‹ La comédie à VeniseChapitre 8 sur 100 · SCÈNE IX LES MÊMES, DONNA VIRGINIA, puis BALESTRA · texte numérisé non relu

SCÈNE IX LES MÊMES, DONNA VIRGINIA, puis BALESTRA

Donna Claudia. — Chère amie, soyez la bienvenue!

D onna Virginia. — Ah ! ah ! Don Alonso est là. Je comprends pourquoi vous m'avez fait faire une demiheure d'antichambre. Je vous excuse.

Donna Claudia. — Ah! pardonnez-moi! C'est la faute d'un rustaud de domestique qui est entré hier à mon service. Je vous prie de ne pas prendre mal la chose.

Donna Virginia. — Non, chère, je plaisantais. J'ai plaisir à vous trouver en si belle compagnie.

Don Alonso. — Donna Virginia est de bonne humeur, ce matin.

Donna Claudia. — Mais ! Quand où. a le cœur content, on a le sourire à la bouche. Dites-moi, avezvous vu mon mari ?

Donna Virginia. — Oui, il est venu me rendre visite ce matin de bonne heure.

Donna Claudia. — Et il n'est pas venu avec vous en carrosse ?

Donna Virginia. — Non, parce que le marquis Ascanio était là, et vous savez que votre mari n'est point jaloux de ses prérogatives : il cède volontiers la place à un étranger.

Donna Claudia. — Et le marquis, où est-il allé?

Donna Virginia. — Après m 'avoir accompagné jusqu'ici, il est allé à la cour pour une affaire de quelque importance.

Donna Claudia. — Qui viendra vous prendre ?

Donna Virginia. — Ou lui-même, ou votre mari, ou le baron, ou l'Anglais, ou quelque autre! Est-ce que je sais ?

Donna Claudia. — Les cavaliers servants ne vous manquent pas.

Donna Virginia. — J'en ai tant, que j'en oublie quelques-uns.

Donna Claudia. — Et lequel vous est le plus cher?

Donna Virginia. — Tous égaux. Je me moque de tous.

Don Alonso, à part. — C'est un plaisir que de les entendre.

Donna Claudia, — Que faisons-nous ? Jouons-nous à 1' « hombre » (î) ?

Donna Virginia. — Oh! oui ; avec grand plaisir !

Donna Claudia. — Vous plaît-il, don Alonso ?

Don Alonso. — Je suis tout à vos ordres.

Donna Virginia. — Don Alonso est un charmant petit cavalier.

Don Alonso. — Moi, j'ai un défaut qui ne vous plairait pas.

Donna Virginia. — Et lequel?

Don Alonso. — C'est que, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, j'aime à me trouver seul.

Donna Claudia. — Balestra!

Balestra, de l'intérieur. — Faut-il venir, ou ne pas venir? (// entre.)

Donna Claudia. — Vite, apporte les cartes et les jetons!

Balestra. — Tout de suite! (Il vent partir.)

(1) Uhombre, jeu de cartes à la mode. La main, spadille obligée, triomphe, termes en usage dans ce jeu.

LE CAVALIER ET LA DAME

Donna Claudia. — Asseyons-nous en attendant. Balestra !

Balestra. — Signora !

Donna Claudia. — Les sièges près de la table.

Balestra, approchant tes chaises. — Les voici.

Donna Claudia. — Vite, les cartes et les jetons !

Balestra. — Signora, une chose à la fois. Je n'ai que deux jambes et deux mains. (77 sort.)

Donna Claudia. — Impertinent ! Je le mets dehors à l'instant même.

Donna Virginia, à part. — Il a raison, le pauvre homme! Oh! la belle dame, qui veut recevoir, et n'a qu'un seul serviteur!

Balestra. — Voici lescartes et les jetons. (Use tient à distance.)

Don Alonso. — Je fais.

Donna Claudia. — Non pas ! quand deux dames jouent, la « main » est au cavalier. C'est moi qui ferai.

Don Alonso. — Comme il vous plaira. (Donna Claudia mêle les cartes et distribue.)

Donna Virginia. — A combien l'enjeu?

Don Alonso. — Fixez-le.

Donna Claudia. — Pas trop élevé : un florin le jeton.

Donna Virginia. — « Spadille » obligée ?

Donna Claudia. — Oui, jusqu'à cent.

Don Alonso, à part. — Pas de chance! (Haut.) Je passe. '

Donna Virginia. — Je passe.

Donna Claudia. — Je vais.

Balestra, à part. — Cela va chauffer dur. (Il sort.)

Donna Virginia. — A propos, Donna Claudia, y at-il longtemps que vous n'avez vu Donna Eleonora ?

Donna Claudia. — Près d'une semaine.

Donna Virginia. — Pauvre femme ! Bien malheureuse ! .

Donna Claudia. — Croyez bien qu'elle a trouvé quelqu'un pour la consoler.

Donna Virginia. — Et qui ? Don Rodrigo ?

Donna Claudia. — Don Rodrigo, précisément. {Elle fait le jeu.)

Donna Virginia. — Pourtant c'est un homme sérieux, qui ne s'est jamais soucié de servir une dame.

Donna Claudia. — Ceux qui ne se montrent pas en public n'en font que mieux leurs affaires en particulier.

Don Alonso. — Signora, l'avez-vous trouvé, ce fameux « triomphe » ?

Donna Claudia. —Oh! vous êtes impatient ! On m'a donné comme certain qu'il va chez elle à toute heure du jour.

Donna Virginia. — C'est vrai, je le sais aussi. Et à l'entendre, la sainte nitouche, elle est chaste comme une Pénélope.

Donna Claudia. — Je n'en ai jamais rien cru. Vous pensez bien que, sans Don Rodrigo, elle mourrait de faim.

Donna Virginia. — Elle n'a certainement pas eu de dot.

Donna Claudia. —De dot? Elle s'est mariée n'ayant pas une chemise de rechange.

Donna Virginia. — Mais pourquoi Don Roberto l'at-il prise, si elle était aussi pauvre ?

Don Alonso. — Je vais vous le dire, signora. C'est parce que Don Roberto est de noblesse récente, tandis que Donna Eleonora appartient à l'une des premières et des plus anciennes familles de Naples.

Donna Virginia. — Oh ! oh ! grande noblesse, en

vérité ! On sait qui était sa mère. Elle était fille d'un

LE CAVALIER ET LA DAME

simple bourgeois, et sa tante a pris pour mari un avocat.

Donna Claudia. — Eh ! je sais pourquoi il l'a épousée.

. Donna Virginia. — Pourquoi, chère amie ?

Donna Claudia. — Je ne veux pas faire de médisance, mais je sais l'affaire tout au long.

Donna Virginia. — Il était dans la nécessité de le faire?

Donna Claudia. — Vous pensez bien.

Don Alonso. — Signora, pardonnez-moi. C'est un mariage qui a été négocié par mon père, et Donna Eleonora s'est mariée tout à fait honorablement.

Donna Claudia. — Allons! bravo! bravo! On sait que, vous aussi, vous lui avez fait la cour quand elle était enfant, et maintenant vous la protégez, n'est-il pas vrai?

Donna Virginia. — Cher Don Alonso, vous faites tort à Donna Claudia.

Don Alonso. — Je ne fais tort à personne en disant la vérité.

Donna Claudia. — Très bien, allez chez votre grande dame ! Je n'ai pas besoin de vous. (Elle se lève.)

Donna Virginia. — Allons, venez, jouons.

Donna Claudia. — Non, non, je ne veux plus jouer. (Ils se lèvent.)

Don Alonso. — Signora, pardonnez- moi, je n'ai voulu ni vous offenser, ni vous causer de déplaisir.

Donna Claudia. — Le maudit défaut que vous avez de toujours vouloir contredire ! Vous êtes peu galant cavalier.

Don Alonso. — Vous avez raison, je vous demande pardon.

Donna Claudia. — Vouloir défendre une femme, dont on sait très bien ce qu'elle est ! — 39 ■

Donna Virginia. — Tout Naples sait que Don Rodrigo lui donne de quoi vivre.

Donna Claudia. — Il lui paie jusqu'à sa femme de chambre.

Donna Virginia. — Et le loyer de sa maison, le lui paie-t-il? Elle n'a pas un sou.

Donna Claudia. — Je sais de source à peu près sûre que Don Rodrigo a fait rédiger le bail à son nom, parce que le seigneur Anselme ne voulait pas l'accepter au nom de Donna Eleonora.

Donna Virginia. — C'est vrai?

Donna Claudia. — J'en suis quasi certaine, et avant ce soir je le saurai encore mieux.

Donna Virginia. — Qu'en dites-vous, seigneur protecteur?

Don Alonso. — Croyez-moi, cela me paraît impossible.

Donna Claudia. — Le voilà bien ! Homme perfide! j'ai du plaisir à vous avoir découvert. Voilà quelque temps que vous paraissez en avoir assez de moi. Vous avez sans doute des engagements envers la grande dame... Mais, ou je ne suis pas ce que je suis, ou je me vengerai. Si son mari a été banni, je pourrais bien vous faire exiler, vous aussi.

Don Alonso. — Mais, signora...

Donna Claudia. — Je ne veux pas vous écouter.

Don Alonso. — Je vous supplie...

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