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LE COLLÈGE

tu auras appris, et apprendre enfin ce qui te sera vraiment utile et favorable pour ta carrière.

— Mais il me semble cependant, dit le collégien, qui vient d’endosser sa tunique et de coiffer son képi, que j’aurais peut-être un avantage plus grand à m’exercer, gymnastiquement parlant, sur l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol, le russe, ou le danois, ou le suédois, ou l’arabe, ou l’hindou, ou même le chinois; car, enfin, ces langues-là on les parle, et l’on peut avoir l’occasion de les parler, tandis que le latin ne se parle plus, même dans les cuisines, et se lit à peine sur les fioles de messieurs les pharmaciens, ou sur les étiquettes des arbustes et fleurs au Jardin des plantes.

Tandis que le grec ne se parle plus du tout, et sert tout au plus aux chimistes inventeurs de pommade, et aux fabricants de néologismes, ainsi que me le disait mon grand cousin qui vient de passer son bachot avant-hier.

— Mon enfant, tout cela est bel et bien, mais ton cousin ne sait ce qu’il dit; car le latin est la clef de tout. Nos pères avaient appris le latin et avaient cette conviction, sachons la conserver à notre tour.

Ce n’est qu’un temps à passer, un temps indispensable, pendant lequel on est soumis à une règle, où l’on apprend à raisonner, à comparer, à écrire.

Je sais bien que l’on pourrait s’exercer de même sur des langues vivantes. Mais nos pères savaient ce qu’ils faisaient, et lorsqu’ils avaient bien appris pendant quelques années le latin, ils savaient aussi parfaitement l’oublier ; nous ferons comme eux.

— Au bout du compte, ça m’est bien égal, dit le collégien.

Et il entre avec satisfaction au collège; car il n’est pas fâché de trouver quelques bons petits camarades pour courir, jouer à saute-mouton et faire quelques bonnes parties de balle ou de barres.

il 1

CE QUE L’ON APPREND

âTous ceux qui ont usé des culottes bleues l’iiiver, et des culottes grises l’été» sur les bancs universitaires, savent à n’en pas douter que, sur cinquante élèves dans une classe, il n’en est pas dix, en fin de compte, qui puissent élever la prétention de savoir s’exprimer convenablement ou écrire à peu près en grec ou en latin.

Sur ces dix, il en est sans doute deux ou trois qui n’oublient pas ce qu’ils ont appris et le perfectionnent ensuite, parce que l’état auquel ils visent consiste à devenir professeur de latin et de grec, et à l’enseigner à leur tour tant bien que mal à ceux qui , dans la génération suivante , passeront quelques années à gratter comme eux le papier du collège.

Les sept ou huit autres, au bout de peu de temps, n’en sauront guère plus long que les quarante dont il a été question tout à l’heure.

Il fallait trouver, pendant les dix années où l’enfant devient le plus remuant , le plus maussade, le plus désagréable, un moyen de le contenir et de l’occuper.

CE QUE L’ON APPREND

j\Ie serait-il point possible de trouver mieux , et de remplacer le fatras dont on se débarrasse toujours avec jouissance et sans appréciable dommage, par un bagage que l’on conserverait avec avantage et avec fruit?

On a plaisanté quelque peu les forts en thème. N’est pas fort en thème qui veut. Celui qui est fort en thème est le plus souvent un enfant bien doué, appelé à être plus tard un fort en n’importe quoi, si la chose lui plaît.

La force en thème ne s’acquiert que par l’usage de la persévérance, de la volonté et de la réflexion. Le discours latin, auquel l’Académie décerne chaque année le prix d’honneur, n’est autre chose que le thème porté à sa suprême puissance.

Les forts en version sont les fantaisistes, doués de facilité, de brio, d’imagination; les forts en thème sont les judicieux, les réfléchis, et les savants.

Les annales des concours généraux nous renseignent sur ce point. Parmi les lauréats célèbres qui figurent sur ces livres d’or,

M. Leclercq de l’Académie française, était un fort en thème, ainsi que son collègue M. Patin.

M. Villemain aussi était un fort en thème. De nos jours, MM. Camille Rousset, Caro, Mézières, sont des forts en thème.

Émile Augier, Octave Feuillet, étaient à la fois forts en thème et forts en version .

Parmi ceux qui ne s’assoient pas encore sur ces fauteuils rembourrés de noyaux de thème et de version qui font cercle à l’Académie française, Edmond About fut une remarquable figure pour les versions, et Sarcey pour les thèmes. John Lemoinne, Hervé et Weiss furent aussi des thèmes célèbres et profondément convaincus.

Alphonse Karr, le plus judicieux, peut-être un des plus brillants, et sans doute le plus sensé parmi tous ceux que nous venons de nommer, et qui se contente d’un tabouret, tandis que tant d’autres moins dignes ont un fauteuil, était illustre jadis autant par ses thèmes que par ses versions.

Ne pourrait-on dire du thème et de la version , et par conséquent du latin , ce que l’on a dit jadis du journal? On arrive à tout par le latin, à condition de le quitter.

Assez île jeunes Français ont pris la chose au sérieux, et, ne consentant pas à se donner l’inutile ridicule d’être forts en thème et en version, ont compri à temps les embûches du latin et du grec. Ceux-là se contentent de collectionner çà et là quelques notions suffisantes pour n’être pas retoqués, comme ils le disent, à l’examen final du baccalauréat ou bachot , qui est maintenant la porte ouverte à toutes les carrières. Puis, cette timbale une fois décrochée, ils n’ont que bien peu de peine à oublier ce qu’ils ont appris.

11 n’est absolument pas sans intérêt de paraître avoir fait de bonnes études.

Quelques mots latins jetés çà et là dans le dialogue agrémentent la conversation, et, discrètement placés, en imposent au vulgaire. Ceux qui écrivent ont soin de disposer de temps en temps quelques citations, destinées à éblouir les femmes et les consommateurs de journaux.

exemples :

Un caissier part pour Bruxelles. .

L’année se termine .

Voyage à la mer . .

Les plaisirs de la campagne ....

Une menace .

Les vacances sont finies ... . .

Une naissance .

Un conflit .

Une légèreté .

Un mécompte .

Une discussion .

Un succès .

Une variation .

Etc., etc., etc.

Auri sacra James .

Irreparabile tempus.

TlolvyloiaGoioi Ox^ocggciÇ.

Sub tegmine fagi ,

. ou Fortunatos nimium.

Quos ego !

Sat prata biberunt.

Tu MarceUus eris.

Incle irœ.

Proh pudor !

Sic vos non vobis.

Tôt homines, tôt sensus.

Hoc erat in votis.

Quantum mutatus ab illo.

CE QUE L’ON APPREND

Quelques curiosités latines et grecques , restées par-ci par-là dans la mémoire, et que l’on peut rappeler de temps à autre, et à des gens qu’on ne voit pas tous les jours, sont parfois d’un excellent effet. Il s’agit simplement de savoir choisir comme interlocuteurs ceux que la science a le don d’éblouir.

La pièce de vers latins, dont tous les mots commencent par un P, est généralement d’un effet sûr. On en cite négligemment et en riant quelques vers.

Plauclite porcelli, porcorum pigra propago Progreditur. P turcs pleni pinguedine porci,

P lignantes per gunt . etc., etc.

Pour établir que les Latins étaient ingénieux, on cite encore ce vers qui se retourne d’un bout à l’autre, et reproduit les mêmes mots , en recommençant de la dernière à la première lettre.

Roma libi subito motibus ibit amor.

On comprend qu’ après avoir frappé de tels coups , on passe sans conteste, dans l’opinion, pour un homme qui a fait d’excellentes études. Dans un moment donné, cela peut être d’une réelle utilité.

Pour donner le dernier coup à l’assistance, on peut ajouter que les Grecs eux-mêmes cédaient à ces fantaisies curieuses.

Témoin cette inscription, placée jadis sur le bénitier d’une église byzantine, et qui se retourne comme le vers latin :

N u]/ov àvo[jt/4|/.aTa p-v] uo'vav o'^tv ,

Ce qui signifie :

Lave tes péchés, et non pas seulement ton visage.

Tels sont les trésors d’érudition, clichés pour les besoins journaliers et l’éblouissement de la galerie, et qui circulent avec persévérance dans certaines conversations et dans bon nombre d’articles.

Ce léger bagage subsiste presque seul comme un souvenir des dix années passées sur le vaisseau universitaire ; tout le reste — à peu près — a été jeté par-dessus le pont.

On le voit, celui qui dit : Je réussirai dans cette affaire, ou j’y perdrai mon latin, ne s’engage pas généralement à un bien grand sacrifice.

Dans tous les cas, les trésors d’érudition cités plus haut sont à la disposition de messieurs les décavés.

Il est vrai de dire, ajoutait un grincheux de nos amis, que si l’on ignore presque complètement le latin et le grec en sortant du collège, il en est beaucoup parmi les nourrissons des Muses universitaires qui ne sont guère plus avancés alors , au point de vue du français proprement dit. Du moins de ce côté, il faut le dire, les conquêtes, au point de vue de l’orthographe et du langage courant, sont à peu près indiscutables.

Et l’on sait à fond toutes les délicatesses de la langue verte, l’argot de théâtre et même de caboulot.

Quant à l’anglais et à l’allemand, langues auxquelles on consacre une classe ou deux par semaine, chacun sait que ces classes sont régulièrement consacrées à faire' du cliabanais , à lancer des boulettes de pain au nez des camarades et même du professeur, ou des boulettes de papier mâché au plafond de la classe. Aussi l’éducation une fois terminée, l’élève n’est pas plus habile pour demander son chemin à Oxford Street ou Piccadilly, qu’à Berlin sous les tilleuls.

Un jour, peut-être, sous la pression des chemins de fer, des steamers et de tous les engins modernes qui déplus en plus suppriment les distances, on comprendra que, pour les vivants appelés de plus en plus à se voir et à échanger fréquemment soit des marchandises, soit des paroles, les langues vivantes sont préférables aux langues mortes.

Les classes de latin et de grec ne deviendront plus que des classes d’agrément. L’anglais, l’allemand, l’espagnol, l’italien et le russe fourniront la matière des études classiques, et leur littérature ne sera plus pour nous lettre morte.

Et quand la fin des études aura sonné, il y aura quelque chance au moins pour que l’élève retrouve assez souvent l’occasion de parler une des langues avec laquelle il aura ébauché connaissance, et certainement il courra beaucoup moins de risque de perdre son anglais que de perdre son latin.

Un vieux proverbe dit :

« Un homme qui parle deux langues vaut deux hommes. »

CE QUE L’ON APPREND

Ce proverbe est à méditer.

Et le meilleur cadeau qu’un père puisse faire à ses enfants, est de leur faire apprendre jeunes à se doubler et à se tripler pour l’avenir.

Quelques professeurs zélés ont compris qu’on apprend bien difficilement une langue dont on n’éprouve pas à chaque instant le besoin de se servir. C’est ce qui faisait dire à M. Clioufleury :

— C’est drôle comme tout est cher en France! voilà quatre ans que je dépense quinze cents francs par an à faire apprendre l’anglais à ma fille, et elle ne le sait pas, tandis qu’à Londres les plus pauvres apprennent à parler très-bien l’anglais, et ça ne leur coûte rien.

Le jour où l’on parlerait réellement latin, non-seulement dans les cuisines, mais au restaurant, à la brasserie, au bal Mabille ou à Valentino, on ne serait pas six mois à apprendre ce que l’on sait à peine en six ans.

Philoxène Boyer avait pour père un professeur qui ne lui donnait à manger que lorsqu’il l’avait demandé en grec ou en latin.

Je me rappelle l’accent navré du pauvre Philoxène en disant à son père, à un dîner où il y avait des dames :

Pater, da mihi crustulas.

Crustulas, c’étaient des macarons.

Il aimait mieux parfois ne rien demander du tout, que de se faire entendre dans cet idiome ignoré des jeunes filles.

Sa constitution n’y a pas résisté. On sait qu’il est mort jeune. De désespoir, il avait quitté brusquement la maison de son père.

Et avant de mourir, il s’est vengé en tourmentant le français d’avoir été torturé par le latin.

L’ignorance des langues étrangères chez les Français, et leur insouciance pour les apprendre, sont la source de bien des maux pour la France!

Le pays est beau, la langue est commode, s’apprend facilement, presque sans travail, et sans qu’on s’en doute. Pourquoi chercher ailleurs pour rencontrer un pays moins beau, un ciel moins clément, des langues baroques dont nous ne comprenons rien? Restons chez nous.

Soyons préfets, députés, dictateurs.

Si nous ne le pouvons pas, faisons des barricades.

Faire des barricades chez soi, c’est encore du bonheur!

LA COMÉDIE DU COLLÈGE

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