SCÈNE V
'. MÀDKLON, CATHOS, GORGIBUS.
GORGIBUS
H est bien nécessairo vraiment de faire tant de dépense pour vous graisser le museau I Dites-moi un peu ce que vous avez fait à ces' messieurs, que je les vois sortir avec tant de froideur? Voua avais-je pas commandé de Ie3 recovoir comme des personnes que je voulais vous donner pour mai is?
MADELON
Et quelle estime, mon père, voulez-vous que nous fassions du procédé irrégulier do ces gens-là?
CATIIOS.
Le moyen, mon oncle, qu'une fille un peu raisonnable se pût accommoder do leur personne ?
GORGIBUS
El qu'y trouvez-vous à redire?
MADELON
La belle galanterie que la leurl Quoi! débuter d'abord par le mariage?
GORGIBUS
Et par où veux-tu donc qu'ils débutent? N'est-ce pas un pro-cédé dont vous avez sujet de vous louer toutes deux aussi bien que moi? Est-il rien de plus obligeant que cela? Et ce lien sacré où ils aspirent n'est-il pas un témoignage de l'honnêteté de leurs intentions ?
MADELON
Ah 1 mon père, ce que vous dites là est du dernier bourgeois. Cela me fait honte de vous ouïr parler de la sorte, et vous devriez un peu vous faire apprendre le bel air des choses.
GORGIBl'S.
Je n'ai que faire ni d'air ni de chanson. Je te dis que le mariage est une chose sainte et sacrée, et que c'est faire en honnêtes gens que de débuter parla.
MADELON
Mon Dieu I que si tout le monde vous ressemblait, un roman serait bientôt Gnil La belle chose que ce serait, si d'abord Cyrus épousait Mandane, et qu'Aronce de plain-pied fût marié à Clélie (4 ;l
GORGIBUS
Que me vient conter celle-ci?
MADELON
Mon père, voilà ma cousine qui vous dira aussi bien que moi que le mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures. Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, pousser le doux, le tendre et le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. Premièrement, il doit voir au tem-ple, ou à la promenade, ou dans quelque cérémonie publique, ia personne dont il devient amoureux ; ou bien être conduit fatale-ment chez elle par un parent ou un ami, et sortir de là tout rêveur et mélancolique. Il cache un temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, où l'on ne manque jamais démettre sur le tapis une question galante qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de h déclaration arrive, qui se doit faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée : et cette déclaration est suivie (t)Crras et Mandane, délie et Arone«, sont les prinelptit persoiniges A'Àrtaméne ti de Clélie, romans de mademoiselle de Seudérj.
SCÈNE V. „ 13 d'un prompt courroux, qui parait à notre rougeur, et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre présence. Ensuite il trouve moyen do nousapaisir, de nous accoutumer insensiblement au discours do sa passion, et de tirer d>$ nous cet aveu qui fait tant de peine. Après cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les déses-poirs, les enlèvements, et ce qui s'cn3uit. Voilà commo les choses se traitent dans les belles manières; et ce sont des règles dont, en bon no galanterie, on ne saurait se dispenser. Mais en venir de but en blanc à l'union conjugale, ne faire l'amour qu'en faisant le con-trat du mariage, et prendre justement le roman par la queue ; encore un coup, mon père, il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé; et j'ai mal au coeur de la seule vision que cela me fait.
GQRGIBUS.
Quel diable de jargon entends-je ici? Voici bien du haut style.
CATIIOS.
En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vrai de la chose. Le moyen de bien recevoir des gens qui sont tout à fait incongrus en galanterie ! Je m'en vais gager qu'ils n'ont jamais vu la carte de Tendre, et que Billets-doux, Petits-soins, Billets-galants et Jo-lis-vers sont des terres inconnues pour eux (4). Ne voyez-vous pas 3ue toute leur personne marque cela, et qu'ils n'ont point cet air qui onne d'abord bonne opinion des gens? S'enir en visite amoureuse avec une jambe tout unie, un chapeau désarmé de plumes, uno tête irréïulière en cheveux, et un habit qui souffre une indigence de rubans; mon Dieu I quels amantssont-ce làI Quelle frugalité d'ajus-tement, et quelle sécheresse do conversation I On n'y dure point, on n'y tient pas. J'ai remarqué encore quêteurs rabats ne sont pas de la bonne faiseuse, et qu'il s'en faut plus d'un grand demi-pied que leurs hauts-de-chausses ne soient assez larges.
GORGIBUS
Je pense qu'elles sont folles toutes deux, et je ne puis rien com-prendre à ce baragouin. Cathos, et vous, Madelon...
MADELON
Hé! de grâce, mon père, défaites-vous de ces noms étranges, et nous appelez autrement.
GORGIBUS
Comment, ces noms étranges? Ne sont-ce pas vos noms de bap-tême?
MADELON
Mon Dieu I que vous êtes vulgaire I Pour moi, un de mes élon-nements, c'est que vous ayez pu faire une fille si spirituelle que moi. A-t-on jamais parlé dans le beau stylo de Cathos ni de Mado, Ion, et ne m'avouerez-vous pas que ce serait assoz d'un de ces noms pour décrier lo plus beau roman du monde?
(I) La carte de Tendre est uns fiction allégorique du roman de CUlie, Il LES PRÉCIEUSES RIDICULES.
CATHOS
Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un peu délicate pâtit fu-rieusement à entendre prononcer ces mots-là ; et le nom de Pu-lixène qu* ma cousine a choisi, et celui d'Aminte que je me suis donné, ont une grâce dont il faut que vous demeuriez d'accord.
GORGIBUS
Ecoutez : il n'y a qu'un mot qui serve. Je n'entends point que vous ayez d'autres noms que ceux qui vous ont été donnés par vos parrains et marraines ; et pour ces messieurs dont il est question, je connais lours familles, et leurs biens, et je veux résolument que vous vous disposiez à les recevoir pour maris. Je me las-e de vous avoir sur les bras, cl la garde do deux filles est une charge un peu trop pesante pour un homme de mon âge.
CATHOS
Pour moi, mon oncle, tout ce que je puis vous dire, c'est que je trouve le mariage une chose tout à fait choquante.
MADELON
Souffrez quo nous prenions un peu haleine parmi le beau monde de Paris, où nous ne faisons que d arriver. Laissez-nous faire à loi-sir le tissu de notre roman, cl n'en pressez point tant la conclu-sion.
GORGIBUS, à part.
Il n'en faut point douter, elles sont achevées. (Haut.) Encore un coup, je n'entends rien à toutts ces balivernes : je veux être mai-lie absolu; et, pour trancher toutes sortes de discours, ou vous serez mariées toutes deux avant qu'il soit peu, ou, ma foi, vous se-/ rez religieuses; j'en fais un bon serment.