SCÈNE PREMIÈRE
LA BARONNE. — Mon Dieu, monsieur, permettez-moi tout d’abord de vous faire ma confession : je vous apporte une réelle difficullé à surmonter.
Jusqu'ici jamais on n’a pu me réussir.
LE PHOTOGRAPHE, d'un air convaincu. — En vous voyant, madame, j’oserai dire que cela me paraît tout à fait invraisemblable.
LA BARONNE. — Enfin, monsieur, malheureusement c’est ainsi, et je viens chez vous en désespoir de cause. Figurez-vous que personne n’a jamais pu me reconnaître. On me fait toujours une bouche énorme, des yeux imperceptibles, et un nez!... Je ne sais réellement pas où ils prennent un nez pareil. Quant à la taille, on s’obstine à me donner une taille grosse, aplatie, sans forme, sans tournure. C’est un désespoir véritable.
LE PHOTOGRAPHE. — Chez vous, madame, la physionomie est si variée, si mobile... Peut-être, madame, éprouvez-vous quelque difficulté à poser?
LA BARONNE. — De difficulté, non; de lennui, certainement. Il est si désagréable d'obtenir des résultats pareils à ceux que vos confrères m'ont apportés jusqu'alors! Enfin, monsieur, j'ai entendu parler de votre habileté, de votre talent, et je suis persuadée que, grâce à vos soins, nous obliendrons un résultat favorable. Voici une de mes amies qui a été faite chez vous il y a quelque temps. Cest dans ce genre-là que je voudrais ma photographie.
LE PHOTOGRaP#E. — En effet, je me rappelle parfaitement une jeune personne de dix-huit ans, qui venait de se marier, et partait pour lItalie.
LA BARONNE. — Peu de physionomie, peu de caractère, pauvre tournure, il est vrai; mais enfin, bien qu’elle en dise, la photographie est bonne, je dirai même que vous avez mis un grain de flatterie dans vos préparations chimiques. Serait-ce trop réclamer de vous que de demander une préparation dans le même genre?
LE PHOTOGRAPHE. — Croyez, madame, que je suis décidé à faire tout ce qui dépendra de moi pour vous satisfaire.
LA BARONKE. — À demain donc, monsieur, à une heure; je compte sur toute votre obligeance. (Elle sort.)