‹ La comédie de Molière; l'auteur et le milieuChapitre 25 sur 41 · Voyez ci-après chapitre vi · texte numérisé non relu

Voyez ci-après chapitre vi

lisait devant lui les beaux vers qui terminent la deuxième satire :

Mais un esprit sublime en vain veut s'élever A ce degré parfait qu'il tâche de trouver ; Et, toujours mécontent de ce qu'il vient de faire, Il plait à tout le monde, et ne sauroit se plaire.

Molière se leva, et saisissant la main de son ami : a Voilà la plus belle vérité que vous ayez jamais dite. Je ne suis pas du nombr e de ces esprits sublimes dont vous parlez; mais, tel que je suis, je n'ai rien l'ait en ma vie dont je sois véritablement content. » Quelques années de plus, et, grâce à cette modestie, si touchante chez un tel homme, La Bruyère et Fénelon, Yauvenargues et M. Scherer n'auraient pas eu à exercer leur sévérité.

La Grange fit, dans la mesure du possible, ce que Molière n'avait pu faire lui-même ; mais avec sa réserve habituelle il ne voulut pas être nommé : l'édition est anonyme. Outre les pièces déjà publiées en 1673 dans les éditions séparées ou collectives, il en restait six tout à fait inédites: Don Garde, Don Juan, Mélicerte, Vlnipromptu de Versailles, les Amants magnifiques et la Comtesse d'Escarbagnas. 11 faut donc qu'Armande ait remis à La Grange les manuscrits de ces pièces; mais il est très probable qu'elle lui livra, en outre, ceux de toutes les autres. Pour mener à bien la publication, La Grange prit des collaborateurs. Mais lesquels? Deux noms sont mis en avant, ceux de Marcel et de Yinot, tout à fait inconnus l'un et l'autre. S'il y a eu un Marcel, auteur d'une très plate comédie, le Mariage sans mariage, et aussi d'un madrigal et de deux épitaphes à la louange de Molière, quelle apparence que l'on ait été choisir, pour l'associer à une telle œuvre, un aussi obscur et médiocre écrivain? On

veut que ce Marcel ait été, en outre, comédien ; comédien très obscur, en tout cas, car l'histoire dramatique du temps est muette sur son compte. Vinot n'est pas mieux connu. Tralage dit de lui que c'était un « ami intime de Molière et qui savoit par cœur tous ses ouvrages ». D'après une conjecture discrète de M. Edouard Thierry, il aurait été comédien, lui aussi; mais le bibliophile Jacob , après en avoir fait un « composeur de sauces », voit en lui un curieux, un amateur d'estampes; aussi, dans le travail commuil, se serait-il spécialement chargé de diriger la gravure des planches. M. Thierry s'appuie sur quelques vers très obscurs de Boursault, où Vinot est cité à côté de Jodelet et de Mascarille, c'est-à-dire de Molière ; mais, dans les mêmes vers, il est aussi parlé d'Aristote, de Lucain, de Scipion*. Ami de Molière, nous dit Tralage, et, par suite, de La Grange, Vinot n'aurait-il pu, d'après ces divers indices, être un riche bourgeois lettré, jouant, toutes proportions gardées des deux parts, auprès de La Grange et de Molière, le rôle d'un Scipion ou d'un Lélius? '

Mais, jusqu'à plus ample renseignement, tout cela n'est que conjecture peu satisfaisante ; il n'y a que La Grange à qui la concordance des témoignages permette de conserver le mérite de l'édition. Elle lui fait grand honneur dans toutes ses parties : biographie de Molière en forme de préface, établissement du texte, illustra-

1. Voici ces vers, tirés du Médecin volant^ 1661; c'est Crispin qui parle aux « illustres » de tous les temps :

Robert Vinot, Scipion l'Africain, Jodelet, Mascarille, Aristote, Lucain, Médecins de César, assassins d'Alexandre, Venez voir un Phénix qu'a produit votre cendre.

lions. La préface, d'abord, est écrite avec une telle sûreté de plume que l'on serait tenté de l'attribuer à un véritable homme de lettres. Mais, pour le fond, la concordance est parfaite entre les renseignements qu'elle donne et ceux que contient le registre ; il en est même qui ne pouvaient venir que du seul auteur de celui-ci, car en 1682 il était seul à les connaître encore : ain i le souvenir, assurément très fidèle, du compliment habile et modeste que prononça Molière lorsqu'il fut admis pour la première fois à jouer devant Louis XIV. Certaines phrases ou tournures de phrases se retrouvent dans l'un et dans l'autre ; des deux côtés, c'est la même discrétion, la même habitude morale, qui révèle un honnête homme et un homme de cœur. Cette préface dit tout ce qu'il importait alors de savoir sur Molière, la vaine curiosité mise à part; en même temps, elle tait ce qui ne regarde pas le public, avec un parti pris assez remarquable pour que Bazin ait pu écrire : « Là, et presque nulle part ailleurs, se trouvent encore aujourd'hui les seuls renseignements que l'on puisse accepter, les seuls, et cette conjecture est sérieuse, que Molière ait voulu laisser au public ». Enfin, elle respire une indépendance d'esprit et une sûreté de jugement bien rares, de tout temps, chez ceux qui ont parlé de Molière. L'admiration y est sincère et profonde ; elle y inspire, du grand comique, un portrait achevé, complet et sobre. Mais aucun excès dans l'éloge, de justes réserves même; on y avoue « que toutes ses pièces n'ont pas d'égales beautés», et on l'explique par la nécessité où il était « d'assujettir son génie à des sujets qu'on lui prescrivoit et de travailler avec une grande précipitation » ; on reconnaît que ses dénoûments sont faibles, mais on a commencé par dire que, « dans ses moindres pièces, il y a des traits qui n'ont pu partir

que de la main d*un grand maître », et que « le Misanthrope, le Tartuffe et les Femmes savantes sont des chefs-d'œuvre, qu'on ne sauroit assez admirer ». La vraie critique de la postérité ne parle pas autrement.

Pour le texte, il n'est pas malaisé de voir qu'il a été établi avec de grands soins, malgré les fautes d'impression qui le dép arent. Mais, au dix-septième siècle, on n'avait pas tou jours les imprimeurs que l'on voulait ; les auteurs les plus soigneux ne pouvaient les empêcher de faire à leur tête, Corneille, par exemple, très attentif aux questions d'orthographe, très soucieux de la correction, et qui se plaint avec amertume de l'indocilité des siens. Les manuscrits de Molière sous les yeux, les éditeurs firent disparaître les altérations de tout genre que les œuvres imprimées avaient subies; ainsi pour le Malade imarfinai re, qu'ils disent expressément « corrigé sur l'original de l'auteur de toutes les fausses additions et suppositions descènes faites dans les éditions précédentes». Grâce à l'expérience de La Grange, ils y joignirent de nombreuses indications scéniques, qui sont encore d'un grand secours, pour la lecture comme pour la représentation. Il y a donc d'assez nombreuses différences entre les éditions originales et celle de 1682; mais, quoi qu'on ait pu dire, ces différences sont presque toujours à l'avan tage de Molière. Sans doute, l'une ne dispens e pas de recourir aux autres, mais elle les contrôle toujours et les corrige souvent. Dans une seule pièce, Don Juan, La Grange trahit la pensée de l'auteur, et bien malgré lui. Les hardiesses de plusieurs scènes, celle du p auvre en particulier, effrayèrent la censure, qui exigea des suppressions, et, comme le tirage était déjà fait, on cartonna les exemplaires. Heureusement, il y en eut un qui évita cette mutilation; retenu par le lieutenant de police La Reynie, soigneusement

conservé par lui, et arrivé par les ventes ou les héritages dans d'illustres bibliothèques, il a permis de rétablir les passages condamnés*. Les gravures, enfin, dues à Brissart et Sauvé, un dessinateur et un graveur très obscurs, complètent heureusement le travail de La Grange. Ce ne sont pas, il s'en faut, des œuvres d'art de premier ordre ; d'un dessin lourd et sans finesse, d'une perspective souvent enfantine, gravées d'une pointe tantôt molle, tantôt forcée, elles auraient peu de valeur en elles-mêmes si elles ne donnaient sur les costumes, la position des personnages, leurs attitudes, la mise en scène, en un mot, des indications que l'on chercheiait vainement ailleurs. Elles traduisent avec une exactitude évidente la façon dont on jouait Molière en 1682, et ron était encore, à cette date, si rapproché de la création, que la tradition avait dû se conserver presque intacte. A. ce point de vue, on n'étudiera jamais trop ces estampes.

L'édition publiée, que devinrent les manuscrits qui avaient servi à l'établir? On sait trop bien qu'ils sont entièrement perdus pour nous; à moins de découvertes tout à fait improbables, nous n'aurons jamais une seule page entièrement écrite par Molière : quelques signatures et deux courtes quittances, voilà tout ce qui reste de sa main ^. Pendant longtemps la veuve de La Grange

1. II résulte d'une lettre écrite par le libraire Thierry à un de ses clients de province, et citée par B. Fillon (le Blason de Molière), que Boileau et plusieurs autres amis de Molière préparèrent, quatre ans après La Grange, en 1686, une édition des œuvres du poète en deux volumes in-folio, mais, ajoute Thierry, « il n'y a eu d'imprimé que la préface et la vie de l'auteur; après quoi, les épreuves envoyées à l'approbation, il y a été si fort retranché, que M. Boileau et les autres amis du défunt, qui y ont travaillé, nont voulu entendre à continuer. Il a été en plus fait difficulté sur le privilège. »

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