CHŒURS CHANTANTS ET DANSANTS
E roi s'ennuyait. Comme autrefois M'" de Maintenon, M"" de Pompadour s'apercevait de la difficulté qu'il y avait à distraire un prince las de plaisirs. Il fallait pourtant, si elle voulait conserver son crédit, qu'elle tint toujours en éveil l'esprit fatigué du Roi. Qu'il eût un seul moment à donner à la réflexion, et la marquise risquait de perdre son pouvoir qui datait déjà de trois ans. De l'ennui à l'inconstance il n'y a qu'un pas, et le Roi l'aurait bientôt franchi s'il s'était offert à lui quelque jeune femme capable d'éclipser un seul jour M'"" de Pompadour. Pour réveiller l'amour allangui de Louis XV, la belle marquise fit appel au.x gracieux talents qui lui avaient jadis assuré le premier rang dans la société parisienne. Déjà, à l'époque de la semaine sainte, elle avait organisé dans son appartement des concerts spirituels où elle avait charmé
le maître en chantant des morceaux de musique religieuse avec des dames de la cour, mais la musique sacrée ne pouvait être qu'un passetemps de carême et Louis XV s'était vite lassé de cette distraction un peu sévère. Le chant ne suffisant plus, elle se présenterait à son royal amant sous un jour encore plus séduisant, dans tout l'éclat de l'appareil théâtral : elle jouerait la comédie.
La nature avait merveilleusement servi M'" de Pompadour pour le rôle qu'elle désirait remplir. Jamais enfant n'avait montré de plus heureuses dispositions que la petite Antoinette Poisson. A la gentillesse, à la grâce, à la beauté, elle joignait une intelligence extrêmement vive, un esprit plein de finesse et d'à-propos. L^ne éducation princière n'avait fait qu'accroître les précieux dons d'une enfant si richement douée. Jeune fille, elle avait grandi au milieu des maîtres de toutes sortes ; le fameux Jélyotte lui avait enseigné le chant; Guibaudet, la danse; Crébillon et Lanoue, la déclamation. C'était le fermier général Le Normand de Tournehem, oncle de son futur mari, qui présidait à son éducation avec une sorte depassion.il avait pris en vive affection les deux enfants de Poisson, Jeanne-Antoinette et Abel-François, devenu plus tard, grâce à sa sœur, marquis de Marignv ; il les aimait et les chovait comme un père : les méchantes langues disaient qu'il n'y avait rien là que de naturel.
Antoinette Poisson se vit bientôt fort recherchée ; elle allait beaucoup dans le monde et v obtenait les succès les plus flatteurs pour l'amourpropre d'une jeune fille. Elle devait cette faveur à son double titre de musicienne distinguée et de jolie femme, la plus jolie peut-être de Paris. Et encore les triomphes que remportait M'" Poisson n'étaient-ils que le prélude de ceux que devait obtenir M"" Le Normand d'Etiolles.
Le président Hénault la vit alors dans toute sa gloire et la peint comme une merveille à M°" du Deffand. Ses lettres sont assez curieuses à cet égard, en ce qu'elles enseignent quel empire cette jeune femme de vingt et un ans exerçait même sur les gens de l'esprit le plus sérieux.
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LA TROUPE ET LE THÉÂTRE. 145
Vovez plutôt comme le président change de ton envers elle du jour au lendemain.
«Vous devinez où je soupe ce soir? écrit-il à son amie le 17 juillet 1742. A propos, je crois que je vous l'ai déjà dit, chez mon cousin Montigny; mais les convives, vous ne les savez pas : M. Dufort, personnage essentiel dans les circonstances présentes pour vous envoyer des brochures (il était fermier général et directeur des postes) ; M""' d'Aubeterre, M""' de Sassenage, et notre Picarde gasconne brochant sur le tout ; une M'"" d'Etiolles, Jélvotte, etc. »
Et le lendemain : k Je trouvai 1;\ une des plus jolies femmes que j'aie jamais vues : c'est M"'" d'Etiolles; elle sait la musique parfaitement bien, elle chante avec tonte la gaieté et le goût possibles, sait cent chansons et joue la comédie à Etiolles, sur un théâtre aussi beau que celui de l'Opéra, où il y a des machines et des changements. )>
C'était encore et toujours Le Normand de Tournehein qui avait fait construire ce joli théâtre à Etiolles pour donner occasion à sa charmante nièce d'étaler les merveilleux talents dont il avait eu soin de la parer. M"" d'Etiolles jouait également la comédie à Chantemerle, chez son amie M"'" de Villemur, mariée aussi à un financier. Sa réputation de comédienne s'était rapidement assise dans le monde des lettres et de la finance : de grands seigneurs même avaient sollicité l'honneur de l'entendre et de l'applaudir. Il n'était partout question que de son talent et de sa beauté.
Ces triomphes passés lui revinrent en mémoire : alors elle s'ingcuiait à trouver quelque plaisir pour distraire le Roi et réveiller sa passion endormie. Elle adopta aussitôt cette idée : elle décida de faire construire un petit théâtre dans le palais de Versailles, d'y jouer elle-même la comédie devant le Roi et un cercle d'intimes. Le duc de Richelieu, qui l'avait applaudie à Chantemerle, et surtout le duc de Nivernois et le duc de Duras, qui avaient joué la comédie avec elle, la secondèrent avec
empressement dans le désir qn'elle avait de développer aux veux du Roi tous ses movens de séduction.
Ce théâtre improvisé fut établi dans la partie nord du château, où se trouvaient les petits appartements de Louis XV ; on choisit la Petite Galerie (Z') qui donnait sur la cour d'honneur et à laquelle on arrivait par le grand escalier des Ambassadeurs (Z). Le Roi n'avait qu'à sortir de ses appartements pour se trouver dans la salle et face à la scène : qu'il vînt de sa chambre à coucher (i) ou du cabinet du Conseil (j), il passait par la salle à manger (k) et entrait dans la Petite Galerie par le salon ovale (1). Les comptes des bâtiments pour l'année 174^ dénomment simplement cette salle : Théâtre de la petite galerie, mais on disait plus communément : TJiéâtre des petits appartements ou Tlicàtre des petits cabinets ; c'est cette dernière appellation qui a prévalu ( i).
De concert avec le Roi, la marquise s'occupa tout d'abord de rédiger les statuts de ce théâtre, et au bout de quelques jours elle pi'omulguait le règlement suivant, approuvé par Louis XV :