I/ART DE TUER
Ainsi, pour ce sculpteur, le premier assassin, le premier fratricide connu était un opprimé.
Abel, la victime, n’était autre sans doute qu’un oppresseur, Adam et Eve des aristocrates , des réactionnaires et des tyrans.
Le sculpteur semble avoir été ébloui par ce premier haut fait, et paraît fier d’en avoir exalté le souvenir.
On essaya en vain jadis de maudire le meurtrier, et de le chasser au loin, lui et les siens; rien n’y fit. Le premier exemple était donné, et trouva de nombreux imitateurs.
Depuis Caïn, ce premier vainqueur, l’art de tuer a été mis progressivement en honneur et entouré d’un culte respectueux; il n’a cessé de s’améliorer et de se perfectionner jusqu’à nos jours.
Les loups, dit-on, ne se mangent point entre eux ; parmi les hommes c’est tout différent. Chez ces derniers, plus on mange de ses semblables, plus on en tue, plus on est grand, plus on recueille d’honneur et de considération.
On lit dans l’Ancien Testament, pour la plus grande glorification du héros favori :
« Saül en a tué mille , mais David en a tué dix mille ! »
Les hommes dont l’humanité respectueuse a gardé le plus précieusement le souvenir, et qu’elle a salués avec le plus d’enthousiasme dans l’histoire, sont ceux qui ont tué ou fait tuer le nombre le plus considérable de leurs semblables.
Alexandre, César, Charlemagne, Napoléon.
De tout temps ceux qui tuent les hommes ont été plus célébrés que ceux qui les font vivre.
Seulement, il faut que l’opération soit faite sur une grande échelle.
Celui qui ne s’occupe que du détail et assomme ou transperce un seul individu sur un grand chemin, est déclaré tout 5 fait répréhensible, justiciable des tribunaux et de la gendarmerie.
Tandis que celui qui travaille en gros , et massacre ou fait massacrer sous un prétexte quelconque une dizaine de mille hommes dans un champ, est réputé immédiatement grand homme.
De même que celui qui vole quatre francs dans un porte-monnaie est traité de filou et traîné en police correctionnelle, tandis que son voisin qui vole quatre millions est salué chapeau bas et considéré comme un homme éminent et supérieur.
Cela ne se discute point, c’est un fait; et il est à croire que ce fait continuera de s’épanouir et de rayonner sur les peuples jusqu’à la consommation des siècles, si l’excès même des progrès de la science ne s’y oppose finalement.
L’ART DE LA GUERRE
L’illustre chimiste qui trouvera le moyen de supprimer la guerre , en supprimant d’un coup infaillible tous ceux qui veulent la faire, rendra donc un éminent service à l’humanité.
Pourvu que F humanité , si ingénieuse pour le mal, ne découvre pas quelque moyen d’annuler et de détruire la découverte.
11 ne faut du reste désespérer de rien. Ainsi il est à croire que, grâce à la direction des ballons, dont la découverte à notre sens ne saurait tarder, il y aura encore de beaux jours en Europe pour ceux qui aiment à savoir que l’on massacre çà et là un certain nombre d’ennemis, et qu’on sait toujours les tailler convenablement en pièces.
La guerre, ce nous semble, doit chercher comme une sorte d’excuse dans un sentiment d’héroïsme, d’abnégation ou de chevalerie. Lorsqu’elle ne renferme qu’une spéculation d’argent, elle ne nous paraît plus qu’une sorte de brigandage. Est-ce le reste d’un vieux préjugé qui n’est plus de mode?
Deux hommes sont sur le terrain. Une terrible et implacable question d’honneur doit être vidée entre eux.
L’épée brille. Tous deux sont braves, adroits, exercés; la lutte est longue* acharnée, le sang a rougi l’arme des deux combattants, ils ne s’arrêtent point Enfin, l’épée de l’un a frappé la poitrine de son adversaire.
Il tombe évanoui sur le sol.
Le vainqueur s’approche de la victime, dont le sang baigne la terre; son Visage est froid , mais son œil semble rayonner de voir son honneur vengé ; il se baisse comme pour contempler son ennemi puni et vaincu.
Et il lui prend sa montre.
Que diriez-vous, si le hasard vous eût fait témoin d’un pareil dénoûment?
Les duels d’homme à homme ne sont point encore réglés ainsi, mais c’est de cette façon maintenant que semblent se comprendre les guerres.
La guerre industrielle et à la mécanique a changé les conditions générales de l’honneur et du désintéressement chevaleresque des temps. Jadis, on mettait son orgueil à marcher à l’ennemi bravement et à découvert; maintenant, on met sa vanité à ne jamais se laisser voir ni se laisser découvrir. On était satisfait d’avoir terrassé son adversaire et de lui avoir fait demander merci; maintenant on ne se déclare content que lorsqu’on lui a, en plus, vidé sa bourse.
La France est assez riche pour payer sa gloire, disait-on autrefois; maintenant les choses se sont modifiées. L’outillage de l’industrie militaire est si coûteux !
L’histoire a montré que le dieu des armées répartit d’une façon assez égale le fléau de sa balance, et que souvent le vainqueur de la veille devient le vaincu du lendemain.
Ceux qui ne sont pas assez riches pour payer leur gloire , seront-ils assez riches un jour pour payer leur défaite ?
Au surplus, hors les quelques hommes bien rares qui profilent de ces luttes sanguinaires et industrielles, l’observateur ne peut s’empêcher de constater que le résultat démoralise finalement et appauvrit autant les vainqueurs que les vaincus, d’autant plus qu’ après quelques années passées, les causes et les effets ont cessé d’exister.
Mais ces observations, hâtons-nous de le dire, n’empêcheront rien.
On répétera tant qu’on voudra et à satiété , que la quarantaine de milliards
L’ART DE LA GUERRE
dépensés en pure perte, depuis une vingtaine d’années, en machines, mécaniques et outillages militaires destinés à tuer des hommes , eussent produit les plus magnifiques résultats s’ils eussent été détournés de leur destination pour améliorer l’outillage de fabrication, de communication, de transport, d’agriculture; on pourra dire que si le travail des trois ou quatre millions d’hommes arrachés à leur labeur, usés et morls dans ces luttes absurdes, eût été consacré à l’assainissement, à la canalisation des contrées pauvres, à l’amélioration des conditions de la vie chez les indigents, on eût obtenu des merveilles : on ne sera pas écouté.
Si le mal se guérit un jour, ce ne sera que par l’excès du mal : Similia similibus curantur, comme disent messieurs les homœopathes.
— Eh bien! mon paavre Chauvin?
— Eh bien ! mon paavre Choakroatmann ?
— Tont ça ne nous fait pas une belle jambe.
L’ART DE LA GUERRE