‹ La comédie de l'apôtreChapitre 43 sur 71 · SCÈNE III TRAPADOUX, puis DIGONEAUX · texte numérisé non relu

SCÈNE III TRAPADOUX, puis DIGONEAUX

TRAPADOUX

Pauvres têtes! Comme on vous mène avec des mots,.. Ils m'auraient acclamé père avec enthousiasme, si je l'avais voulu... Dans un an, peut-être plus tôt, ils me briseraient comme du verre... Je les défie de renverser Avenir premier; mais je serai la voix, le bras, la volont-é d'Avenir premier et...

DIGONEAUX, sortant de sa cachette.

Je vous cherchais, mon frère.

TRAPADOUX

Vraiment...

DIGONEAUX

Je voulais vous exposer en détail tous les plans

que je rêve pour la colonie... J'espère, mon frère, que vous ne me tenez pas rigueur, à la suite de notre discussion à propos de la question de la femme.

TRAPADOUX

Pouvais-je laisser, sans protester, s'établir cette dangereuse suprématie féminine..?

D I G O N E A U X , il se rscueille.

Frère, je pense absolument comme vous...

TRAPADOUX

• Bah!

DIGONEAUX

Pourquoi brusquer ces êtres faibles qu'il est si facile d'enguirlander avec quelques flatteries?... Le maître a inventé cette belle formule : « Tout par V amour, tout pour V amour! Mais moi qui connais le fond de sa pensée, je vous assure qu'il en riait en secret.

TRAPADOUX

Que faites-vous de la vérité ?

DIGONEAUX

La vérité ! Gouverne-t-on avec des vérités dangereuses ? Vous avez trop de qualités exceptionnelles pour croire à cette baliverne de vérité...

Je n'aime pas à jouer la comédie; le mensonge m'est antipathique.

DIGONEAUX

Sans mensonges, je vous défie de mener huit jours une bande de huit individus.

TRAPADOUX

Vous acceptez le jésuitisme ?

DIGONEAUX

L'ancienne civilisation a abusé, il est vrai, de ses doctrines... Je distingue entre l'abus et l'usage; entre nous une société nouvelle, si révolutionnaire qu'elle soit, a besoin d'esprits jésuitiques...

TRAPADOUX

Où voulez-vous en venir?

DIGONEAUX

J'ai la plus haute estime pour votre rude sincérité : elle peut être grandement utile dans une société nouvelle en voie de perfectionnement. . . Vous sentez-vous quelque ambition ?

TRAPADOUX

Point.

DIGONEAUX

Vraiment, vous n'éprouveriez aucune jouissance à conduire des hommes, à les diriger, à les pétrir comme une pâte molle?

C'est du despotisme.

DIGONEAUX

Du despotisme éclairé.

TRAPADOUX

A quoi bon?

DIGONEAUX

Je vous croyais plus politique et je ne désespérais pas de vous faire partager mes vues... Mon but était de vous proposer à l'assemblée en qualité d'auxiliaire... Vous seriez mon bras droit. .. Je vous dresse pendant un an au difficile métier de conduire des hommes... Au bout de Tannée, ma présence étant nécessaire en Europe, j'y retourne avec la réputation que me vaut la haute position que j'occupe ici... La propagande continuant ferme, l'argent des souscripteurs abonde. . . Que vous demandais-je, un peu de patience pour rester ici quelques années; à votre tour, plus tard, vous revenez en Europe vous livrer à une vie de délices.

TRAPADOUX

Je croyais que vous aviez la civilisation en horreur?

DIGONEAUX

Oui et non... Je suis franc avec vous et je veux

jouer cartes sur table... Il y a vingt ans que je fais de l'apostolat. . . Depuis combien de temps pratiquez-vous la philosophie ?

* Depuis vingt-cinq ans.

DIGONEAUX

Combien avez-vous gagné à ce métier, année moyenne ?

TRAPADOUX

' Presque rien.

DIGONEAUX

Et comment viviez-vous de rien ?

TRAPADOUX

Je donnais des leçons à des fils de bourgeois.

DIGONEAUX

Plus corrompus que leurs pères...

TRAPADOUX

S'il est possible.

DIGONEAUX

L'apostolat rapportait un peu plus : on m'accordait même trop facilement le logement. En province, quinze fois j'ai été jeté en prison ; à Paris, j'ai passé huit jours dans une maison de fous. Vous comprenez que j'ai bien le droit de médire de la civilisation. Mais quand se développera une propagande sérieuse, notre caisse regorgera d'argent, soyez-en certain... Alors Digoneaux, l'ancien père de Concordia, jouira de sa réputation en Europe et l'exploitera.

Vous manquez de préjugés.. .

DIGONEAUX

A quoi bon ! ... Au début, je donne à Paris des fêtes brillantes... Je suis riche, chacun vient à moi; je suis encore apôtre, mais apôtre qui a su faire ses affaires..* C'est ainsi que la civilisation devient pos*

2i6 LA COMÉDIE DE L'APOTRE

sible... Voilà le sort que je vous réservais par la suite, mais vous n'êtes pas assez ambitieux...

TRAPADOUX

L'ambition me manque...

DIGONEAUX

C'est singulier, sans être physionomiste autant que le frère Grolig, j'aurais juré qu'une part de pouvoir ne vous eût pas semblé trop lourde.

TRAPADOUX, àpart.

Il a tout entendu. (Haut.) Nous reparlerons de ceci plus tard.

DIGONEAUX

Plus tard, il sera trop tard... Là, regardez-moi en face.

TRAPADOUX, grave.

Quelle singulière idée... Eh bien, je vous regarde...

Vous êtes trop sérieux...

TRAPADOUX

Vous voudriez peut-être que je plaisante ?

DIGONEAUX

Sans doute... Que nous riions de la crédulité humaine, comme deux augures... Ah! ah! ah!

TRAPADOUX, $c forçant.

Ah! ah! ah!

DIGONEAUX

A la bonne heure, nous commençons à nous entendre.

TRAPADOUX

Mais les amis que j'amène d'Europe?

DIGONEAUX

Vos amis! (iim.) Est-ce qu'un grand politique a des amis !

TRAPADOUX

Et les promesses de réformes que je leur ai faites ?

2i8 LA COMEDIE DE L'APOTRE

DIGONEAUX

Des réformes en Harmonie ! Ah ! ah ! ah ! Riez donc, mon compère...

TRAPADOUX

Je voudrais partager votre gaîté, mais...

DIGONEAUX

Peut-être avez-vous un vieux fond de conscience ?

TRAPADOUX

Précisément.

DIGONEAUX

Il faut donc satisfaire cette encroûtée conscience...

TRAPADOUX

Comment?

DIGONEAUX

Vous me paraissez né contradicteur... J'accepte vos contradictions, mais sur un point déterminé...

TRAPADOUX

Quel point?

DIGONEAUX

Sur le mariage, par exemple... Ce terrain vous convient-il?

TRAPADOUX

Voudriez-vous me marier ?

Non pas... Je vous parle de question de principes; sur certains je me laisserai volontiers battre par vous... Ils s'offrent d'eux-mêmes à une discussion courtoise aujourd'hui, car je dois procéder solennellement à l'union d'un de nos frères, d'une de nos sœurs... Ne craignez pas d'exposer vos opinions, fussent-elles contraires aux miennes... Vous avez des idées, n'est-ce pas ?

TRAPADOUX

On me l'a dit quelquefois.

DIGONEAUX

Le mariage, dont l'ancienne civilisation a fait un

traquenard pour les époux, deviendrait en Harmonie une fosse profonde dans laquelle disparaîtraient à jamais les utopies de vos amis.

TRAPADOUX

Je ne saisis pas...

DIGONEAUX

La question du mariage, base fondamentale de toute société, il vous est facile de F étendre, d'allonger indéfiniment la thèse, de l'embrouiller même de telle sorte qu'elle prime toutes les autres réformes et les empêche de se produire...

TRAPADOUX

Vous êtes un homme de ressources.

DIGONEAUX

Avec votre aide, elles seront inépuisables... Il faut bien donner de l'occupation à nos gogos...

TRAPADOUX

Vous dites?

DIGONEAUX

Nos frères... Eh bien, est-ce convenu?

TRAPADOUX

Je vous ai bien compris...

DIGONEAUX

Tope là, mon compère...

TRAPADOUX lui donne une poignée de main.

Ne me disiez-vous pas que, dans un an, vous seriez prêt à me céder le gouvernement de la colonie?

DIGONEAUX, lui serrant fortement la main.

Certainement; mais voici des gens qui viennent... Sortons, nous causerons plus à Taise.

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