SCÈNE III TRAPADOUX, puis DIGONEAUX
TRAPADOUX
Pauvres têtes! Comme on vous mène avec des mots,.. Ils m'auraient acclamé père avec enthousiasme, si je l'avais voulu... Dans un an, peut-être plus tôt, ils me briseraient comme du verre... Je les défie de renverser Avenir premier; mais je serai la voix, le bras, la volont-é d'Avenir premier et...
DIGONEAUX, sortant de sa cachette.
Je vous cherchais, mon frère.
TRAPADOUX
Vraiment...
DIGONEAUX
Je voulais vous exposer en détail tous les plans
que je rêve pour la colonie... J'espère, mon frère, que vous ne me tenez pas rigueur, à la suite de notre discussion à propos de la question de la femme.
TRAPADOUX
Pouvais-je laisser, sans protester, s'établir cette dangereuse suprématie féminine..?
D I G O N E A U X , il se rscueille.
Frère, je pense absolument comme vous...
TRAPADOUX
• Bah!
DIGONEAUX
Pourquoi brusquer ces êtres faibles qu'il est si facile d'enguirlander avec quelques flatteries?... Le maître a inventé cette belle formule : « Tout par V amour, tout pour V amour! Mais moi qui connais le fond de sa pensée, je vous assure qu'il en riait en secret.
TRAPADOUX
Que faites-vous de la vérité ?
DIGONEAUX
La vérité ! Gouverne-t-on avec des vérités dangereuses ? Vous avez trop de qualités exceptionnelles pour croire à cette baliverne de vérité...
Je n'aime pas à jouer la comédie; le mensonge m'est antipathique.
DIGONEAUX
Sans mensonges, je vous défie de mener huit jours une bande de huit individus.
TRAPADOUX
Vous acceptez le jésuitisme ?
DIGONEAUX
L'ancienne civilisation a abusé, il est vrai, de ses doctrines... Je distingue entre l'abus et l'usage; entre nous une société nouvelle, si révolutionnaire qu'elle soit, a besoin d'esprits jésuitiques...
TRAPADOUX
Où voulez-vous en venir?
DIGONEAUX
J'ai la plus haute estime pour votre rude sincérité : elle peut être grandement utile dans une société nouvelle en voie de perfectionnement. . . Vous sentez-vous quelque ambition ?
TRAPADOUX
Point.
DIGONEAUX
Vraiment, vous n'éprouveriez aucune jouissance à conduire des hommes, à les diriger, à les pétrir comme une pâte molle?
C'est du despotisme.
DIGONEAUX
Du despotisme éclairé.
TRAPADOUX
A quoi bon?
DIGONEAUX
Je vous croyais plus politique et je ne désespérais pas de vous faire partager mes vues... Mon but était de vous proposer à l'assemblée en qualité d'auxiliaire... Vous seriez mon bras droit. .. Je vous dresse pendant un an au difficile métier de conduire des hommes... Au bout de Tannée, ma présence étant nécessaire en Europe, j'y retourne avec la réputation que me vaut la haute position que j'occupe ici... La propagande continuant ferme, l'argent des souscripteurs abonde. . . Que vous demandais-je, un peu de patience pour rester ici quelques années; à votre tour, plus tard, vous revenez en Europe vous livrer à une vie de délices.
TRAPADOUX
Je croyais que vous aviez la civilisation en horreur?
DIGONEAUX
Oui et non... Je suis franc avec vous et je veux
jouer cartes sur table... Il y a vingt ans que je fais de l'apostolat. . . Depuis combien de temps pratiquez-vous la philosophie ?
* Depuis vingt-cinq ans.
DIGONEAUX
Combien avez-vous gagné à ce métier, année moyenne ?
TRAPADOUX
' Presque rien.
DIGONEAUX
Et comment viviez-vous de rien ?
TRAPADOUX
Je donnais des leçons à des fils de bourgeois.
DIGONEAUX
Plus corrompus que leurs pères...
TRAPADOUX
S'il est possible.
DIGONEAUX
L'apostolat rapportait un peu plus : on m'accordait même trop facilement le logement. En province, quinze fois j'ai été jeté en prison ; à Paris, j'ai passé huit jours dans une maison de fous. Vous comprenez que j'ai bien le droit de médire de la civilisation. Mais quand se développera une propagande sérieuse, notre caisse regorgera d'argent, soyez-en certain... Alors Digoneaux, l'ancien père de Concordia, jouira de sa réputation en Europe et l'exploitera.
Vous manquez de préjugés.. .
DIGONEAUX
A quoi bon ! ... Au début, je donne à Paris des fêtes brillantes... Je suis riche, chacun vient à moi; je suis encore apôtre, mais apôtre qui a su faire ses affaires..* C'est ainsi que la civilisation devient pos*
2i6 LA COMÉDIE DE L'APOTRE
sible... Voilà le sort que je vous réservais par la suite, mais vous n'êtes pas assez ambitieux...
TRAPADOUX
L'ambition me manque...
DIGONEAUX
C'est singulier, sans être physionomiste autant que le frère Grolig, j'aurais juré qu'une part de pouvoir ne vous eût pas semblé trop lourde.
TRAPADOUX, àpart.
Il a tout entendu. (Haut.) Nous reparlerons de ceci plus tard.
DIGONEAUX
Plus tard, il sera trop tard... Là, regardez-moi en face.
TRAPADOUX, grave.
Quelle singulière idée... Eh bien, je vous regarde...
Vous êtes trop sérieux...
TRAPADOUX
Vous voudriez peut-être que je plaisante ?
DIGONEAUX
Sans doute... Que nous riions de la crédulité humaine, comme deux augures... Ah! ah! ah!
TRAPADOUX, $c forçant.
Ah! ah! ah!
DIGONEAUX
A la bonne heure, nous commençons à nous entendre.
TRAPADOUX
Mais les amis que j'amène d'Europe?
DIGONEAUX
Vos amis! (iim.) Est-ce qu'un grand politique a des amis !
TRAPADOUX
Et les promesses de réformes que je leur ai faites ?
2i8 LA COMEDIE DE L'APOTRE
DIGONEAUX
Des réformes en Harmonie ! Ah ! ah ! ah ! Riez donc, mon compère...
TRAPADOUX
Je voudrais partager votre gaîté, mais...
DIGONEAUX
Peut-être avez-vous un vieux fond de conscience ?
TRAPADOUX
Précisément.
DIGONEAUX
Il faut donc satisfaire cette encroûtée conscience...
TRAPADOUX
Comment?
DIGONEAUX
Vous me paraissez né contradicteur... J'accepte vos contradictions, mais sur un point déterminé...
TRAPADOUX
Quel point?
DIGONEAUX
Sur le mariage, par exemple... Ce terrain vous convient-il?
TRAPADOUX
Voudriez-vous me marier ?
Non pas... Je vous parle de question de principes; sur certains je me laisserai volontiers battre par vous... Ils s'offrent d'eux-mêmes à une discussion courtoise aujourd'hui, car je dois procéder solennellement à l'union d'un de nos frères, d'une de nos sœurs... Ne craignez pas d'exposer vos opinions, fussent-elles contraires aux miennes... Vous avez des idées, n'est-ce pas ?
TRAPADOUX
On me l'a dit quelquefois.
DIGONEAUX
Le mariage, dont l'ancienne civilisation a fait un
traquenard pour les époux, deviendrait en Harmonie une fosse profonde dans laquelle disparaîtraient à jamais les utopies de vos amis.
TRAPADOUX
Je ne saisis pas...
DIGONEAUX
La question du mariage, base fondamentale de toute société, il vous est facile de F étendre, d'allonger indéfiniment la thèse, de l'embrouiller même de telle sorte qu'elle prime toutes les autres réformes et les empêche de se produire...
TRAPADOUX
Vous êtes un homme de ressources.
DIGONEAUX
Avec votre aide, elles seront inépuisables... Il faut bien donner de l'occupation à nos gogos...
TRAPADOUX
Vous dites?
DIGONEAUX
Nos frères... Eh bien, est-ce convenu?
TRAPADOUX
Je vous ai bien compris...
DIGONEAUX
Tope là, mon compère...
TRAPADOUX lui donne une poignée de main.
Ne me disiez-vous pas que, dans un an, vous seriez prêt à me céder le gouvernement de la colonie?
DIGONEAUX, lui serrant fortement la main.
Certainement; mais voici des gens qui viennent... Sortons, nous causerons plus à Taise.