SCÈNE XUI
LE PHOTOGRAPHE. — Ouf !
Les lunettes sont d'invention moderne dans notre
hémisphère. Les Égyptiens, les Assyriens, les Romains
et les Grecs ne les connaissaient pas.
Ce sont les Italiens, ces compatriotes de Machiavel, qui en ont doté l’Europe.
Les lunettes ont été inventées non-seulement pour voir mieux, mais encore pour être moins vu.
La pensée se lit dans le regard. Ceux qui veulent dissimuler leurs pensées ont trouvé par les lunettes un moyen de décourager l’indiscret qui cherche à les interroger dans leurs yeux.
De là les lunettes qui voilent la pensée des politiques , des juges, des procureurs et des hommes d’affaires.
Les lunettes à verre blanc brisent et déconcertent le rayon visuel de linterlocuteur et dissimulent suffisamment, par leur miroitement, la direction ct l'expression de l’œil de leur propriétaire.
Si ce verre blanc s’entoure d’un cercle d’or, la lunette prend une sorte de majesté et d’opulence qui en impose au vulgaire.
Le rajonnement de l'or a toujours ébloui et empêché de voir distinctement
celui qui le porte.
Ceux qui ne trouvent pas leurs secrètes pensées suffisamment abritées par le verre blanc passent au verre bleu, qui dissimule davantage.
Si le verre bleu laisse encore par trop filtrer les intentions cachées, on passe aux lunettes vertes.
Si le besoin de dissimuler se fait sentir d’une manière plus intense et plus indispensable, on arrive aux lunettes à verres noirs, qui sont le dernier degré d’obscurcissement auquel il soit raisonnable de prétendre.
Parmi les porte-lunettes célèbres de notre temps, on distingue M. Proudhon, dans la pensée duquel on n’est même pas encore parvenu à lire avec certitude.
M. de Cavour, dont les lunettes à monture d’écaille avaient si bien dissimulé le but où ses regards étaient fixés, qu’on le reconnut seulement quand il était devenu impossible d'empêcher qu’il püt l'atteindre.
M. Émile Ollivier, dont les lunettes noires ont si parfaitement caché les yeux, que le but fut dépassé et que lui-même avait cessé de voir.
M. Adolphe Thiers, dont les lunettes à cercle d'or rayonnent de feux si variés et si inattendus, qu'on n’a jamais pu deviner de quel côté ses regards se fixaient; si éblouissants, même pour lui, qu'il semble n’avoir jamais su de quel côté précis il regardait lui-même.
Avant ces lunettes historiques et qui datent toutes de notre siècle, on ne pouvait enregistrer qu'une paire digne de la célébrité, celle de Franklin.
Il y a encore les lunettes de M. Prudhomme, dont le verre reflète tout, mais dont le regard n’exprime rien — que ce reflet modifié sans cesse suivant les variations ambiantes.
Lunettes indispensables, me dit-on, car M. Prudhomme est rangé à bon droit parmi ceux qui ont la vue courte : — ses lunettes ne l’allongent guère.
Les lunettes modernes sont une preuve flagrante de la dégénérescence de notre temps. Jadis les hommes disposaient d’une somme plus considérable d'énergie, et dissimulaient avec plus de puissance ce qu'ils avaient intérêt à
ne pas laisser voir.
LE DBINOCLE LE LORGXON LES LUNETTES
de mademoiselle Nélusca de Saint-Gleton de la comtesse de Z.. de la mère Durand dans sa loge aux Champs-llysees. dans sa loge à l'Opéra. au rez-de-chaussée.
BINOCLE MOXOCLE
du remisier. Sous la remise, Pour avoir de l'œil!