LES ALLEMANDS
La plupart des colons qui viennent s’établir en Algérie sont originaires des pays qui bordent le bassin occidental de la Méditerranée. Les Provençaux formant une grande partie du contingent fourni par la France , presque tous les étrangers sont des Espagnols, des Italiens ou des Maltais. Quoique la nation allemande soit plus que toutes les autres naturellement portée à l’émigration, l’Algérie ne possède encore qu’un très-petit nombre de colons allemands, la plupart Suisses. Les Allemands du Nord, jusqu’à présent, ne se sont guère écartés du courant qui chaque année les entraîne dans le Nouveau-Monde. Le climat de l’Algérie n’est pas, assurément, le principal obstacle qui détourne d’elle les populations septentrionales ; notre colonie leur offre des régions tempérées bien préférables à celles qui les attendent en Amérique. Néanmoins, on ne peut en disconvenir, les colons du Midi arrivent en Algérie dans des conditions beaucoup plus favorables pour s’acclimater. Ils ont peu à changer de manière de vivre, et déjà ils sont façonnés aux précautions hygiéniques qu’il faut prendre dans les pays chauds. Les méridionaux ont une constitution sèche, une peau peu perméable aux grandes transpirations ; ils réagissent bien contre le froid, et recherchent instinctivement le soleil. Ils sont légèrement vêtus, s’entourent le ventre d’une ceinture roulée par-dessus leurs vêtements, et, eu été comme en hiver, ils ont une veste, un manteau et une pièce d’étoffe qu’alternativement ils endossent sur leurs épaules, selon les vicissitudes de la température. Leur alimentation, légèrement excitante,
se compose surtout de légumes, de poissons, de fruits, d’ail, de poivron, de fromage : on ne les voit point fréquenter les cabarets. Un grand nombre exercent des professions industrielles ou se livrent au commerce ; ceux qui se consacrent à l’agriculture, ne font que des cultures industrielles : la plupart sont des jardiniers; ils habitent ordinairement les villes ou les environs. Leur genre de travail est donc, en général, peu pénible, et les territoires où ils sc fixent sont ceux qui offrent le plus de ressources, où il est le plus facile de se loger convenablement.
L’Allemand a une constitution plus forte, un tempérament plus sanguin. Sa peau, fine et celluleuse, est sensible au froid comme à la chaleur ; il recherche avidement la fraîcheur ; il porte des vêtements épais qui condensent sur son corps des transpirations abondantes. Laboureur, faucheur, bûcheron, les professions qu’il est dans l’habitude d’exercer réclament toute sa vigueur et l’entraînent plus ou moins loin des villes, dans les campagnes, souvent même dans des contrées désertes. Ce sont des concessions de terres qu’il réclame en arrivant : s’il ne parvient pas à en obtenir, il ne trouve rien de mieux à faire que d’aller en exploiter au loin pour le compte d’autrui ; à moins que, n’ayant point de famille, il se place quelque part comme garçon de ferme ou comme charretier. Dès lors il supporte des fatigues plus grandes qu’en Europe, et plus difficiles à réparer sous l’influence débilitante du climat africain. L’affaiblissement qu’il en éprouve au bout d’un certain temps, il le combat comme il faisait dans son pays, avec de l’eau-de-vie, par des aliments substantiels, de la viande et du lard. Obligé d’aller habiter de misérables baraques dans la plaine, il lui est bien difficile de lutter contre toutes les variations de la température, et, avant même que les maladies n’aient sévi, ne l’aient étendu sur son matelas, il s’ennuie de se trouver dans un pays si différent du sien, un pays sans arbres et sans ver !iire. Le ton grisâtre des oliviers lui déplaît, les cyprès l’attristent, il n’a
LES COLONS
rien de plus empressé que de mettre la hache sur les figuiers de Barbarie, dont les fruits lui semblent insipides et dont les épines l'inquiètent. Ces plantes, dont les Arabes entourent leurs gourbis avec tant de soin, il les trouve, lui, d’une laideur alTreuse, et il n’a rien de plus hideux à leur comparer que des péchés mortels.
L’horreur du péché mortel n’arrête point cependant, en Afrique, beaucoup de ces vigoureux athlètes du Nord. Le climat, qui finit par les énerver, commence, en général, par beaucoup les démoraliser. Leurs filles elles-mêmes, avec leurs allures lentes, leurs yeux langoureux et peu de disposition à la guerre, n’en sont que plus faciles à prendre et plus accessibles aux séductions. Les cabarets et les bastringues de tous les nouveaux villages de l’Algérie se garnissent particulièrement d’Allemands et d’Allemandes ; et les désordres qu’ils entraînent ont pour les mœurs des inconvénients beaucoup plus graves que les habitudes coquettes, que les goûts poétiques de toutes les populations méridionales.