‹ La comédie au coin du feuChapitre 87 sur 200 · SCENE X · texte numérisé non relu

SCENE X

LA TOUR, PÉRONNEAU avec une toile et une boîte à pastel. PÉRONNEAU, à part, en entrant. = Je l'ai perdue de VUe

au détour de la place.

LA TOUR. = Ah, ah, vous voilà!

PÉRONNEAU. = Oui, me voilà prêt à combattre avec armes et bagages, mais tremblant comme un écolier, (a part.) (i'est étonnant, cette jeune fille ressemble à s'y méprendre... Pauvre enfant, elle est bien loin!

LA TOUR, conduisant Péronneau devant un chevalet. = Voilà VOtre

place.

PÉRONNEAU. = Vous m'avcz donné le meilleur jour de Tatelier.

LA TOUR, se mettant ù l'œoTre. = Je ne suis pas de ceux-là qui font manger Jean-Jacques Rousseau à Toffice. Je connais les lois de rhospitalité.

PÉRONNEAU. ^ A propos de Jean-Jacques, on m'a dit, monsieur La Tour, que vous aviez eu, comme lui, une jeunesse quelque peu orageuse.

LA TOUR. = C'est l'histoire de tous les hommes. La femme est née pour vivre au coin du feu, comme Cendrillon; c'est le grillon du foyer. Mais l'homme est un oiseau voyageur ; il voyage sur terre et sur mer, mais surtout sur la terre et sur la mer des passions.

PÉRONNEAU. = Je sais que vous avez fait du chemin de ce côté-là.

LA TOUR. = Ah! quand j'avais vingt ans! mais c'est toujours la même histoire. J'ai quitté toutes les joies de la famille pour tous les hasards de l'imprévu. Ma fortune n'était pas diflicile à porter. Douze écus comptant, voilà mon point de départ. Je n'osai m'embarquer pour Paris. J'allai à Reims, où il y avait eu des écoles de peinture, et où, pour toute école, je trouvai à peindre de faca et de profil une belle fille qui me donna presque d'aussi bonnes leçons que la Fornarina à Raphaël. Mais pourquoi vous conter les romans de la jeunesse? 11 ne faut conter cela qu'aux femmes. J'allai de Reims à Cambrai, d'où je partis pour Londres avec un ambassadeur, et je crois bien avec une jeune dame qui voulait voyager. Voilà deux charmants compagnons de voyage : la fortune et l'amour. A Londres, je me donnai les airs d'un grand peintre. J'y succédai directement à Van Dyck. Toutes les ladies vinrent en procession pour être peintes au pastel. Je n'ai pas inventé le pastel ; mais, s'il n'eût pas existé, je l'aurais inventé. C'est la vraie peinture des Anglaises : des roses dans le brouil-

lard. Mais Londres n'était pas mon vrai pays, et Paris m'appelait par les cent voix de ses passions enthousiastes. Je vins donc à Paris avec beaucoup d'argent dans une main et un peu de talent dans l'autre ; à mon arrivée, je me donnai pour un lord, ami des peintres, et peignant luimême pour s'amuser. Grâce h ce titre, Largillière, Vanloo, Boucher m'accueillirent à bras ouverts.

PÉRONNEAU. = Vous allez oublier une des meilleures pages de votre histoire. Un jour vous entrez à l'atelier de Largillière, qui était en train de peindre M. de Voltaire : comme vous aviez étudié à Londres toutes les thèses philosophiques, vous eûtes bientôt émerveillé M. de Voltaire par la puissance de votre raisonnement. Tout à coup vous vous mettez à peindre comme par distraction. Et Largillière s'écria : « Ah ! milord, j'irai apprendre à peindre à Londres. — Et moi, s'écria M. de Voltaire, j'irai apprendre h penser! »

L.\ TOUR. = Oui, oui, cela s'est passé ainsi. PÉRONNE.vu. = Et votre réponse, lorsque le roi vous donna des titres de noblesse en vous envoyant le cordon de Saint-Michel ! Vous avez lié rement refusé en disant : Mes parcfiemirifi, c'est moi qui lea signe en signant mes portraits! Voilà qui est noble !

LA TOUR. — Voilà qui est simple.

PÉRONNEAU. — Oh, non! Ces traits-là, monsieur La Tour, sont de vrais titres de noblesse; mais, de grâce, de me dites plus un mot de votre histoire, car je m'y intéresse au point que je ne travaille pas. Cependant ma figure est presque finie.

LA TOUR. = Déjà?

PÉRONNEAU, à part. = Non, je n'y puis tenir... Cett jeune fille... il faut que je la retrouve. (Haut.) J'ai un mot dire au café voisin. Je reviens tout de suite.

' Il sort.

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