PAGES TIRÉES DE L'ALBUM D'UN NEVEU
E député nommé dernièrement par la ville de Z... — nous disons la ville de Z..., pour que l’on ne puisse nous accuser de voir ce qui ne nous regarde pas, — à réuni de nombreux suffrages.
Les gens de lordre se sont groupés autour de lui; quelques
agitateurs de café, très-forts sur le billard, ont essayé de le traîner un peu dans la crolte, rien n’y a fait. Les bons campagnards sont venus à la rescousse. Un bon coup de brosse après, il n’y paraissait plus. Les opposants sont retournés à leur billard et les campagnards à leurs moutons.
Enfin, mon oncle a été nommé, — car ce député est mon oncle. — Il est officiel par nature. Pour lui, le pouvoir est le pouvoir; peu lui importe que ce soit Pierre, Paul, Jacques ou Baptiste : il y a un personnage quelconque qui donne des ordres, il faut marcher.
Mon oncle a jadis été officier, puis il est devenu filateur, puis rentier. Son avis est donc celui-ci : On a beau changer le colonel dans un régiment, le caporal n’en pose pas moins ses quatre hommes, et le sergent ses caporaux, et le sous-lieutenant ses sergents; et il faut que tout emboîte le pas par file à droite ou par file à gauche. De même dans une fabrique : lorsque la roue maitresse commande, il n’y a pas à dire, il faut que les autres tournent, et tous ces mouvements réunis font marcher les broches.
Avec de pareils principes, mon oncle ne devait pas jeter l'inquiétude dans le sens du pouvoir. Aussi, depuis la prélète jusqu’au dernier facteur rural, tous ceux qui sont rattachés à l'administration par la plus minime ficelle, ont été pour lui.
I faut dire que la femme de mon cher oncle, ma tante par conséquent, y a beaucoup aidé.
Je soupçonne cette chère tante de s’ennuyer considérablement à Z... — Elle est mariée depuis une quinzaine d’années, elle n’a pas d’enfants, et ne sait que faire de son temps.
Passer quelques mois à Paris, y être quelqu'un, suivre les spectacles, les bals, les réceptions, ne lui déplairait pas, je pense. Elle a dû faire au moins les trois quarts du travail pour les élections.
Quant à mon oncle, il est encore vert, et lorsque dernièrement il est venu à Paris pour marquer sa place à la Chambre, goûter au verre d’eau sucrée
parlementaire, et faire valider son élection, on l’a rencontré trois ou quatre
soirs à Mabille !
Il à fallu donner un grand diner et une soirée pour cette circonstance, et c’est une grave chose en province.
Depuis huit jours, ma tante court et se démène. Il faut que les choses soient faites avec soin et convenance. La cuisinière du général passe pour un véritable cordon bleu; mon oncle, en sa qualité d’ancien militaire, est bien avec le général, qui, pour ce jour solennel, a donné un permis de permuter à sa Cuisinière.
Il y a surtout une purée de gibier qu’elle exécute comme personne, et qui est une des gloires du chef-lieu.
Marguerite, la cuisinière de mon oncle, sera quelque peu froissée de se trouver en second ordre; mais elle va tâcher de découvrir le secret de la fameuse purée : c’est une compensation.
Pour le service, il y a Jean et Baptiste, le cocher; ils n’ont pas grande habitude, mais Théodore, le maître d'hôtel de louage, que l’on a retenu quinze jours à l’avance, leur donnera le mot, et ils pourront se tirer d'affaire.
Théodore a servi longtemps à Paris en qualité de garcon de bureau dans un ministère; et le soir, après le bureau fermé, il se louait pour les diners chez les chefs de bureau, les chefs de division, les directeurs même, découpant, servant les vins, distribuant les glaces et sorbets.
Il sait à merveille son monde et son personnel officiel.
Un hasard l’a conduit à Z..., où il s’est marié et fait florès. C’est lui qui, sauf chez le préfet, est la cheville ouvrière de toutes les réceptions.
Le général à promis François, son planton, pour aider le service; l’intendant amènera le sien. Quant à Félix, le valet de chambre du receveur général, ce serait un aide excellent; mais il fait l'important, et l’on ne peut compter complétement sur lui. On dit même qu’il est de Popposition.
Mais enfin, même sans lui, tout est prévu, et le service est assuré.
Les invitations ont été faites avec soin.
M. le préfet et madame la préfète, nécessairement. Le général et sa femme. Il y a un aide de camp qui est charmant, dis-
tingué , le vicomte de Prévert. On l’accuse d’être empressé près de la générale. Il eût été convenable d’avoir l’évêque; mais depuis quelque temps la question romaine a jeté un froid réel dans les relations de l'évêché avec la préfecture.
On s’est rabattu sur le curé de la cathédrale, qui s’est posé en véritable
gallican et fait quelque opposition à l’évêque. Il doit être accompagné du second vicaire, un jeune abbé qui a eu beau-
coup de succès aux dernières retraites, que ces dames ont suivies avec intérêt.
Le receveur général, un Parisien pur sang, parent, dit-on, de lun des ministres.
Il y a encore l’intendant, un homme aimable; le président, qui a fait
COSTUMES ET VISAGES
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