SCÈNE V
LÉTOCART, FLAMME, AMICIE puu MARTHE
LÉTOCART
Frère, c'est aujourd'hui qu'expirent les pouvoirs de l'apôtre... Ne pensez-vous pas que nous devions le renommer?
FLAMME
Qui songe à choisir un autre père?
LÉTOCART
On parle de quelques frères malveillants...
FLAMME
J'ai de l'influence sur les femmes d'Harmonie; elles voteront toutes comme un seul homme. Demandez à notre Sœur Amicie ? (Amicie et Marthe entrent.)
AMICIE
De quoi s'agit-il?
FLAMME
De la réélection de l'apôtre.
Qui en doute ? Jean Digoneaux, dont le souvenir ne périra jamais, l'apôtre, a rendu à la femme ses droits naturels dans la société; son nom est gravé pour toujours au fond du cœur de toutes nos sœurs.
FLAMME
Vous l'entendez !
AMICIE
Son nom se répandra dans toute l'Europe, partout où le sexe est opprimé.
FLAMME, à Marthe.
Vous ne dites rien, ma sœur?
MARTHE
Je suis si étrangère à ces questions, monsieur-.
AMICIE
Encore cete appellation démodée de monsieur !
LETOCART
Ma fille, je t'ai déjà priée à diverses reprises de qualifier de frères tous les citoyens d'Harmonie.
FLAMME
Elle paraît souffrante, vraiment... Voyons, ma sœur, où souffrez-vous ? Répondez-moi ; vous savez que vous n'avez affaire ni à un médecin charlatan, ni à un bourreau de chirurgien, ni à un voleur d'apothicaire, la honte de l'ancien monde... Toutes ces professions sont bannies du pays d'Harmonie.
Heureusement.
FLAMME
Ma sœur, la médecine est la science de tuer les
hommes; la chirurgie ne s'entend qu'à les disséquer quand leurs organes ont été empoisonnés par les drogues des pharmaciens. Le magnétisme a fait rentrer sous terre ces empiriques, ces imposteurs... Indiquez-moi le siège de votre mal, et je le fais disparaître aussitôt à l'aide de quelques passes.
. LETOCART, à Marthe.
Réponds donc à ton frère?
AMICIE
Est-il permis de traiter si froidement le spiritualiste Flamme ! . . . Oh ! Flamme !
FLAMME, à Marthe.
Ma sœur, veuillez me donner votre main... Quelle finesse!...
AMICIE
Un peu maigre, sa main.
MARTHE
Monsieur, quand vous garderiez plus longtemps ma main dans la vôtre, vous ne découvririez pas
une maladie qui n'existe que dans l'esprit de ma tante...
AMICIE
Je ne suis plus ta tante... Ta sœur, quoi que tu en dises, voit clair dans ton état.
Mon père...
MARTHE, àLétocart.
AMICIE
Entêtée insupportable ! ... Tu n'as plus de père. . , C'est ton frère.
FLAMME
Elle finira par s'y habituer... (11 prend Marthe à part.) Ma sœur, vous êtes souffrante, car je souffre moimême... Le mal qui vous dévore parcourt mes veines. Tout mon être est en proie à une singulière fièvre...
MARTHE, retirant sa main.
Monsieur!...
AMICIE
Que dit-il? Je n'ai pas entendu...
FLAMME
Permettez que je termine ma consultation... Ma sœur, votre cœur parle : à l'émotion de votre personne, à la pâleur de vos traits, à votre regard, je comprends que la nature veut recouvrer ses droits.
A M I C I E , s'approchant.
Hein?
FLAMME, àAmicie.
Je suis à vous à l'instant, ma sœur, (a Marthe.) Ici, les passions non contraintes peuvent se jouer librement ; n'imposez pas silence à la voix de la nature... Faites un choix parmi les Harmoniens rassemblés dans le pays de Concordia, et celui qui aura
le bonheur d'être l'objet de. . . (Coup de canon dans le lointain.) SOCIÉTAIRES, criant.
Aux armes !