SCÈNE VI
UlLjLyrSEiAU A., entouré des hommes et des femmes de la colonie,
LÉTOCART, AMICIE, TRAPADOUX, GRO- LIG, BAMBINETS « BAMBINETTES.
Les bambinets et bambinettes entrent en dansant. Après avoir salué Digoneaux, ils exécutent un morceau symphonique en s'accompagnant avec des instruments de cuisine : casseroles, grils, mortiers à égruger le sel, moulins à moudre le café ; le plus petit de la bande roule une cuve sur laquelle il frappe comme sur une grosse caisse. .- -
DIGONEAUX
Frères, c'est le jour consacré à l'hyménée. Que nos sœurs et nos frères se présentent, nous sommes prêts à célébrer leur union... Vous êtes tous pour le mariage civil ?
TOUS
Oui, oui.
En Harmonie, plus de prêtres, plus de momeries, plus d'argent corrupteur, plus de dot... Pour remplacer l'ancien culte, il importe toutefois que le mariage civil soit célébré avec solennité.
TRAPADOUX
A quoi bon?
DIGONEAUX
Nous avons jugé utile que l'union des deux sexes fût relevée par des chœurs , de la musique instrumentale, des fleurs.
AMICIE
Oui, des fleurs !
TRAPADOUX
Pente fatale... Vous ressuscitez à propos du mariage civil un de ces cultes que nous abhorrons... Y songez-vous, libres -penseurs? Éprouvez -vous des besoins cultuels?
TOUS
Non, non.
TRAPADOUX
Des besoins sexuels, je les admets jusqu'à un certain point... Des cérémonies du passé feraient de vous des cultistes de l'ancien monde...
LES COLONS, qui entourent Trapadoux.
Non, pas de culte!
En vertu de quelle charte l'union des époux comporterait-elle un caractère officiel ?
DIGONEAUX
Sans doute, il y a une apparence de raison dans les paroles de notre frère Trapadoux...
TRAPADOUX
Comment, alors que la vieille Europe commence à reconnaître l'utilité du mariage à domicile, sans frais de toilette, ici vous vous assemblez avec solennité pour l'union des deux sexes... Véritablement vous êtes arriérés...
DIGONEAUX
Frère, vous allez peut-être un peu loin...
TRAPADOUX
Si l'ancienne Europe que nous avons quittée, puisqu'elle craque de toute part...
TOUS
Oui, bravo.
TRAPADOUX
Si la vieille Europe admet une dernière cérémonie de transition, celle qui précède le mariage libre rêvé par les hommes de l'avenir, sans union, par conséquent sans divorce, conclu et rompu à l'instant au gré des deux parties, sans maires et
sans adjoints, ces deux piliers branlants d'une civilisation agonisante, je vous demande de quel droit, de quelle autorité, vous osez renouveler ici des momeries qui évoquent les souvenirs fâcheux des cultes les plus délabrés...
DIGONEAUX
Frère, vous dépassez la mesure... J'obéis à nos statuts.
TRAPADOUX
Tant pis si vos statuts sont empreints d'un vieux fond de ritualisme archaïque... Tant pis s'ils autorisent une pontification que ceux qui sont venus avec moi sont bien décidés à ne pas reconnaître.