SCÈNE IV LÉTOCART, MARTHE, AMICIE
entrant un journal à la main.
AMICIE
Il va venir, nous l'aurons!..
LA COMÉDIE DE L'APOTRE n
LÉTOCART
Comment, mon journal !
AMICIE
Ah! mon frère, quel événement?
LÉTOCART, cherchant à prendre le journal.
Mais je n'ai pas entendu le facteur...
Je suis allée au-devant de lui... Et je vous rapporte des nouvelles qui comptent... Quelle bienheureuse surprise!...
LETOCART, tendant les mains vers le journal.
S'il vous plaît, ma sœur.
AMICIE, reculant.
Je suffoque de joie... Il est question de vous, mon frère, dans la petite correspondance.
LÉTOCART, avançant les mains.
Je voudrais lire.
AMICIE
Oh ! ce ne sont pas des ingrats ! Ils parlent d'effusion.
LÉTOCART cherche toujours à prendre le journal.
Ah!
AMICIE
Mais ce n'est pas tout.
LÉTOCART
Elle me fera mourir... Prêtez-moi le journal une minute, ma sœur.
AMICIE,
Oui, tout de suite, (mie ut.)
LÉTOCART la suit en essayant de lire par-dessus son épaule.
Elle ne le lâchera pas... Amicie?
AMICIE
Quelle généreuse idée vous avez eue, mon frère, de faire ce léger sacrifice en faveur de la colonie...
LETOCART
Je bous d'impatience!... C'est pourtant mon journal ! Est-ce fini, ma sœur ?
AMICIE
A 1 instant. (Elle s'assied sur un fauteuil et déploie le journal tout grand. Létocart essaie de lire la première page pendant qu'Amicie lit l'autre.)
LÉTOCART
Je ne vois que des nouvelles étrangères... Cela ne m'intéresse pas. Enfin je le tiens... (11 s'empare d'un
coin du journal.)
AMICIE se lève, le journal déployé.
Pas encore... Tout à l'heure vous lirez à votre aise...
LÉTOCART, exaspéré.
Tout à l'heure !
AMICIE, courant dans l'appanement.
Oui, vous me gênez... A deux on ne lit pas avec
trUlt. (Elle s'assied dans un autre coin, poursuivie par Létocart.)
14 LA COiMKDIE DE L'APOTRE
LÉTOCART
K*> Cil eSt trop. (Il se précipite sur Amicie et tire le journal qui se déchire par la moitié.)
AMICIE
Oh! vous l'avez déchiré... Cela n'est pas honnête.
LETOCART, au comble de l'indignation.
Les femmes ont mieux à faire que de lire les journaux.
AMICIE
Létocart! qu'avez-vous dit là?
LÉTOCART
Ce que je pense...
AMICIE
D'un mot vous brisez toutes mes croyances. Comment, vous qui jusqu'ici avez soutenu l'égalité des sexes !... Non, vous n'êtes pas digne de lire ce journal, vous ne le comprenez pas...; vous n'avez jamais compris les tentatives d'enseignement de ses généreux fondateurs.
LÉTOCART
Amicic, malgré vos invectives, je continuerai à soutenir l'égalité des sexes...
AMICIE
Alors, rendez-moi le journal?
Qui est-ce qui est abonné au journal? Qui a payé le dernier semestre de vingt-sept francs cinquante?
AMICIE
Vous raisonnez comme un vil propriétaire... Ah! ma pauvre Marthe, ton père aura bien de la peine à se débarrasser de ses affreux préjugés.
(Elle s'assied près de Marthe.)
MARTHE
Ma tante, ne faites pas attention.
LÉTOCART, il lit.
Voilà qui nie regarde... Quelle ingénieuse idée ont eue les rédacteurs de répondre à leurs abonnés par quelques lignes à la fin du journal !
i6 LA COMEDIE DE L'APOTRE
AMICIE
Quand je verrai un de ces messieurs, je le renseignerai sur votre brutalité.
LÉTOCART, lisant.
A M. L..., à P. S. P. C'est bien de moi dont il s'agit : L... Létocart, à P. S. P... à Pont- Saint-Pierre. Merci, ami. Reçu les trois mille francs. Confiance sans bornes, propagande toujours.
AMICIE
Ce n'est pas à l'aide des femmes, si vous les traitez ainsi, que vous ferez de la propagande.
Il n'y a que deux simples mots, mais touchants. Merci, ami! Ah! si j'étais plus riche, j'aurais voulu jeter des millions dans cette colonie qui se fonde en Amérique...
AMICIE
Je suis trop bonne, mais je vous avertis que la seconde page contient une lettre admirable d'un des émigrants. Voilà un sort que j'envie... Ce ne sont
pas des hommes de votre essence, mon frère. Comme ils ont compris la parole du maître!.. On leur a dit avant de s'embarquer : Au moment de quitter l'Ancien Monde, jurez de vous dépouiller de tous vos vices et de toutes les ruses que fait naître la civilisation, et ils ont fait peau neuve... Je suis certain que le plus mal élevé d'entre eux ne se fût pas permis d'enlever un journal d'une façon si grossière.
LÊTOCART
Ma sœur, la rancune vous pousse trop loin. Vous savez que j'ai fait un sacrifice pour la cause en envoyant trois mille francs; comme ces émigrants vont devenir vertueux au lieu de vicieux qu'ils étaient, mes trois mille francs y sont pour quelque chose, et j'ai le droit de m'applaudir d'avoir contribué pour une certaine part à cette salutaire transformation.
Vous faites vraiment trop étalage d'un léger sacrifice...
LÈTOCARD
Trois mille francs! Un léger sacrifice!
AMICIE
On vous en demandera d'autres... Ne fermez pas trop vite les cordons de votre bourse...
LÉTOCART
Peste ! comme vous y allez... avec mon argent.
AMICIE
Il a fallu que d'autres souscripteurs plus importants vous aient donné l'exemple...
LÉTOCART
Je n'aime pas me lancer à l'aventure, et cependant le journal me dit avec raison : Merci, ami, propagande sans bornes, confiance toujours... Je suis certain que Marthe est du même avis que moi.
AMICIE
Marthe ne comprend rien à la science sociale... Elle passe son temps à la broderie, un préjugé que lui a inculqué sa mère.
MARTHE
Ma tante...
AMICIE
A ton aise, tu es libre.
LÉTOCART
Mais je n'avais pas lu la suite... Jean Digoneaux nous est annoncé prochainement.
AMICIE
L'apôtre ! Dans nos murs ?
LETOCART
Lui-même... Il va commencer sa propagande dans le département... Ma sœur, que feronsnous pour lui préparer une réception digne de son apostolat?
AMICIE
Les femmes sont-elles faites pour donner des conseils?
LÉTOCART
Amicie, je vous supplie de ne pas me garder rancune. Que penserait l'apôtre Jean Digoneaux s'il soupçonnait le moindre conflit entre nous.
AMICIE
Je suis d'avis que vous lui offriez votre maison.
LÉTOCART
Toute la maison, c'est beaucoup... Nous lu donnerons votre appartement...
AMICIE
Vous serez toujours égoïste... Qu'importe! Oui, je serai flère d'offrir ma chambre à l'apôtre et de dire quand il sera parti : « Voilà la chaise sur « laquelle il s'est assis, la table où il a composé « ses hymnes fraternels, le lit dans lequel il a « reposé ses membres fatigués. » Et sur la porte j'écrirai : Ici s'est arrêté l'ardent pionnier d'une nouvelle civilisation !
LETOCART
Il faudra songer à le distraire.
AMICIE
L'apôtre ignore les plaisirs du monde. Ce qu'il demande, ce sont des adeptes; là est sa seule joie. Les esprits sont-ils disposés à bien l'accueillir?
LÉTOCART
Vous savez, nia sœur, que je fais de la propagande dans la ville le plus que je peux; mais je trouve bien des êtres rétifs.
AMICIE
Cependant, si vous les prépariez à cette bonne nouvelle dès aujourd'hui, peut-être la parole de l'apôtre trouverait-elle des sillons disposés à la recevoir.
LÉTOCART
Je m'en vais tout de suite secouer les indifférents, réchauffer les tièdes afin de préparer une importante réception à Jean Digoneaux. (ii sort et
encontre à la porte Mesnager.)