DANS L'ATELIER
M. CHAPELART. — Mesdames, quelle surprise ! Comment ! mon fauteuil pré-
sidentiel ! ce charmant groupe ! Vraiment, je suis confus; mais quel embarras, quelle préoccupation pour vous! Savez-vous que vous me conduisez tout doucement sur la pente du péché d’orgueil et de vanité? Je devrais me fâcher; je n’y arrive pas, c’est une faute.
CHOEUR DE DAMES. — Cher monsieur Chapelart, pardonnez aux petits Samoyèdes.
MADAME SÉRAPHINE. — Oui, mon ami. Ce sacrifice est l’avant-dernier. Le
dernier sera de poser, de bien poser avec votre bonne et éloquente physionomie, et puis nous n’aurons plus rien à vous demander.
M. CHAPELART, souriant. — Que diles-vous, chère madame? alors seule-
ment commencera le temps des épreuves.
CHOEUR DES DAMES. — Charmant! charmant! délicieux! l'esprit uni à labnégation et au dévouement.
M. CHAPELART. — Monsieur l'artiste, me voici à votre disposition. Rappelezvous seulement que jusqu'alors personne n’a pu me réussir. (Les dames s’empressent autour de lui; on dispose le fauteuil, le coussin; le groupe est posé d’une main habile sur la petite table.) — Suis-je bien ainsi, mesdames? J'ai l'air de vous présider. La séance est ouverte. (Le photographe approche l’appuie-têle.)
CES DAMES, en chœur. — Oh! monsieur, je vous en supplie, n’approchez pas cet affreux appareil : rien n’est plus déplaisant et plus pénible. Ce pauvre monsieur Chapelart!
LE PHOTOGRAPHE. — Mais, mesdames, cela est tout à fait indispensable, si vous voulez obtenir quelque chose de satisfaisant.
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CPE CPE EI 1E
ÉLE
M. CHAPELART — Laissez, laissez, mesdames. Je vous l'ai dit, je suis prêt
mais
à tout; cette barre m'est désagréable, c’est vrai (souriant avec calme) ;
Notre-Seigneur a souffert bien autrement, et il ne se plaignait pas. CES DAMES, -—- Excellent ami, quel cœur!
LA MARQUISE. — Je demande que cette main si bonne, si loyale, et qui, je
le dirai tout bas, est belle comme une main d’évêque, soit étendue sur le petit livre qui contient le compte rendu de l'OEuvre.
CES DAMES. —— Approuvé.
LA BARONNE. — La tête un peu de trois quarts, comme le portrait de Berryer.
CES DAMES. — Très-bien.
LA VICOMTESSE. — Le pied est petit, ne l’oublions pas; il ne faut pas qu’il l'avance; l'objectif grossit toujours un peu. (Elle recule légèrement le coussin.)
CES DAMES. — Certainement.
M. CHAPELART. — Maintenant, monsieur lartilleur, à vos pièces! Ne bougeons plus.
LE PHOTOGRAPHE. — Une, deux...
— Cest fini.
M. CHAPELART. — Merci, mon Dieu!
TOUTES CES DAMES. — Pauvre bon monsieur Chapelart! c’est fini, vous voilà délivré. Merci, merci, merci, pour nous toutes et pour nos pauvres petils Samoyèdes.
M. CHAPELART, bas au photographe. — Je reviendrai voir les épreuves
demain, mon cher monsieur; surtout n’en montrez pas une à ces dames avant que je donne l’autorisalion. Si je ne trouve pas la chose à mon goût, un petit mensonge anodin, le cliché gâché, perdu, que sais-je, moi? Vous serez absous; l'intention sera bonne. Il faut que mon portrait, pour produire l'effet demandé, possède quelque charme. Un peu de retouche, je ne la crains pas. S'il est bien, vous prendrez les ordres de ces dames. Que Dieu vous garde, cher monsieur! — Mesdames, nous n'avons que juste le temps d’arriver au Salut. Que les autres se perdent s’ils veulent, moi je me sauve.
(Ils sortent.)