SCÈNE XVII SIBLEQUIN, BRELU, Puis LÉTOCART
SIBLEQUIN
Qu'est-ce que le bourgeois compte faire en démolissant cette cloison? Il n'y a que M. Létocart pour avoir de ces idées-là?
BRELU
C'est dommage que tous les gens de Pont-Saint- Pierre n'aient pas ses goûts, Fouvrage ne chômerait pas.
LÈTOCART
Siblequin? Un mot.
SIBLEQ.UIN
Deux, Monsieur Létocart.
LÈTOCART
Mon brave, on demande à l'étranger, pour construire des maisons, un menuisier habile qu'on paierait en immenses terrains.
SIBLEQUIN
11 n'en manque pas d'ouvriers habiles. (Breiu
s'avance et écoute.J
LÉTOCART
J'ai pensé à toi...
SIBLEQUIN
Puisque je suis établi dans le pays avec femme et enfants.
LÉTOCART
Qu'importe? Tu hésiterais à te fixer dans le plus beau pays du monde, dans un pays où vous seriez plus heureux que dans un paradis ?
SIBLEQUIN
Je ne me trouve pas malheureux ici...
LÉTOCART
Mon pauvre Siblequin, tu es très malheureux.
SIBLEQUIN
Vous croyez?
LÉTOCART
Et les mensonges de la société? Et les tromperies du commerce ? Et les discordes de famille ? Et les procès ? Et les successions ? Et le mariage ?
Tu es très malheureux de vivre dans le feu, dans le poison, dans l'adultère? (Brciuse rapproche.)
SIBLEQ.UIN
Comment, Monsieur Létocart, vous traitez ma femme d'adultère..!
LÉTOCART
Si ta femme ne te trompe pas, elle pourrait te tromper.
SIBLEQUIN
Monsieur Létocart, ne plaisantons pas là-dessus. Vous êtes bourgeois, je suis ouvrier, mais je ne veux pas qu'on attrape Mme Siblequin... Elle me rend heureux, moi et mes enfants.
LÉTOCART
C'est justement de leur avenir que tu devrais t'inquiéter. .. Avant dix ans, une corruption envahissante aura gangrené tous les esprits et tes enfants n'y pourront échapper... Je veux sauver tes enfants du vice, de la misère, je veux leur fortune».. (Breiu
fait des signes à Létocart.)
SIBLEQ.UIN
Leur fortune... je ne demande pas mieux... Que faut-il faire ?
LÈTOCART
Vendre tout ce que tu possèdes et partir au pays d'Harmonie, chef-lieu Concordia.
SIBLEQUIN
Connais pas.
Écoute, Siblequin; pour te récompenser du zèle que tu as apporté à arranger cette pièce, je t'invite à entendre tout à l'heure l'apôtre qui va prêcher ici même l'émigration vers la nouvelle terre.
SIBLEQUIN
Monsieur Létocart, je ne suis pas un savant comme vous, je ne lis jamais de livres parce que, quand j'ai fini ma journée, je pense à me reposer. Vous m'avez déjà distribué des tas de petits volumes jaunes que je n'ai pas ouverts, je l'avoue. Vous
m'avez dit qu'ils renfermaient je ne sais plus quoi...
LÉTOCART
Le bonheur futur de l'humanité.
SIBLEQUIN
Je travaille le plus que je peux, j'aime ma femme, je tâche d'élever mes enfants en honnêtes gens; j'en ferai des travailleurs comme moi, s'il plaît à Dieu.
LÉTOCART
Tu parles en esclave, tu ne veux donc pas de la liberté?
SIBLEQUIN
Quelle liberté? Dans ce moment-ci, moi, qui ne suis qu'un ouvrier et vous un bourgeois, est-ce que je n'ai pas la liberté de vous donner mon opinion?... Je n'en veux pas d'autres... Non, je ne partirai pas, je suis né à Pont-Saint-Pierre, je veux mourir à Pont-Saint-Pierre... Ah! si j'étais garçon comme Brelu, on pourrait voir à faire son tour
d'Europe... (Brelu fait des signes d'acquiescement.) Mais VOUS
m'offririez de gagner le double à Paris que je ne quitterais pas le pays. Mon brave homme de père et ma mère y sont morts, je veux reposer un jour à côté d'eux. Pardonnez-moi la liberté.
LÉTOCART
Ces gens-là sont bouchés... L'apôtre a sagement fait de venir ici, car je me sens incapable de triompher de leurs raisonnements pitoyables.