‹ La comédie au coin du feuChapitre 4 sur 200 · A LA FENÊTRE · texte numérisé non relu

A LA FENÊTRE

BKPRÊSENTÊE POUR LÀ PREUrÂRE FOIS, À PARIS, SUR LE THEATRE SE L^IIOTEL CASTELLAMB, LE 23 MARS 1^51

PERSONNAGES

HENRI DE MONTAIGNAG IL Brindbau.

MADAME X M"« Judith.

UN ÉTUDIANT M. GoT.

ROSINE, une étudiaute • . • . MU« Fix.

UN GROOM • Mon Gbook.

La Mène se passe à Paris, tout à la fois sur on balcon séparé par une grille tapissée de rosiers, et au fenêtres de deax mansardes.

Il y a deux spectacles, celai do balcon et celui des mansardes.

Pendant toute la représentation rétudiant et Rosine assistent sans être vus aux scènes amoureuses du balcon*

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La Presse da28 mars 1S51,

M. le comte Jules de Gastellane donne la comédie comme d'autres donnent à danser. Il a conservé les traditions de ces vrais grands seigneurs du xvm« siècle qui ne faisaient jamais bâtir un château ni un hôtel sans s'inquiéter de la salle de spectacle. On se rappelle la Société de ces messieurs Duclos, Collet, Pont de Veyle, Crébillon fils, qui se moquaient tout haut des tragédies qu'on donnait en public, même des tragédies de Crébillon père, et qui jouaient eux-mêmes la comédie devant un parterre de grands seigneurs et de duchesses, sans souci du jugement public. En effet, la question n'est pas d'avoir de Tespri,t et de jouer avec talent devant l'univers, c'est d'avoir des spectateurs dignes de vous juger. Combien de poètes qui n écrivent leurs vers qu'en vue de trois ou quatre amis, quelques-uns même, comme Pétrarque, ne chantent que pour une femme ; il en est plus d'un qui ne chante que pour lui et qui est toujours content de ses rimes. Toutefois, il ne faudrait pas pousser trop loin ce détachement des nombreuses assemblées; on disait autrefois : Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, c'est tout le monde; on peut dire aussi : Il y a quelqu'un qui juge mieux que le plus grand critique, c'est tout le monde.

Du reste, ce tout le monde-là est un peu convié aux représentations ordinaires et extraordinaires du théâtre Gastellane, qui est d'ailleurs un vrai théâtre, presque pareil au théâtre du Palais-Royal. Il n'y avait pas moins de .trois cents spectateurs au parterre, et quels spectateurs ! Louis XIY, quand il donnait la comédie à Versailles ou à Fontainebleau, n'avait pas assurément un meilleur public. En effet, on y remarquait les infants d'Espagne, la princesse Mathilde, le duc et la duchesse de Brissac, la duchesse de Blacas, le prince de Broglie, le duc de Gastries, la princesse de Ghimay, le duc de Grillon, la duchesse de Grammont, le comte de Glermont-Tonnerre, le vicomte de Gha-

teaubriand, le duc et la duchesse de Doudeauville,le comte et la comtesse Sosthène de Larochefoucauld, le duc de Fitz-James, la duchesse de Dino, le duc de Richelieu, le duc et la duchesse de Valantinois, le duc et la duchesse de Mortemart, le duc et la duchesse de Noailles, le comte et la comtesse Pozzo di Borgo, la comtesse de Sainte-Aldegonde, le marquis et la marquise de Jumilhac, le comte et la comtesse de Talleyrand, la baronne de Rothschild, le prince Poniatowski, le marquis de Barbantane, la duchesse de Vicence, le marquis de Fénelon, la marquise de Las Marismas, le comte Apponi, la duchesse d'Istrie. Nous aurions plus tôt fait d'indiquer d'Hozier ou lalmanach de Gotha a nos lecteurs. On voit que si la noblesse est morte les grands noms sont toujours là.

11 y avait d'autres spectateurs au théâtre Castellane, non moins connus, quoique d'une illustration de plus fraîche date : c'étaient les artistes, les gens de lettres, qui sont leurs ancêtres à eux-mêmes; les hommes politiques, qui font le beau temps et la pluie dans la France contemporaine. C'était ce soir-là une vraie première représentation, et non pas la représentation d'un proverbe fait pour être joué entre deux paravents; c'était une vraie comédie, avec un vrai décor : vous allez en juger. La Coméde à la fenêtre, c'est le titre de la pièce. En elfet, tout se passe à la fenêtre. Le théâtre représente une maison vue du dehors à l'étage du balcon et à l'étage des mansardes; le balcon est divisé par un mur mitoyen bâti avec des rosiers et des orançers ; d'un côté du mur, il y a une dame; de l'autre côté, il y a un monsieur. Comment peut-il en être autrement? Au-dessus de la dame, à une des fenêtres du toit, il y a un étudiant, qui étudie sa voisine, car à l'autre fenêtre, au-dessus du monsieur, H j^ a une jeune fille qui brode des manchettes et que je pemdrai d'un seul mot en disant qu'elle s'appelle Rosine.

Quand la toile se lève, l'étudiant se penche au-dessus du balcon et cueille au mur mitoyen, des roses avec une pincette; voilà dit-il, mon bouquet pour Rosine. Et Rosine, en fille bien apprise, se montre à sa fenêtre. — Ah! le beau soleil, comme cela réjouit le cœur : il me semble que le mien Joue du violon! Exclamation de l'étudiant. — Qu'elle est jolie avec ses cheveux en révolte! Ma voisine, voulezvous des roses? — Les femmes prennent ce qu'on leur donne, et les femmes ne donnent que ce qu'on leur prend.

Qu'est-ce qae vous répondez à mon billet doux? — Je ne Tai pas lu. — Gela ne vous dispense pas d'y répondre. — Rassurez- vous, votre billet est bien placé, je l'ai mis là. Et Rosine indique délicatement son sein. — Alors, dit l'étudiant, c'est un billet sous seing privé. — Vous n'êtes pas sérieux, vous ne m'aimez pas. — Je vous aime comme les Normands aiment les procès et comme les sculpteurs aiment le marbre. — Et moi comme le vent aime les girouettes. — Je vous aime, Rosine ; mais à votre fenêtre je ne vous vois qu'en buste, et je voudrais bien qu'il me fût permis d'aller un peu fumer mon cigare à vos pieds. — Voilà comment s'ouvre la première scène. Pendant que l'ttudiant et Rosine se débitent ainsi l'inutile et l'agréable, on voit arriver sur le balcon, d'un côté, le monsieur avec un passeport à la main et de l'autre côté la dame avec un roman.

Le monsieur est un de ces voyageurs intrépides, un Lapeyrouse de la terre ferme, qui va partir pour Harlem, parce que c'est la saison des tulipes. La dame est une jeune veuve qui a un peu connu le monde et qui est savante sur les choses du cœur : c'est une femme de qualité et de quantité ; grâce à la succession du défunt, elle n'attend qu'un bon vent pour s'embarquer encore sur la mer orageuse du mariage. Le monsieur est un homme d'esprit, qui a de la figure pour bien porter son esprit. Avant de partir pour Harlem, et peut-être pour faire encore le tour du monde, il s'aperçoit qu'il n'a pas voyagé sur son balcon ; il découvre, un peu tard, qu'il y a une très jolie femme dans son voismage. Après av.oir lu son passeport, il s'approche du mur mitoyen, et, partant de cette réflexion ingénieuse qu'il n'a rien à dire à sa voisine, il lui parle à brûle-pourpoint de tout etde rien, de la pluie et du J&eau temps, du cœur et de l'esprit, de tout ce qu'il sait et de tout ce qu'il ne sait pas. La voisine, qui s'ennuie, consent à voyager avec lui à la fenêtre : c'est le grand chemin de la rêverie. Ils se rencontrent, ils se suivent, ils se perdent de vue, ils se retrouvent côtoyant tous les méandres de l'imagination.

Pendant qu'ils font tant de chemin, l'étudiant, qui veut toujours arriver à Rosine, ne va pas à rebours. — Rosine, pourquoi ne voulez-vous pas m'ouvrir votre porte? Est-ce que vous avez peur de moi? — Non, dit Rosine, j'ai peur de moi. A un certain moment donné, quand M. Henri de Mon-

taignac a beaucoup parlé d'amour à la comtesse, celle-ci lui dit tout d'un coup : — De quoi seriez- vous capable pour me prouver votre passion subite ? — Pour qui me prenezvous, madame ? Je serais capable de tout. — Cela n engage à rien. Par exemple, vous jetteriez -vous bien du haut de ce balcon? — Non, dit bravement Henri de Montaignac. — Et vous, dit Rosine à l'étudiant seriez-vous capable de vous jeter par la fenêtre ? — Non, répond l'étudiant ; un étaffe de plus et monsieur est décoré ; mais je serais capable ae passer par la fenêtre. Et en effet, quelques minutes après, l'étudiant pénètre chez Rosine, sans effraction. Le premier il franchit le mur mitoyen ; mais Rosine est une fière vertu habituée à l'attaque ; elle reste obstinément à la fenêtre, et dès qu'il parle de la fermer, elle lui parle de lui ouvrir la porte.

Ainsi se détachent par un doux vent de mai les premières pages de ce joli roman. Tout cela est très spirituel et très inattendu. Nous passons par-dessus toute la seconde partie, où la passion prend la place de l'esprit. A la fin, la comtesse promet à l'intrépide voyageur de partir avec lui; — seulement, lui dit-elle d'une voix entraînante, nous passerons par la mairie du X' arrondissement, et Henri de Montignac franchit les Alpes du mur mitoyen. L'étudiant et Rosine, qui étaient à la comédie quoiqu'acteurs euxmêmes, se regardent avec quelque surprise. — Qu'est-ce que vous dites de ce dénouement, Rosine ? — Et Rosine de répondre avec sa gaieté : — Je dis que nous n'irons pas I nous marier au même arrondissement.

Nous espérons bien d'ailleurs revoir la Comédie à la fenêtre^ car cette pièce appartient désormais au répertoire de l'esprit français; mais où sera-t-elle jouée comme elle l'a été au théâtre Castellane, où Brindeau représentait îlenri de Montaignac, M"« Judith la comtesse, Got l'étudiant, et Mi'e Fix Rosine? Quel meilleur éloge pour ces quatre charmants comédiens que de citer leurs noms ?

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