‹ La comédie au coin du feuChapitre 127 sur 200 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

LUCIE, ABBELLE, avec barbe et plaque, JULIETTE

ABBELLE. = La femme rousse demandée, la voilà.

LUCIE. = Mais oui, il y a de la ressemblance... Après ça, toutes les femmes se ressemblent : de la poudre de riz, des cheveux d'or, des lèvres de carmin...

ABBELLE. = Oui, n'cst-ce pas? Les mêmes cheveux et le même type...

JULIETTE. = Ah! ça! qu'est-ce que vous avez donc à me dévisager! On m'avait dit que j'allais souper, et non qu'on allait prendre mon signalement.

ABBELLE. = Laissc-toi faire, nous te lançons!

LUCIE. = Vous êtes beaucoup trop jolie, ma petite, pour rester avec la Rosemond. Vous en valez bien d'autres qui font leur chemin au Bois... Nous voulons voir quelle figure vous ferez dans notre monde...

JULIETTE. = J'y ferai bonne figure.

LUCIE, = Marchez un peu. (Juliette marche.) Soyez donc plus souple... laissez tomber vos épaules... N'oubliez pas que, pour bien marcher, il faut traîner ses pieds et ne pas les lever... Là, c'est ça !... Tournez la tête .. Un peu de dédain... il faut toujours être dédaigneuse... Souriez plus ouverte-

ment... vous avez de belles dents... Très bien... Dites-moi quelque chose.

JULIETTE, parlant haut. = Je suis très hcureuse que madame pense à ma fortune...

LUCIE. = Ne me parlez pas si haut... Il faut que les paroles tombent de la bouche.

ABBELLE. = Oul, lalsse-lcs tomber.

JULIETTE, plus doucement. = Je suis très hcureuSc que madame pense à ma fortune...

LUCIE, prenaiit sa boito à poudre. = On va mettre beaucoup de poudre de riz sur cl^s jolies joues un peu trop hautes en couleur.

JULIETTE, sortant une petite pomme d'api de sa poche. =: J en mctS

quelquefois, quand je vais à Valentino.

LUCIE. ^ Alors, ça ne vous fera pas loucher... Et vos sourcils?... attendez donc que je les dessine mieux... (A part.) Mademoiselle Marcelli a des sourcils beaucoup plus marqués... (Haut.) Ah! un grain de beauté...

ABBELLE. = Et uu grain de folie.

LUCIE. = Mademoiselle Marcelli en a un... (Mettant à Juliette une mantille qui est sur la chaise.) Ccci fera bien. (Lui mettant

la sortie de bal.) Et Cela... Parfait!...

JULIETTE. = Plus que parfait!

ABBELLE. ^ G'est uuc métamorphosc !

LUCIE. = Toi aussi tu es parfait avec ta barbe et ta plaque.

ABBELLE. = Je voulais me payer un grand cordon, mais c'était risqué.

LUCIE. = G'est à mourir de rire, (a part, avec un air inquiet. \

Est-ce que c'est sérieux ce que je fais là? (Haut.) Il ne me reste plus qu'à commander votre menu. (Elle sonne.)

ABBELLE. = Ah! mais il faut que ce soit un vrai menu... Quand je suis forcé de me mettre à table, je suis un soupeur effréné .

LUCIE. = Es-tu bête? Ce n'est pas un souper de théâtre. AB BELLE. = PouF plus de sûreté je vais commander moi-même.

AB BELLE, au garçon. = Deux couverts pouF le n° 12. Voyons

la carte 1 (n prend une carte.) "^

JULIETTE. = Oui, voyons. D'abord je veux tout ce qu'il y a de plus cher.

LUCIE. = J'ai pourtant commencé comme cela?

JULIETTE. = Un potage aux nids d'hirondelles ou aux œufs de vanneaux pochés...

ABBELLE. = Quelques côtelettes de homard à l'américaine...

JULIETTE. = Des ortolans à la Souwaroff.

ABBELLE. = Une salade de truffes de Piémont.

JULIETTE. =Et des asperges en branches.

ABBELLE. = Un tutti frutti.

JULIETTE. = Et comme dessert, des cerises... en branches !

LE GARÇON. ='; Et du raisiu en branches?

ABBELLE. = Et du fromagc de Brie — en branches.

LUCIE. — Comme vous y allez!

ABBELLE. = C'cst uu soupcr extraordinaire.

LE GARÇON. = Pour Ics vius, jc vais vous envoyer le sommelier.

JULIETTE, montrant Abbelle. = C'cst donc aveC lui que je

soupe ?

LUCIE. = Oui, là... dans ce cabinet en face...

JULIETTE. = Dites donc, madame? Cela ne m'engage à rien?

LUCIE. = A rien, sinon à souper. Écoute pourtant : Je serai ici tout à l'heure avec quelqu'un. Si la porte de ton cabinet s'ouvre, fais semblant de cacher ta figure tout en la laissant voir.

JULIETTE. = Et si le monsieur veut entrer?

LUCIE. = Tu lui fermeras la porte au nez.

JULIETTE. = Et s'il force la porte?

LUCIE. = Tu fuiras à toutes jambes.

JULIETTE. = Qu'est-ce que tout cela signifie?

LUCIE. = Rien. C'est un pari que j'ai fait.

JULIETTE. = Je comprends.

AB BELLE, à Lucie. = Dis donc, c'est l'histoire du collier de la reine que tu nous fais jouer là! C'est égal, c'est assez canaille et me voilà devenu ton complice.

LUCIE. = Bah! le carnaval n'est pas déjà si loin!

AB BELLE. = Oui, tu as raisou, soupons d'abord (Abbeiie

et Juliette sortent. On les voit entrer dans le cabinet n" 12.)

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