‹ La comédie de MolièreChapitre 54 sur 94 · HARPAGON, CLÉANTE · texte numérisé non relu

HARPAGON, CLÉANTE

t HARPAGON.

Oh cà, intérêt de belle-mère à part, que te semble, & toi, de celle personne ?

CLÊANTB.

Ce qui m'en semble ?

HARPAGON

Oui, de son air, de sa taille, de sa beauté, de son esprit ?

CLÉANTE

Le,là.

HARPAGON

Hais encore T

A vous en parler franchement, je ne l'ai pas trouvée ici ce que

ACTE IV, SCÈNE I. 75 je l'avais crue. Son air est de franche coquette; sa taille est assez gauche;sa beauté très médiocre, et son esprit des plus commuas. Ne croyez pas que ce soit, mon père, pour vous en dégoûter; car, belle-mère pour belle-mère, j'aime autant celle-là qu'une autre.

HARPAGON

Tu lui disais tantôt pourtant...

CLÉANTE

Je lui ai dit quelques douceurs en voire nom, mais c'était pour vous plaire.

HARPAGON

Si bien donc que tu n'aurais pas d'inclination pour elle ?

CLÉANTE

Moi ? point du tout.

HARPAGON

J'ensuis fâché; car cela rompt une pensée qui m'était venue dans l'esprit. J'ai fait, en la voyant ici, reflexion sur mon âge; et j'ai songé qu'on pourra trouver à redire, de me voir marier a une si jeune personne. Celte considération m'en faisait quitter le dessein : et, comme je l'ai lait demander, et que je suis [tour elle engagé de parole, je te l'aurais donnée, sans l'aversion que tu témoignes.

CLÉANTE

A moi ?

HARPAGON

A toi.

CLÉANTE

En mariage ?

HARPAGON

En mariage.

CLÉANTE

Écoutez. Il est vrai qu'elle n'est pas fort à mon goût ; mais; pour vous faire plaisir, mon père, je me résoudrai à l'épouser, si vous voulez.

HARPAGON

Moi ? Je suis plus raisonnable que tu ne penses. Je ne veux point forcer ton inclination.

CLÉANTE

Pardonnez-moi; je me ferai cet effort pour l'amour de vous.

HARPAGON

Non, non; un mariage no saurait être heureux où l'inclinai ion n'est pas.

CLÉANTE

f C'est une chose, mon père, qui peut-être viendra ensuite, et l'on dit quo l'amour est souvent un fruit du mariage.

Non, du côté de I homme on no doit point risquer l'affaire ; et ce sont des suites fâcheuses où je n'ai garde de me commettre. Si tu avais senti quelque inclination pour elle, à h bonne heure; je te l'aurais fait épouser, au lieu de moi; mais cela n'étant pas, je suivrai mon premier dessein, et jJ l'épouserai moi-même.

CLÉANTE

Eh bien, mon père, puisque les choses sont ainsi, il faut vous découvrir mon coeur, il faut vous révéler notre secret. La vérité est que je l'aime depuis un jour que je la vis dans une promenade; que mon dessein était tantôt de vous la demander pour femme; et que rien ne m'a retenu, que la déclaration de vos sentiments et la crainte de vous déplaire.

HARPAGON

Lui avez-vous rendu visite ?

CLÉANTE

Oui, mon père.

HARPAGON

Beaucoup de fois?

CLÉANTE

Assez, pour le temps qu'il y a.

HARPAGON

Vous a-t-on bien reçu ?

CLÉANTE

Fort bien; mais sans savoir qui j'étais; et c'est ce qui a fait tantôt la surprise de Mariane.

HARPAGON

Lui avez-vous déclaré voire passion, et le dessein où vous étiez de l'épouser ?

CLÉANTE

Sans doute; et même j'en avais fait à sa mère quelque peu d'ou\erlure.

HARPAGON

A-t-elle écouté, pour sa fille, votre proposition ?

CLÉANTB.

Oui, fort civilement.

HARPAGON

Ella fille correspond-elle à votre amour?

CLÉANTB.

Si j'en dois croire les apparences, je me persuade, mon père, qu'elle a quelque bonté pour moi.

HARPAGON

Je suis bien aise d'avoir appris un tel secret, et voilà justement ce que je demandais. Oh I sus, mon fd«, savez-vou- ce qu'il y a? Co-lquii faut songer, s'il vous plaît, à vous défaire île voire amour, à ces>er toutes vos poursuites auprès d une personne que je prétends pour moi, et à vous marier dans peu avec celle qu on vous destine.

ACTE IV, SCÈNE II. 77 Oui, mon père, c'est ainsi que vous me jouez 1 Hé bien, puis-que les choses en sont venues là, je voui déclare, mot, que je ne 3uiiterai point la passion que j'ai pour Mariane; qu'il n'y a point 'extrémité ou je ne m'abandoane pour vous disputer sa con-quête; et que, si vous avez pour vous le consentement d'une mère, j'aurai d'autres secours, peut-être, qui combattront pour moi.

HARPAGON

Comment, pendard, tu as l'audace d'aller sur mes brisées I

CLÉANTE

C'est vous qui allez sur les miennes; et je suis le premier en date.

HARPAGON

Ne suis-je pas ton père, et ne me dois-tu pas respect ?

CLÉANTE

Ce ne sont point ici des choses où les enfants soient obligés de déférer aux pères ; et l'amour ne connaît personne.

HARPAGON

Je te ferai bien me connaître, avec de bons coups de bâton.

CLÉANTB.

Toutes vos menaces ne feront rien.

HARPAGON

Tu renonceras à Mariane.

CLÉANTB.

Point du tout.

HARPAGON

Donnez-moi un bâton tout à l'heure.

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