 1,100 mètres, au Djebel-Filfila, d’une hauteur de 700 mètres, et dans le massif de l’Edough, dont le sommet s’élève à 1,000 mètres.

« Les terrains secondaires, dit M. Ville, ingénieur des mi-

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nes‘, forment, en quelque sorte, la charpente osseuse des provinces d’Alger et d’Oran ; ils sont caractérisés par la hauteur et l’aspérité des contours des chaînes de montagnes qui les constituent, l’abondance et la pureté des eaux qui les sillonnent. » Tous les terrains secondaires de ces provinces ont une grande ressemblance d’aspect et de composition minéralogique. Les grès et les calcaires apparaissent à la crête des montagnes : les versants sont recouverts d’argile. Tous ces éléments se confondent et se durcissent dans leurs profondeurs ; les grès y sont quartzeux, les calcaires y ont une texture cristalline, et les argiles deviennent schisteuses.

Dans toute la partie septentrionale de la province de Constantine , les chaînes de montagnes sont plus rapprochées que dans les autres, et les aspérités topographiques y sont beaucoup plus grandes; aussi, les terrains secondaires y jouent un rôle plus important encore que dans les autres provinces, et les gîtes minéraux y sont plus nombreux.

Les grandes vallées de l’Algérie et les plateaux du Tell appartiennent aux terrains tertiaires ; ils forment des assises horizontales qui se redressent d’une manière plus ou moins brusque contre les flancs des montagnes qui les supportent. Les roches tertiaires, comme les roches secondaires, se composent de calcaires, de grès et d’argiles : mais les calcaires y ont rarement la texture cristalline qui permet de les polir comme les marbres ; les grès y ont peu d’adhérence, maintenus seulement par les croûtes calcaires avec lesquelles ils sont combinés. Dès que, par une influence atmosphérique quelconque, ce ciment calcaire se dissout, il se réduit en sable. C’est ce qui arrive dans plusieurs plaines de la province

' Recherches sur les roches, les eaux et les gîtes minéraux d’Oran et d’Alger. Cet ouTrage est, pour ces provinces, la contre-partie de celui publié par M. Fournel sur la province de Const.intine. Ce dernier ingénieur a Tait ses explorations avant l'entière paciflcatioii du pays. M. Ville, venu après, a pu faire un examen plus complet. Il u’a «ressé de poursuivre ses savantes études; et le t7 janvier 185t; il publiait encore une Sutice minéralogique pleine d'intérêt, comme on verra par les citations que nous ferons dans le cours de ce chapitre.

d’Oran, et principalement sur le plateau de Mostaganem. Les grès y sont recouverts, à la surface du sol, d’une croiite calcaire assez friable ; dès qu’elle est enlevée, le sable mis à nu est poussé par les vents et forme des dunes semblables à celles que l’on voit sur les bords de la mer. Le même phénomène se produit sur une échelle immense dans tout le Sahara. L’argile, dans les terrains tertiaires, ne se durcit pas comme dans les terrains secondaires : elle apparaît souvent à leur surface. Toutefois, leur sol, quand il n’est pas envahi par les sables, a pour base principale des roches calcaires.

* Les terrains d’alluvion, qui ont leur principale origine dans le bouleversement diluvien, recouvrent habituellement les terrains tertiaires. La plaine de la Mitidja en offre un exemple. Toute la partie de cette plaine qui borde l’Atlas est recouverte de terrains d’alluvion formés par tous les cours d’eaux qui s’échappent des gorges de la montagne. La ville de Blidah est bâtie sur un énorme dépôt d’alluvion qui s’est formé en face de la gorge de l’Oued-el-Kébir, et en a détourné le cours, dont on voit encore les anciennes berges au nord de la ville. Ces alluvions de la Mitidja ont une pente de 200 mètres sur une étendue de deux lieues. Ce n’est guère qu’au milieu de la plaine que le terrain s’aplatit, et l’on retrouve près de la mer le terrain tertiaire qu’un soulèvement intérieur a exhaussé pour former les coteaux du Sahel.

Presque toutes les grandes rivières de l’Algérie ont leur lit encaissé dans des dépôts d’alluvion. Ces alluvions sont d’autant plus considérables, que les cours d’eau sont plus importants et que les vallées qu’ils traversent sont plus rétrécies. Ainsi, les berges du Chélif sont coupées à pic sur une hauteur de 8 à 10 mètres, et sont formées de débris argllosableux détachés des montagnes et accumulés par les eaux. La vallée du Sahel, dans la Kabylie, présente aussi ce phénomène, mais sur une plus petite échelle.

LKS RICHESSES MINERALES.

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