‹ La comédie de notre temps ... études au crayon et à la plumeChapitre 157 sur 200 · L'AMAZONE · texte numérisé non relu

L'AMAZONE

Posant pour le cheval. —

LES WISITES.

CELuI qui veut vivre dans la vie du monde ne saurait se dispenser de ffaire des visites.

L'homme du monde proprement dit, c’est-à-dire celui qui n’a rien à ffaire, devient l’homme le plus occupé, rien que par la ppréoccupation des visites.

Chaque femme qui tient un état de maison ayant été conduite, par less nécessités des visites qu’il faut rendre, à faire élection ‘d’un certain jour pour celles qu’il faut

recevoir, il s’ensuit que le livre des ‘adresses et des visites appartenant à un

homme lancé doit être tenu comme um livre commercial et comme un carnet d’échéances.

Le lundi, madame la baronne de G:.., la marquise de L..., madame R..., la charmante madame P...

Le mardi, la duchesse de X...

Le mercredi... etc.

Ah! si l’on pouvait imposer le mênne jour aux différentes personnes de ses relations qui demeurent dans le même quartier !

Mais, hélas ! me disait un faiseur de: visites convaincu, « ces dames semblent

« s’être donné le mot. Celles du même jour demeurent aux quatre coins de « Paris. Tant pis pour mon cheval. Mais que de temps perdu sur les routes ! » Et ceux qui n’ont pas de chevaux! — il y en a.

Les hommes notoirement occupés sont condamnés à moins de visites que ceux qui vivent complétement désœuvrés.

Ce sont les femmes alors qui se font des visites entre elles, et tiennent le terrain libre pour les soirées de leur mari.

Les garçons, vieux ou jeunes, désireux de se marier, ou célibataires

endurcis, mais mondains, doivent s’ingénier, s'ils ne s'imposent point par

une supériorité indiscutable, à trouver le temps de faire quelques visites, dans le cas où ils tiendraient à conserver leurs relations.

Eugène Süe, qui malgré la tournure socialiste de ses romans était accueilli avec faveur dans certaines familles du grand faubourg, en raison de relations anciennes , était un jour adossé à la cheminée d’un salon des plus aristocratiques.

La question des visites était sur le tapis.

— Les visites sont un impôt ridicule et vexatoire; quant à moi, disait-il en passant négligemment le doigt dans l’entournure de son gilet, jamais je ne fais de visites.

— Eh bien, c’est la différence qu’il y a entre vous et Monsieur votre père, dit le vieux marquis de Biencourt, qui était assis près de là, à une table de whist; Monsieur votre père était mon médecin, et lui, il faisait des visites le plus qu’il pouvait.

Il faut donc combiner et aménager son temps, quelque occupé qu’on soit, pour faire les visites indispensables.

Il y a plusieurs sortes de visites :

Les visites motivées,

Et celles qui ne le sont pas.

— Les visites motivées sont celles indispensables à ceux qui ont de la politesse et du savoir-vivre.

Ce sont les visites que l’on doit dans les huit jours, à la suite d’un diner prié, les visites dites de digestion. Une indigestion ne saurait en dispenser.

Les visites à la suite d’une grande réception ou d’un grand bal.

Les visites de félicitation.

Les visites de condoléance.

Les visites en réponse à un billet de faire part quelconque.

Les visites de noces.

Les visites de jour de lan!

Une visite ne doit pas se faire avant trois heures, ni après cinq heures et demie.

Arriver trop tôt est sans gêne, et de nature à gêner, la toilette de la maîtresse de la maison pouvant n’être pas terminée.

Arriver trop tard est indiscret.

Celui qui arrive trop tard peut paraître attiré par l’heure du diner.

Si vous êtes pique-assiette, et que cette petite spéculation vous soit nécessaire, arrivez vers les six heures moins le quart, tâchez d’avoir à votre disposition une anecdote palpitante, et prenez du temps en la racontant le mieux que vous pourrez. Si la conversation ne languit pas, grâce à des observations que vous vous efforcerez de faire fines et spirituelles, il est bien rare qu'on ne finisse par vous inviter. Seulement, il faut en prendre votre parti, vous courez la chance d’un mauvais diner.

Il ne faut pas abuser de ce procédé, qui, au bout de quelque temps, finirait par être percé à jour, et vous attirerait des désagréments.

Me * *

Un pique-assiette aimable, qui a du monde et qui sait s’y prendre, pour peu qu’il aménage ses connaissances et qu’il en ait une trentaine environ, saura combiner ses jours pour recevoir des invitations à diner à l'avance, et conquérir les autres, de façon que tous les jours du mois soient pris : il arrivera ainsi à ne pas répéter souvent la même scène dans la même maison, et à ne pas laisser lire dans son jeu.

Mais pour parvenir à réaliser ce genre d'économies , il faut des relations, de la tenue, de la mémoire, un peu d'esprit, beaucoup d’aplomb.

Le dineur en ville peut appeler sa dextérité en pareille matière du savoirvivre. Cest son droit; il est vrai que nul n’est juge en sa propre cause.

Les gens qui savent vivre se contentent généralement de diner de n'importe quoi, et de diner chez eux.

La toilette admise pour les visites est la toilette de jour. Sauf pour audience chez un important personnage, pas d’habit : la redingote, pantalon de fantaisie, gilet fermé, gants demi-clairs. Pour les femmes, toilette de ville,

chapeau.

Les visites qui ne sont pas motivées par une obligation quelconque de relation, de monde et de politesse, sont livrées à la discrétion des visiteurs. Elles doivent se faire uniquement entre parents et amis intimes.

Certaines gens complétement désœuvrés ne savent comment réussir à perdre leur temps. Non contents d’avoir à dépenser vingt-quatre heures

par jour pour leur propre compte et sans rien faire, ils semblent avoir conçu l’entreprise de faire dépenser de la même façon le temps d'autrui.

Ceux-là rentrent dans la catégorie des gêneurs.

Et M. Autrui a parfaitement le droit de les mettre à la porte, de la façon la plus rapprochée de la politesse qu’il lui sera possible d'imaginer.

Il y a encore le procédé anglais. Cut directly, disent les Anglais, gens éminemment pratiques; et ils coupent court en jetant au visiteur intempestif

la porte sur le nez.

Les visites d’affaires, rentrant dans le cadre des occupations utiles et du travail, ne doivent pas figurer parmi les visites proprement dites. C’est du temps employé. — Time is money.

Une femme qui recoit la visite d’une autre femme se lève et fait quelques

pas pour aller à sa rencontre.

Si c’est un homme qui se jprésente, la maitresse de la maison peut parfaitement ne point se lever, à moiins que ce ne soit un vieillard, ou un personnage dans une situation exceptionmelle, ou un membre du clergé.

Si c’est un homme, tous les hommes doivent se lever; si c’est une femme, les hommes et les femmes se lèvent.

Lorsqu'il y à dans le sallon un certain nombre de personnes, on peut disparaître sans rien dire, Ilorsque le temps convenable sera écoulé; cela s’appelle le départ à l'anglaise.

Si vous êtes seul, laissez-vious reconduire à la porte du salon, mais pas plus Join.

Il est complétement contraire à la politesse que la maîtresse de maison laisse un instant les visiteurs seuls dans le salon, fût-ce même pour reconduire un oncle vieux garçon, riche et grinchu.

Le maître de la maison, laissant sa femme faire les honneurs du salon, reconduira les visiteurs jusqu’à l'escalier, si c’est à Paris.

À la campagne, il est de bonne compagnie d'offrir le bras à la femme venue pour vous visiter, et de la reconduire tête nue jusqu’à sa voiture.

À Paris, les hommes de haute politesse le font quelquefois, mais dans le cas seulement où ils ont à eux une cour d'honneur et un hôtel, ce que je vous souhaite, ami lecteur.

Les femmes, nous l’avons dit, ne doivent pas reconduire le visiteur; il est certaines circonstances dans lesquelles il est de leur devoir de le faire reconduire.

Du reste, cette situation est assez exceptionnelle, et se voit surtout au théâtre.

A Alors la maîtresse de Ila maison s’arme d’une dignité froide, et tirant avec fermeté le cordon de la sonnette :

— Reconduisez monsieur, dit-elle à Baptiste.

Le devoir du visiteur est aliors de saluer avec un respect mêlé d’un nuage de tristesse et d’une pointe d’ironie, puis de ne pas prolonger davantage sa visite.

— Dans ce cas, allumer son cigare dans l'escalier, en demandant une allumette à Baptiste, serait du plus mauvais goût.

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