SCÈNE X
LÉTOCART, puis AMICIE
LÉTOCART
Ces gens de Pont -Saint-Pierre sont médiocrement disposés à devenir heureux... On me parle
de propagande, c'est facile à dire : Propagande, propagande sans bornes !
AMICIE, entrant.
Qu'y a-t-il de nouveau? J'accours... Quoi, c'est vous, mon frère! Seul! Et vous me dérangez pour si peu?
LÉTOCART
Que vous êtes impatiente, Amicie; il s'agit des intérêts les plus graves...
AMICIE
Ne vous ai-je pas dit qu'une fois entrée dans le pavillon de la verdure pour m'y livrer à mes inspirations poétiques, j'ai donné ordre que personne ne vînt me déranger? Une strophe ardente était prête à entrer en fusion; le feu de mon cerveau la chauffait et elle allait se répandre en vers sonores, lorsque cette petite Marthe accourt en refroidir l'incandescence.
LÉTOCART
Ma sœur, vous êtes femme...
AMICIE
Non, je ne suis pas femme.
LÉTOCART
Je sais que vous avez une puissance de raisonnement, une virile intelligence qui ont été se loger par mégarde dans le corps d'une femme.
AMICIE
Je vous répète que je ne suis pas femme.
LÉTOCART
Vous êtes digne d'être homme.
AMICIE
Je ne tiens pas à être homme.
LÉTOCART
Ni homme ni femme? Qu'êtes-vous?
AMICIE
Un penseur.
LÉTOCART
Soit. Amicie, vous êtes un penseur, moi aussi je suis un penseur.
AMICIE
Il y a des jours.
LÉTOCART
Plaît-il?
AMICIE
Vous n'étiez pas un penseur ce matin en m'enlevant brutalement le journal.
LÉTOCART
Ma sœur, je regrette ma vivacité.
AMICIE
En ma qualité de penseur, c'est-à-dire d'être qui reçoit des pensées et les communique, qui les reflète et qui les réfléchit, qui se nourrit d'idées, ( les digère et en fertilise les intelligences environnantes, j'ai droit autant que vous à lire le journal en premier.
LÉTOCART
Certainement, (a part.) J'irai demain matin à la poste attendre le courrier, et, s'il le faut, je me ferai adresser le journal dans le faubourg. (Haut.) Ces messieurs me recommandant une active propagande, j'ai été faire un tour dans quelques maisons ce matin et je dois avouer que j'ai été reçu avec indifférence.
Parce que vous vous y êtes mal pris. La cause est belle et porte à l'éloquence. Vous n'aurez pas été éloquent.
LÉTOCART
Peut-être par manque d'habitude, mais cela viendra.
AMICIE
Qui avez-vous vu ?
LÉTOCART
J'ai pensé à des gens dont les affaires ont mal
tourné, à de certains qui sont mécontents de leur position, à d'autres qui n'aiment pas à travailler parce que la société n'a pas su rendre le travail attrayant.
AMICIE
L'idée était bonne en principe.
LÉTOCART
Ainsi vous êtes satisfaite de moi, Amicie?
AMICIE
Êtes-vous assez avide de compliments!... On dirait une femme... Létocart, je crois que la nature s'est trompée; voyant deux enfants dans le même berceau, elle a donné à la fille le courage de l'homme et au garçon la faiblesse de la femme. Je suis un penseur, vous êtes forcé de le reconnaître ; vous, je ne vous regarde que comme un demi-penseur.
LÉTOCART
Demi-penseur, je le veux bien, (a pan.} Il ne faut pas la contrarier. (Haut.) J'ai lu dans la biographie
de l'apôtre qu'il avait l'habitude de s'installer dans le premier café venu et, là, de faire une propagande active. Je suis donc allé à son imitation au café de la Comédie, et j'ai trouvé un petit agent -voyer, une forte tête, dit-on, qui inspecte les chemins vicinaux et fait des rapports sur le nombre de mètres carrés de pierres servant à l'entretien des routes.
Cet inspecteur n'inspectait donc pas les chemins, ce matin ?
LÈTOCART
Il inspecte à ses moments de loisir. Il y avait à la même table que lui un avoué, un entrepreneur de travaux et un chapelier. Je leur ai fait part de l'arrivée de l'apôtre, m'attendant que ces gens allaient me sauter au cou et m'étreindre dans de fraternelles accolades; ils sont restés froids et ont continué à jouer aux cartes.
AMICIE
Et puis?...
LÉTOCART
Cet accueil m'a déconcerté, je m'en suis allé.
Vous vous êtes conduit comme un commissionnaire.
LÉTOCART
Ma sœur !
AMICIE
Oui, vraiment; on charge sa bonne d'aller prévenir dans telle maison que monsieur un tel est arrivé. Elle y va, répète ce qu'on lui a dit et revient, on ne lui en demande pas davantage; mais vous, vous, Létocart, que le journal remerciait ce matin : Merci, ami. Vous à qui on criait : Courage et propagande sans bornes! vous allez dans un café pour y annoncer l'arrivée d'une nature exceptionnelle que ces joueurs ne peuvent connaître, abrutis qu'ils sont par les vices de la civilisation, et vous ne cherchez même pas à donner une idée de la doctrine. Il fallait vous écrier : l'apôtre apporte
avec lui la lumière, il vous dessillera les yeux... Vous vous êtes conduit comme un commissionnaire vulgaire... Je me trompais en vous disant que la nature vous avait confié une âme de femme, c'est tout au plus une âme de servante... Arrière, Létocart, tu n'es pas mon frère.
LÉTOCART
Amicie ! Amicie !