MADAME DE MONTESPAN, LE ROI
LAUZUN, caché.
LE ROI. = Si matineuse, Madame !
MADAME DE MONTESPAN. = Le Soleil ucst-il pas Icvé ?
LE ROI. = Marquise ! (n lui baise la main.) PluS je VOUS
vois, plus je VOUS aime.
MADAME DE MONTESPAN. = Sire... la reine est à la messe et on vous attend.
LE ROI. = Qu'est-ce que cela me fait qu'on m'attende? Encore un mot...
Il veut lui baiser de nouveau la main.
MADAME DE MONTESPAN, retirant sa main au second baiser. =
Sire, vous êtes trop éloquent, adieu !
LE ROI. = N'oubliez pas que vous venez tout à l'heure pour la réception des princes étrangers.
MADAME DE MONTESPAN. = N'ouMiez pas de me mettre à la porte, car si monsieur de Montespan...
LE UOi SOLbIL 61
LB BOi = Rassurez-vous, le marquis est à TCEil-de-
Boeuf.
MADAME DE MONTESPAN. =^ Je ne répondrais nide moi, ni de vous-même, adieu!...
LE ROI, retenant toujours la marquise. = Ne tremblez paS.
Ceux que j'aime sont à Fabri de la foudre. Quand vous verrai-je seule ?
MADAMK DE MONTESPAN, rcrcnant. = Le maPquis eSt
ici. J'entends sa voix! Je suis perdue I
' Le roi se lève.
LE &0I. = Gomment I je lui avais donné Tordre de m'attendre.
MADAME DE MONTESPAN. = Il n'obéit qu'à lui-même I Oh ! mon Dieu !
LE MAEQUI s, entrant. = Madame... (apereeyant le roi.) Le
roi 1
Le roi met son chapeau et passe devant le marquis pour sortir au fond. Le marquis demeure un moment rêveur. La marquise veut sortir, il l'arrête.
MON SI EUR DE MONTESPAN, retenant sa femme. = YouleZ-
vous me donner audience^ Madame ?...
MADAME DE MONTESPAN. = Yous donner audience !.•• Quel langage !
MONTESPAN. = Je commencc à parler le langage de la Jour, n'est-il de beau style de demander audience à sa femme ?
MADAME DE MONTESPAN, elle descend. = VoUS avCZ
quelque chose à me dire ? parlez vite I la messe est commencée.
MONTESPAN. == L'eudroit est mal choisi, je le sais (Après un silence.) Athénaïs, voulez-vous retoumer à Montespan ?
MADAME DE MONTESPAN. c= Retoumer à Montespan, vous n'y songez pas, voire place et la mienne ne sont-elles pas près du roi et de la reine ?...
MONTES? AN, à lui-même. =3 Je m'en doutais I (A sa
femme.) Ainsi, VOUS refusez ?...
MADAME DE MONTESPAN. = Et Faveuir de votre fils ?
MONTESPAN, ayec hauteur. = Ne mêlez pas mon fils en cette affaire.
S'écarte à gauche.
MADAME DE MONTESPAN, s'en allant. = G'est là tOUt ce
que vous aviez à me dire ?
MONTESPAN, l'arrêtant. = EnCOre UU niOt, aVCZ-VOUS
jamais eu avons plaindre de moi ?...
MADAME DE MO N TESP AN. = NOU, Mousicur.
MONTESPAN. = Avouez quo les jeunes gens à Versailles ont trouvé que j'apportais ici le langage, l'attitude, les préjugés, les mœurs d'un autre âge.
MADAME DE MONTESPAN = Monsieur, je ne sais, en vérité...
MONTESPAN. =3 Ils Ont H de moi, n'est-ce pas ?... Ventre- Saint-Gris 1 ils ont ri de moi, tous ces valets titrés dont l'ambition ne va pas plus loin qu'à figurer au ballet du roi !.. Us ont bafoué ma vieille loyauté, ils ont raillé l'honneur des Pardaillan ; et sans doute, n'est-ce pas, la marquise de Montespan qui aime les gens d'esprit, s'est mise du côté des rieurs ?
MADAME DE MONTESPAN. = Henri I de grâce, ne me parlez pas ainsi! Brisons là ! Vous êtes attendu à l'OEil-de- Bœuf, et je suis attendue par la reine.
Elle veut sortir.
MONTESPAN, raillant et la retenant. = Par la reiuo I... Eh
bien, le roi attendra.
MADAME DE MONTESPAN, = Vous devenez fou !
MONTESPAN. = Madame, quand Diane de Poitiers oubliait qu'elle était comtesse de Brézé, les cheveux de son père blanchissaient en une nuit.
MADAME DE MONTE sp AN. = Pourquoi me parlez-vous ie Diane de Poitiers ?...
MONTESPAN. = Parce que Louis XIV a osé lever les yeux jusqu'à ia femme du marquis de Montespan I Et on dira plus tard que j'étais dans ces hontes, et on dira que c'est moi qui vous ai jetée dans les bras du roi.
Il descend.
MADAME DE MONTESPAN. = Chut I Taisez-vous, Monsieur 1
MONTESPAN. = Qui douc écoute ?
MADAME DE MONTESPAN. = G'est moî, Monsieur.
MONTESPAN. = Silcsmurs ont des oreilles, tant pis pour vous I (n sTiit rœil de sa femme.) Madame, 11 y a quelqu'un ici !...
MADAME DE MONTESPAN. = Oui, 11 y a unjaloux I
MONTESPAN. = Ce bruit à la fenêtre... ce rideau qui tremble...
n va droit à la fenéfro.
MADAME DE MONTESPAN, courantà son mari. = Henri I... MONTESPAN, la repoussant. = VoyonS !
Il arrache le rid«aa et passe sur le balcon.
MADAME DE MONTESPAN, après avoir regardé vivement sur le
balcon, à part. = Monsieur de Lauzun n'est plus là !
MONTESPAN, rerenant. = Personne ! mais d'où vient que cette fenêtre est ouverte ?
MADAME DE MONTESPAN, essayant de rire. = Voyez donC le
beau temps qu'il fait.
MONTESPAN. = Enfin!
MADAME DE MONTESPAN. = Vous îmagînez-vous quo toute la cour me veut enlever ? Depuis quand me croyezvous donc coupable ?
MONTESPAN. = Depuis que vous vous défendez si bien, depuis votre voyage en Flandre, depuis que vous allez àconfesse avec mademoiselle de la Yallière ! (Prenant la main de sa
fomme.) Madame, quand je vous conduisis dans mon château, a travers les bénédictions de mes paysans, quand vous eûtes franchi le seuil de cette solitude où depuis cinq siècles douze générations de Montespan se sont succédé, vous vous êtes jetée dans mes bras et vous m'avez dit tout émue : Henri, c'est ici que je veux vivre toujours.
MA.DAME DE MONTESPAN. = Et qui m'a obHgé dequiltcr Montespan, si ce n'est vous ?...
MONTESPAN. = Vous avcz raisou, Madame, c'est moi qui fus le premier coupable, et cependant si vous connaissez les motifs qui m'ont guidé...
MADAME DE MONTESPAN. = Qucls mOtifs, siuOU la
vanité d'un mari qui veut prouver qu'il a épousé une femme qui vaut la peine d'être montrée ?
MONTESPAN. = Vous ne me connaissez pas encore ; je vais donc vous donner mes raisons, puisque vous n'avez pas su les deviner. A Montespan, pendant six mois, l'hiver nous avait emprisonnés au château, c'était la solitude sous son aspect le plus solennel ! Je vous surpris plus d'une fois suivant d'un œil mélancolique les flocons de neige qui ensevelissaient la montagne, et je me demandais si mon amour jaloux ne condamnait pas votre jeunesse I Avais-je bien le droit de renfermer ainsi, loin du monde, ce chefd'œuvre que Dieu n'avait sans doute créé que pour faire l'admiration de tous I Et comme je vous aimais pour vous encore plus que pour moi, je vous ramenai à la cour. — Me comprenez- vous enfin?
MADAME DE MONTESPAN. = Henri, VOUS êtes un granc? cœur I Vous regrettez le château de Montespan, n'est-ce pas ?
MONTESPAN. = Si je le regrette I
MADAME DE MONTESPAN, allant à lui. = EhbieU, partonS,
je suis prête !
MONTESPAN. =x G'cst bien, cela ! (n embrasse sa femme)« Je
vous retrouve. Mais d'où vient donc cette métamorphose ?
HADAME DE MONTRSPAN. = Vos paroles Ont fait la lumière dans mon cœur I J'ai vu repasser devant moi ma vie d!épouse et de mère aux Pyrénées. Ici, j'ai le vertige, je me sens prise dans une folie qui m'entraîne, je n*ai plus conscience de moi ! la peur me gagne ! partons.
MONTESPAN, avec inquiétude. = Pourquoi tant nous hâter?.. Craignez-vous donc de regretter de bien faire ?
MADAME DE MONTESPAN, s'écarte à gauche. — J'ai peur,
vous dis-je î partons vite I
MONTESPAN. = Peur ? VOUS u'avcz peur de Hen... Hier à la chasse, vous avez suivi le roi à bride abattue à travers les ramées, sautant avec lui les fossés et les buissons, entraînée comme au combat par les joyeuses fanfares I (u s'approche d'elle.) Ah ! il faut être vaillante pour devenir maîtresse du roi.
MADAME DE MONTESPAN. = tfeuri 1 Henri ! est-ce ma faute si je suis de toutes les fêtes, si on veut ma gaieté partout, si le roi aime mon esprit? Vous savez bien que mon seul crime c'est de rire mieux que tout le monde !
MONTESPAN. = Eh bien, riez donc! ma volonté est que vous restiez désormais ici jusqu'à ce que je vous dise qu'il est temps de partir.
MADAME DE MONTESPAN. = Pourquoi ccla, Henri?
MONTESPAN. = Pourquoi?... parce que si votre orgueil, sinon votre honneur, n'arrêtait pas les convoitises du roi, je regarderais comme indigne de moi de défendre une femme qui ne sait pas se défendre elle-même.
MADAME DE MONTESPAN. — Versailles est un pays fatal, je ne sais pas une femme qui oserait toujours répondre d'elle... partons I
MONTESPAN. «S'il ost daugefeux de vous laisser ici, c'est
DK MONTES? A N.=: Jurez-moî quc votre sœur est encore aussi digne de moi que le jour où je Tai reçue des mains de votre père.
vivoNNE. = Par ma foi, marquis, voilà une étrange question et m'est avis que vous devriez en savoir là-dessus plus long que moi.
DE MONTESPAN. = Aiusi, VOUS refusez de me répondre?,..
VIVONNE = Je m'étonne que les impertinences de ce Lauzun vous aient à ce point troublé la cervelle.
DE MONTESPAN. = Pas d'équivoquc, monsieur le duc! Ce n'est pas de M. de Lauzun qu*il s'agit ici, vous le savez.
VIVONNE. = De qui donc?
DE MONTESPAN. = Du roi, dout tout à l'heure vous vous faisiez le messager (Vivonne se lève) auprès de votre sœur. Ne sommes-nous pas d'assez vieille race, vous et moi, pour que les assiduités du roi vous semblent une offense pour nos deux familles?
VIVONNE. = Permettez, monsieur mon frère. Athénaïs de Mortemart est aujourd'hui marquise de Montespan. Ce sont là vos affaires et non les miennes.
DE MONTESPAN. = Voulez-vous être mon second dans une lutte qui va s'engager entre le roi et moi?...
VIVONNE. — Une lutte avec le roi î mais vous n*y pensez pas, mon frère?
DE MONTESPAN, remontant. = C'cst bien ! je SCrai SCUl !
Il va pour sortir.
VIVONNE, rarrêiani. == Henri, VOUS allez vous perdre I
DE MONTESPAN, amèrement. = N'ai-je paS déjà tout perdu?
VIVONNE, à part. = Un autre dirait qu'il a tout gagné !
( DE MONTESPAN, se laissant tomber sur une chaise et cachant sa tê!e
dans ses mains. — Après un silence. =- J'ai entendu. Monsieur ! Et c'est un Mortemart qui parle ainsi. grand Béarnais ! mon père et le père de mon père se sout î^i tuer pour toil...
J'aurais donné la dernière goutte de mon sang pour celui-ci
(U regarde le bnste dn roi.) Et lui 1 1 1 (Va près du buste.) Oh! je me
vengerai!
vivoNNB, Farrètani encore. = Henri ! mon frère ! au nom du ciel ! prenez garde ! Qu'allez-vous faire? Vous tàrde-t-il donc d'aller rejoindre M. Fouquet à Pignerolles?
Dç MONTESPAN. = Ainsi, à votre compte, Monsieur, je dois me taire et boire la honte sans rejeter le calice ?