‹ La comédie au coin du feuChapitre 99 sur 200 · TRENTE-SIX VERTUS · texte numérisé non relu

TRENTE-SIX VERTUS

PERSONNAGES

Le comte D'ASPREMONT. MM.Brindeau.

GoNTRAN DE STALLER. . Reynald.

LE PRINCE Faille.

Charles ABBELLE. . . . Sully.

Eugène MARX Vollet.

L'ESTRAPADE.. Montbaus.

UN GARÇON du café Anglais. Libert.

LUCIE M»" Marie Colombier.

Clotilde MARCELLI. . . Pàzza.

M— DE STALLER Thaïs-Petit.

Hélène DE STALLER.. . Jeanne Marie.

JULIETTE ... Oppenheim.

LA DÉCAVÉE Henriette Drouart.

ALBëRTINE RosA.

LA ROSEMOND Valentine Aublanc.

LA TACITURNE Marion.

Joueurs et joueuses, acteurs, actrices, courtisanes.

A Paris, 1873.

Juin 1873.

A la première représentation du Barbier de Sévillej la chute fut si éclatante que Sophie Arnould s'écria : « Voilà une pièce qui va tomber cent fois de suite ! » Un beau mot, qui est un mot de voyante. '

M. de Balzac, de son vivant, a toujours été sifflé au théâtre.

J'en passe, et des plus siffles, depuis MM. de Concourt jusqu'à M. Edmond About.

Dumas disait : « N'est pas sifflé qui veut. »

Et pourquoi siffle-t-on ceci et non cela ?

J'ai vu l'ouragan de près, parce que j'ai voulu hardiment mettre en scène, face à face, dans toute la force de la vérité, la femme honnête et la fille perdue, telles qu'on les rencontre dans le monde troublé où nous vivons, avec leur phraséologie hasardée, leurs robes à queue et leurs duels d'amour.

J'ai cru que ce qui peut s'écrire dans un livre pouvait se dire au théâtre ; mais le théâtre, école des mœurs, a peur des mœurs ; la lumière de la rampe ne fera jamais le soleil de la vérité, parce que tout est de convention sur la scène.

Je ne dis pas cela pour défendre mon drame. La Fontaine sifflait lui-même à la Coupe enchantée. Si j'eusse été à la première représentation de Mademoùelle Trente-^ix Vertus, j'aurais peut-être sifflé comme mes meilleurs amis. Mais ce que je défends de toutes mes forces, c'est la moralité de la pièce.

A l'Ambigu, ce pays de l'ancien âge d'or, il faut toujours * que la vertu soit récompensée et le vice puni. Dans le monde, les choses ne se passent pas ainsi. La justice se fait, — justice humaine ou justice divine, — mais elle se fait toujours trop tard.

M. Paul de Saint- Victor, Thistorien du théâtre, a dit du livre où j'ai découpé ce drame :

« Cette histoire vaut un sermon. Elle porte son enseigne- « ment en elle-même ; toute déclamation en gâterait Teffet. « Elle est contée avec une légèreté incisive, qui creuse en « ayant Tair d'effleurer ; et ce ton de causerie mondaine M n*en fait que mieux ressortir le terrible exemple. »

Ce qui est un sermon dans un livre est-il donc sur le théâtre un attentat aux mœurs ?

Ce n'est pas l'opinion des vrais critiques : Saint-Victor, Henry de Pêne, Banville, Aubryet qui ont vertement défendu ma pièce pour la moralité comme pour les situations dramatiques.

Il y a deux sortes de femmes : les femmes honnêtes et les femmes qui ne le sont pas. Si on veut peindre les passions, il faut bien donner au théâtre droit de cité aux femmes qui ne sont pas honnêtes. Et d'ailleurs, que serait donc la vertu, si on ne la voyait pas en lutte avec les tentations, en péril avec le péché ?

Le théâtre a des pudeurs non pareilles et des indulgences plénières tout aussi inexplicables. Par exemple, on peut, à la Comédie- Française, mettre en scène une femme adultère, sans choquer les bienséances, tandis qu'on n'ose y montrer la courtisane. Or la femme adultère est la dernière des femmes, même après la fille de joie. La femme adultère a juré devant Dieu et devant les hommes ; elle doit garder l'honneur de la maison et tenir le drapeau de la famille ; si elle se parjure, la maison s'effondre, la famille pleure ses plus belles larmes, tout est en ruines autour d'elle ; tandis que la fille de joie, qui n'a pas pris un masque de vertu pour faire le mal, ne trahit souvent qu'elle-même. Si le théâtre a peur de la courtisane et s'il adore la femme adultère, c'est que la société, tout en flagellant celle-ci, ne se sépare pas d'elle, quelle que soit sa déchéance ; tandis que celle-là n'a jamais droit de cité, quel que soit son repentir.

Les spectateurs de la première représentation ont voulu protéger la femme adultère. Ils ont sifflé à outrance cette attaque de Lucie Trente-six Vertus : « Nous traînons le péché à nos trousses, « mais du moins nous ne nous dra-

pons pas dans le mariage pour cacher Tadultère ! » Je me demande encore pourquoi cette incroyable protection.

Est-ce que les farouches moralistes de la première représentation se rappelaient que le prophète Osée, sur le commandement de Dieu, épousa une femme que l'adultère avait jetée parmi les plus infâmes ? Elle fut sanctifiée et donna trois enfants au prophète. Un philosophe se demanderait : Où est donc la pierre de touche de la vertu, si Dieu sanctifie la femme adultère, si Jésus pardonne à la repentie, si le pape Clément 111 compte comme une grande œuvre de charité celle de choisir une épouse dans un lupanar ?

Les hommes n'aiment des mœurs que leurs mœurs ; ils ne sont jamais contents des mœurs des autres ; quoi qu'ils fassent eux-mêmes, c'est bien, mais ils siffleraient volontiers jusqu'aux vertus qu'ils n'ont pas.

Devant l'indignation bien jouée des hypocrites, un homme de beaucoup d'esprit, qui était au balcon, s'indigna sérieusement : Comment, dit-il tout haut au foyer public, il y a dans cette salle toute une population qui vit en rupture de ban avec Dieu et la famille ! Ces hypocrites qui chez eux bravent plus ou moins la morale, qui vivent plus ou moins sous l'adultère, qui vont plus ou moins chez mademoiselle Trente-six Vertus, se donnent des airs de ne pas la connaître et de vivre comme des saints ; ils ne sifflent que pour se donner un certificat de moralité.

Et ceux qui se sont reconnus sur la scène, dans la figure du faiseur d'affaires qui met en actions une « forêt sans arbres », — du gommeux dégommé qui élit domicile au café Anglais, — des pique-assiettes de l'amour, — enfin sous la figure de cet amoureux de profession que (( ces dames ont repêché » I

Le premier soir, quoiqu'on parlât de cabale depuis la veille, j'ai failli donner raison aux sifïleurs ; mais les trente-trois représentations suivantes, si mondaines et si sympathiques, m'ont prouvé que ce n'était pas le public qui sifflait.

Aux premières représentations, il y a trop d'hommes d'esprit. Autrefois l'auteur du Mariage de Figaro se demandait : » Combien faut-il de sots pour faire un public ? « 11

dirait aujourd'hui : — Combien faut-il d'hommes d'esprit?

J'imprime ma pièce pour protester contre l'ouragan et pour prouver à ceux qui en douteraient encore, que j'avais écrit ce drame dans un sentiment d'âpre moralité.

Fallait-il donc mettre la courtisane dai^s un cadre de fleurs, avec les couleurs du prisme, avec les rayonnements du mirage ? Je l'ai peinte comme elle est, fi ère de son cynisme, altière dans sa volonté de tout flétrir, ivre d'or, de luxe et d'orgueil. Ne la rencontrez-vous pas ainsi tous les jours au bois, tous les soirs au théâtre ? Ce n'est pas la courtisane sans cœur qui est dangereuse à montrer sur la scène, c'est la Dame aux camélias : Marguerite Gauthier passionne ; mademoiselle Trente-six Vertus révolte.

Mais on a eu beau la siffler, on est allé la voir.

On me dira : Si elle révolte, pourquoi entraîne-t-elle Gontran de Staller à toutes les folies ? C'est qu'il y a des femmes qui donnent le vertige, et qui, comme la torpille, fascinent et électrisent jusqu'à la mort, charmeuses pour leurs amants, bêtes curieuses pour ceux qui ne les aiment pas. Et d'ailleurs, mademoiselle Trente-six Vertus le dit très bien à Gontran : « Tu t'es ruiné pour toi et non pour moi ; ton cœur s'est pris au piège de ta vanité. »

Au théâtre, on ne veut qu'un à peu près de vérité, — comme un décor rustique n'est qu'un à peu près de paysage, — en un mot, la vérité qui n'est pas la vérité. La vérité vraie choque et effraye. On veut qu'on peigne le monde, non tel qu'il est, mais tel qu'il devrait être ; la preuve, c'est qu'on aime toujours les dénouements heureux. J'ai eu le courage périlleux de préférer cette immortalité vengeresse à un dénouement prévu où la vertu est toujours récompensée et toujours le crime puni.

Il m'eût été bien facile de finir la pièce en punissant la courtisane ; mais là n'était pas la morahté pour les philosophes. C'était finir en berquinade. Paul de Saint-Victor, Henry de Pêne, Albéric Second, Théodore de Banville, Xavier Aubryet, Henri de Lapommeraye, tant d'autres qui ont si vaillamment défendu mon drame, ne m'eussent pas pardonné ce dénouement banal.

On a affecté de voir dans les paroles de mademoi-? selle Trente-six Vertus, non la pensée du personnage, mais la pensée même de l'auteur. A ce compte, on aurait pu m'accuser aussi d'avoir imaginé la criminelle comédie du café Anglais et d'être ainsi l'assassin de mademoiselle Marcelli. C'est comme si on chargeait Shakespeare — ou d'Ennery — de tous les crimes des personnages de leurs drames, et qu'on les accusât d'être assassins, empoisonneurs, parjures.

Je prends encore quelques lignes à Paul de Saint- Victor : « Où donc est le scandale et l'invraisemblance ? Est-ce dans « le personnage de la courtisane? Mais elle parle sa langue, « elle agit selon sa nature ; c'est de parti pris que l'auteur « Va faite cynique et odieuse. Il a pratiqué sur elle l'autopsie « de la femme sans cdeur. Il aurait été immoral en la voi^ « lant de grâce et de séduction. »

Un homme — du monde — qui porte un lorgnon comme la Décavée, a dit au foyer que je ne connaissais pas le monde. Quel monde? Je vais dans son monde — et je n'en rougis pas.

Un autre m'a reproché d'avoir créé tout un nouveau monde qui n'existe, me dit-on, que dans les Champs- Elysées. Il est bien évident que le monde que j'ai peint ne trouverait pas ses coudées franches au Marais. Mais ce monde-là n'existe pas seulement dans mes romans. Chaque romancier étudie un coin du monde, sans pour cela négliger les grands traits qui peignent l'humanité. Le cœur humain de l'avenue Friedland est le cœur humain de la rue Saint- Denis; seulement c'est une autre langue, c'est un autre habit, c'est un autre idéal. Il y a des deux côtés des mères de famille, des jeunes filles pieuses et pudiques, des femmes adultères et des courtisanes. Des deux côtés, c'est la lutte du bien et du mal. Il ne faut pourtant pas me faire un crime d'avoir étudié le monde du 8® arrondissement puisque c'est ma paroisse.

Mais à ces reproches de peindre un monde inconnu, je répondrai par la voix d'or de Théodore de Banville : « 11 y a eu depuis la mort du grand Balzac un monde nouveau

que nous avons vu surgir et s'écrouler, et qui n'aurait pas eu d'historien, si M. Arsène Houssaye, spectateur bien placé pour observer les mœurs qu'il voulait peindre, n*avait écrit la Comédie Parisienne, Il a représenté à la Gavarni, au vif, ce petit univers des Champs-Elysées et du quartier de la Madeleine, né de la fièvre de l'argent et de la fièvre de l'amour ».

Quoi de plus aisé pour moi que d'avoir donné trente-six vertus à mademoiselle Trente-Six Vertus I Mais je ne l'ai pas vue ainsi, et je l'ai peinte dans tout son réalisme outrageant. Elle se pavane dans les sept péchés capitaux; elle a eu ses heures de passion, mais elle en est revenue. Elle sera peut-être touchée deniain, mais aujourd'hui elle n'a pas le temps ; elle appartient au tourbillon qu'elle a créé ; son orgueil lui dit de tout piétiner et de se faire un piédestal, quel que soit le piédestal. Ici, elle marchera sur un amant qui se sera tué d'un coup de pistolet parce qu'elle l'aura ruiné; là, sur un autre frappé mortellement en duel pour avoir défendu la queue de sa robe.

Si votre courtisane est si horrible, pourquoi s'y laisset-on prendre ? me dira aussi celui qui ne connaît pas ces dames. On s'y laisse prendre parle « contact des deux épidermes ». On s'y laisse prendre par l'orgueil de planter son drapeau sur ce pays qui en a tant vu. On s'y laisse prendre parce qu'elle sont toutes leur quart d'heure d'ensorcellement. Et, puisqu'elles sont à tout le monde, pourquoi ne seraiton pas à elles, ne fût-ce qu'un jour? Elles ont le cours forcé, ou plutôt, je l'ai dit déjà, ce sont des billets de commerce qu'on se passe de main en main et qui acquièrent d'autant plus de valeur qu'ils ont plus de signatures.

J'ai donc peint Lucie telle que je l'ai vue ; je l'ai fait parler telle qu'elle parlait devant moi. On a paru s'indigner de la hardiesse de son langage. Il y a eu plus d'un malentendu : les oreilles timides s'offensaient d'entendre cette fille accuser gaîment les femmes et les filles du monde. N'est-ce donc pas dans son rôle ? Elle est séparée du monde par tout un abîme de malédictions, elle répond par le dédain : œil pour œil, dent pour dent. Quand elle se repentira, si jamais cela

lai arrive, elle pourra dire comme cette maîtresse de Louis XV, qui avait dérangé quelques paroissiens à la messe, s'étonnant qu'on fît tant de bruit pour une drôlesse : « Puisque vous la connaissez, priez Dieu pour elle. »

J'ai voulu tenter au théâtre l'école de la Passion, comme je Tai tentée dans le roman; mais, au théâtre, ce n'est pas la même perspective ; il faut peindre à fresque et n'y représenter que des physionomies déjà connues et acceptées. Les romans mis à la scène n'y ont presque jamais réussi. Cest que le théâtre en France n'est pas romanesque. Il faut que le romancier change son or en petite monnaie, ou plutôt il faut qu'il habille ses héroïnes à la mode du jour. Barrière, un oseur s'il en fut, a voulu traduire Balzac à la scène, avec toute la science dramatique, avec tout l'amour d'un initié; j'ai joué le Lys dans la vallée k peine vingt fois devant un public qui ne comprenait plus Balzac. Et pourtant le drame valait le roman. Hostein a bien marqué les lois du roman et les lois du théâtre presque toujours en opposition.

Molière disait : « J'ai ouï condamner ma comédie à certaines gens par les mêmes choses que j'ai vu d'autres estimer le plus. » C'est ce qui m'est arrivé, à moi, qui n'ai de titres à rappeler Molière que parce que j'ai vécu dans la « maison de Molière ». Mon École des Femmes — je ne parle pas seulement de Mademoiselle Trente-six Vertus j mais des Grandes Dames — a été attaquée par les uns la où les autres trouvaient les meilleurs caractères et les meilleures scènes.

Priez vingt critiques à une répétition générale, vous aurez vingt opinions opposées; c'est que nul ne voit par le même œil ni par le même esprit. Il n'y a d'infaillible que le génie ; ce qui n'empêche pas le génie d'être discuté comme Molière et sifflé comme Beaumarchais.

Et Racine, lui aussi, n'a-t-il pas eu des spectateurs de première représentation, comme madame de Sévigné, qui disait : « Racine passera comme le café », et qui allait se pâmer aux tragédies de Pradon !

Dans la préface de Bérénice, Racine daigne répondre aux

critiques qui lui reprochaient, d'une part, de piller les maîtres, et, d autre part, d*ètre inférieur aux écoliers : « Toutes ces critiques sont le partage de quatre ou cinq petits auteurs infortunés qui n'ont jamais pu par euxmêmes exciter la curiosité du public. Ils attendent toujours l'occasion de quelque ouvrage qui réussisse pour l'attaquer, non point par jalousie, car sur quel fondement seraientils jaloux?»

fragilité de la raison ! Le grand Corneille lui-même a vécu dans une nuée de critiques qui obscurcissaient sa gloire. Voltaire ne l'a-t-il pas attaqué lui-même tout en voulant le défendre? Voltaire qui niait Shakespeare! L'esprit humain est fait de lumière et d'ombre. C'est le jour, mais c'est la nuit. Et par fatalité, l'oiseau de Minerve est un oiseau nocturne.

On me disait ;/< Combien de comédies et de drames dans les Grandes Dames! » Mais je me contentais du théâtre dans un fauteuil, quand M. Moreau-Sainti, un chercheur, un homme d'esprit, un hardi metteur en scène, qui ferait peut-être mieux de faire des comédies, que d'en demander à ceux qui en font, lut un matin l'histoire de mademoiselle Trente-six- Vertus (Histoire d'une fille perdue), et vint me demander d'y découper cinq actes pour l'Ambigu. Ce pauvre Arnold Mortier y mit la main. Je m'imaginai et je ©l'imagine encore que la vérité, qui fait illusion dans le roman, doit faire illusion au théâtre. En vingt jours, la pièce fut faite et jouée. Vous savez le reste. Jamais plus belle tempête ne fut déchaînée. On siffla, on cria, on demanda ma tète. On m'accusa d'immoralité et d'impérialisme. Je ne courbe jamais la tête, hormis devant Dieu.

Ceux qui s'amusaient à siffler, s'ils m'avaient vu dans les coulisses, auraient reconnu que je m'amusais de leurs sifflets. Je ne suis pas de ceux qui s'inquiètent des ouragans de l'opinion littéraire, parce que je me suis toujours réfugié dans l'opinion publique. Quand j'aurai fini mes livres, y compris le livre de ma vie, on me jugera.

Je ne saurais trop remercier les excellents artistes qui

ont combattu avec moi. Mademoiselle Colombier a été belle et vaillante devant l'ouragan. Elle avait un rôle souverainement antipathique; elle ne pouvait guère, malgré son talent, recueillir de bravos au boulevard du Grime. Elle jouait pour ainsi dire l'ancien traître du mélodrame. Elle mérite donc deux fois d'être applaudie. Brindeau qui, selon l'expression de M. Edouard Thierry, jouait un Desgenais de bonne compagnie, a eu la force; le sentiment et l'esprit; c'était le Brindeau du Théâtre-Français quand il jouait Alfred de Musset comme personne ne l'a joué après lui. Raynald a eu toute la passion et tout l'égarement de Tamoureux pris de vertige. Tous, d'ailleurs, vrais comédiens et vraies comédiennes, ont donné à des rôles très variés tous les effets et toutes les nuances. Madame Thaïs Petit a l'éloquence de la mère; Mademoiselle Pazza, la beauté, la douceur et la force de la vertu. Mademoiselle Jeanne-Marie est une délicieuse mutine bien élevée. Mademoiselle Henriette Drouart traduit très spirituellement toute une série de femmes h trente-six vertus et à sept péchés capitaux. Mademoiselle Oppenheim a très bien joué la « Femme rousse » en montrant et en cachant sa distinction. On ne pouvait plus dignement représenter un prince égaré dans le demi-monde, que ne l'a fait M. Faille. MM. Sully, VoUet et Montbars ont créé trois figures originales. Le régisseur lui-même s'est fait acteur ce jour-là avec beaucoup d'entrain. La mise en scène, si spirituellement peinte par M. Zarra, l'excellente orchestration, le luxe des accessoires, tout a rempli son rôle avec illusion et réalité.

Je revendique donc pour moi seul les sifflets *.

On me parle beaucoup de critiques acharnées, mais je suis comme les politiques qui ne lisent que les journaux de leur opinion. 11 y a longtemps que je suis sur ce point de

* Or, malgré les sifflets. Mademoiselle Trente-Six Vertus a été représentée et applaudie trente-trois fois. Les chaleurs sénégaliennes do juin sont venues trop tôt, mais la dernière représentation a encore produit une recette de 1567 francs.

l'école de Fontenelle : « Ce que je ne lis pas n'existe pas. » J'aime trop ïe travail ou la paresse pour risquer de perdre mon temps.

L'opinion! me direz-vous. L'opinion est une fîère déesse qui ne se laisse pas violer par des eunuques. Il y a si longtemps que les saute-ruisseaux de la critique et les infiniment petits du troisième dessous disent du mal de moi, que je finis par en penser du bien.

A côté du saute-ruisseau il y a le critique sacerdotal. On peut discuter avec celui-là.

Un sacerdotal par excellence, qui est pourtant un homme de beaucoup d'esprit, a trouvé singulier que j'eusse le courage de me faire nommer à la fin de la pièce : c'est à peu près comme s'il conseillait à un général qui aurait perdu une bataille de garder l'anonyme. Un autre critique s'étonna aussi de mon courage à me faire nommer : c'est comme si je m'étonnais de son courage à signer son feuilleton.

Si je suis aujourd'hui l'ennemi de mes amis, je ne suis peut-être plus, comme disait Beaumarchais, l'ennemi de mes ennemis. J'ai trouvé plus de justice chez ceux-ci que chez ceux-là.

Ces luttes — à main armée — sont bonnes d'ailleurs, puisqu'elles rejettent hors de vous l'ivraie des amis.

J'avais beaucoup trop d'amis dans la salle, à cette représentation; en effet, depuis que ces amis-là ne sont plus parmi les spectateurs, les spectateurs applaudissent. Un poëte, que j'aime beaucoup, a jugé cette question-là avec tout son humour en m'écrivant :

Pourquoi ne m'avez-vous pas envoyé une stalle, à moi votre ami: J'aurais sifflé comme vos amis.

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