‹ La comédie à VeniseChapitre 69 sur 100 · SCÈNE XVII LE CAVALIER, MIRANDOLINA, un papier à la main · texte numérisé non relu

SCÈNE XVII LE CAVALIER, MIRANDOLINA, un papier à la main

Mirandolina, tristement. — Seigneur.

Le cavalier. — Qu'y-a-t-il, Mirandolina ? Mirandolina, se tenant à distance. — Pardonnez. Le cavalier. — Approchez.

Mirandolina, tristement. — Vous avez demandé votre compte. Je vous ai obéi.

LA MAITRESSE D'HOTEL

Le cavalier. — Donnez.

Mirandolina. — Le voici. (Elle s'essaie les yeux avec son tablier en lui présentant le compte.)

Le cavalier. — Qu'avez-vous ? Vous pleurez ?

Mirandolina. — Rien, seigneur. Il m'est entré de la fumée dans les yeux.

Le cavalier. — De la fumée dans les yeux ? Voyons... A combien s'élève le compte ? (// lit.) Vingt paoli ? En quatre jours, un traitement si généreux ! Vingt paoli ?

Mirandolina. — C'est votre compte.

LE cavalier. — Et les deux plats à part que vous m'avez donnés ce matin, ils ne sont pas sur le compte?

Mirandolina. — Pardonnez-moi. Ce que je donne, je ne le mets pas sur le compte.

Le cavalier. — Vous m'en avez fait don ?

Mirandolina. — Excusez la liberté. Acceptez cela comme un acte de... (Elle se couvre te visage en feignant de pleurer.)

Le cavalier. — Mais qu'avez- vous ?

Mirandolina. — Je ne sais si c'est la fumée, ou quelque fluxion des yeux.

Le cavalier. — Je serais désolé que vous vous soyez fait mal, en préparant pour moi ces deux plats exquis.

Mirandolina. — Si c'était pour cela, je le souffrirais... volontiers... (Elle fait mine de se retenir de pleurer.)

Le cavalier, à part. — Diable! Si je ne m'en vais pas !... (Haut.) Tenez : voici deux doublons. Acceptezles pour l'amour de moi... et prenez pitié de moi.... (Il s'embrouille. Mirandolina, sans parler, tombe comme évanouie sur une chaise.)

Le cavalier. — Mirandolina ! Hélas! Mirandolina!

Elle s'est évanouie. Elle était amoureuse de moi ! Si vite! Et pourquoi pas? Ne suis je pas amoureux d'elle? Chère Mirandolina !... Moi! Appeler chère une femme? Mais elle s'est évanouie pour moi. Oh ! comme tu es belle! Si j'avais quelque chose pour la faire revenir à elle! Moi qui ne fréquente pas les femmes, je n'ai pas d'essences, pas de flacons. Eh ! là-bas ! N'y a-t-il personne ? Vite!... Je vais y aller. Pauvre femme ! Sois bénie ! (Il sort, pour rentrer un instant après.)

Mirandolina. — Maintenant le voilà pris, tout à fait pris. Nombreuses sont nos armes, pour venir à bout des hommes . Mais quand ils sont obstinés, le moyen infaillible est un évanouissement. Ah ! le voici qui revient... (Elle se remet dans la même position.)

Le cavalier, rentrant avec un vase plein d'eau. — Me voici ! me voici ! Elle n'est pas encore revenue à elle. Oh! certainement cette femme m'aime. En lui aspergeant d'eau le visage, elle devrait reprendre connaissance. (Il l'asperge, elle commence à remuer.) Courage ! courage ! Je suis là, chère petite. Je ne partirai plus, maintenant...

Page 1