‹ La comédie à VeniseChapitre 38 sur 100 · SCÈNE X LE COMTE ANSELMO, PANTALON · texte numérisé non relu

SCÈNE X LE COMTE ANSELMO, PANTALON

Anselmo. — Je n'aurais jamais cru à une pareille rencontre. Mais la fortune arrive quand on s'y attend le moins.

Pantalon, du dehors. — On peut entrer ? Anselmo. — Voici ce brave homme de Pantalon. Il ne sait rien, il ne sait rien. Venez, venez, seigneur Pantalon.

Pantalon. — Ma révérence au Sior comte. Anselmo. — Dites-moi, vous qui avez des correspondances dans tous les lieux du monde, savez- vous la langue grecque ?

Pantalon. — Je la sais parfaitement. J'ai été dix ans à Corfou. J'ai commencé là à faire le marchand, et toute ma distraction était d'apprendre cette langue.

Anselmo. — Donc, vous saurez lire l'écriture grecque.

Pantalon.'— Je vous dirai qu'autre chose est le grec littéraire, autre chose le grec vulgaire. Mai0; j 'entend* à la fois un peu de l'un et un peu de l'autre.

Anselmo. — S'il en est ainsi, je vais vous faire voir une belle chose.

Pantalon. — Je la verrai volontiers.

Anselmo. — Un manuscrit grec.

Pantalon. — Bon, j'en ai vu d'autres.

Anselmo. — Ecrit de la propre main de Démosthène.

Pantalon. — Ce doit être une belle chose.

Anselmo. — Regardez, et si vous savez lire, lisez.

Pantalon, regardant. — C'est ça qui est écrit par Démosthène?

Anselmo. — Oui, et ce sont les traités de paix entre Sparte et Athènes.

Pantalon. — Les traités de paix entre Sparte et Athènes ? Vous savez ce que contient ce livre ?

Anselmo. — Voyons, qu'est-ce qu'il contient ?

Pantalon. — C'est un livre de canzonette grecques, que chantent les enfants à Corfou.

Anselmo. — Je le savais déjà. Vous ne savez pas lire le grec.

Pantalon. — Ecoutez : « Mattiamù, mattachiamù , callispera, matiamù. »

Anselmo. — Eh bien ! Ce doit être les noms propres des Spartiates ou des Thébains.

Pantalon. — Cela veut dire : « Ma vie, ma douce vie, bonsoir, ma vie ! »

Anselmo. — Vous ne savez pas lire. C'est un manuscrit grec, qui me coûte dix sequins, et qui en vaut plus de cent.

Pantalon. — Le marchand de fromages ne vous en donnerait pas trois sous.

Anselmo. — Allez vous mêler de draps et de soies, mais non d'écritures antiques.

Pantalon. — Je suis désolé, seigneur comte, de voir que nous allons de mal en pis.

Anselmo. — Qu'est-ce que ça signifie?

Pantalon. — Vous vous perdez dans ces sottises, et votre maison va à la ruine.

LA FAMILLE DE L'ANTIQUAIRE

Anselmo. — Je me divertis sans déranger ma maison. Mes revenus, c'est ma femme qui s'en occupe, et je ne lèse en rien les intérêts de ma famille.

Pantalon. — Et à la paix et au repos de la maison, vous n'y pensez pas ?

Anselmo. — Je pense à moi, et je ne pense pas aux autres.

Pantalon. — Mais ne savez- vous pas que, quand le chef de famille n'y veille pas, tout va à la dérive.

Anselmo. — Quand ils se taisent, je me montre ; quand ils crient, je me cache.

Pantalon. — Ma fille dit qu'elle a été offensée par la Siora comtesse Isabelle.

Anselmo. — Et ma femme dit qu'elle a été offensée par votre fille. Voyez à quelle race de fous nous avons affaire.

Pantalon. — Précisément, il faudrait y remédier.

Anselmo. — Moi, je m'occupe de mes médailles.

Pantalon. — Mon gendre n'agira pas de la sorte.

Anselmo. — Que chacun de son côté veille à ses affaires.

Pantalon. — Ce n'est pas là la règle que doit tenir un chef de famille.

Anselmo. — Dites-moi, quel âge avez- vous ?

Pantalon. — Soixante ans, pour vous servir.

Anselmo. — Voulez-vous vivre jusqu'à cent ?

Pantalon. — Magari, plût au ciel !

Anselmo. — Si vous voulez vivre jusqu'à cent, occupez-vous des mêmes bagatelles que moi. (Il sort.)

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