‹ La comédie de notre temps ... études au crayon et à la plumeChapitre 181 sur 200 · ASIE · texte numérisé non relu

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Général en retraite.

A1 connu un brave général, un brave à trois poils, entaché quelque peu de voltairianisme et desprit, Mais, il Pavouait lui-même, il n'était pas sans défauts, Quand il était colonel, et que son régiment, l'étape franchie, arrivait dans endroit désigné par l’ordre de service, son premier soin était de sè faire conduire à la maison qui lui était réservée, puis à la chambre qu’il devait occuper. Il examinait le tout en connaisseur, palpait le lit avec soin. Et lorsqu'il avait trouvé le lit moclleux, le linge fin et blanc, les couvertures abondantes : C’est bon! disait-il, le régiment sera bien ici !

J'ai toujours fait ainsi, me confessait-il, et je ne m’en suis pas mal trouvé.

Nous sommes tous plus ou moins comme ce brave militaire.

Seulement la plupart le dissimulent de leur mieux. Mais le diable n’y perd rien, — eux non plus.

Le nombre de ceux qui se réjouissent de coucher sur des matelas rembourrés de noyaux de pêches, pourvu que le prochain dorme dans les douceurs de la plume et de l’édredon, a toujours été fort restreint.

S'il s’en trouve un par hasard, la société, surprise, s’empresse de le canoniser ou de lui donner le prix Montyon, — quand ce ne serait que pour constater et encourager l’exception.

Cest ce que pensait mon vieux général, et les exceptions n’étaient nullement de son goût, ni de son fait.

Sur ce point, son opinion était invariable, — sur ce point seulement. Je dois le dire, car il était philosophe. — Sur tous les autres points, il était fermement persuadé que l’opinion doit se transformer sans cesse et se modeler intelligemment sur le temps, le lieu et les circonstances.

— Ceux qui font autrement, disait-il, c’est qu'ils en sont empêchés. Eh bien, au fond, ils le regrettent de tout cœur.

Il avait été loyalement napoléonien sous Napoléon, légitimiste sous la Restauration , orléaniste sous Louis-Philippe, républicain sous Cavaignac, impérialiste sous Napoléon II. Il serait certainement conservateur sous Mac-Mahon.

Sous chacun de ces régimes, il avait trouvé son lit doux, moelleux, bien fait. Il s’y couchait tranquille. Le régiment sera bien ici, disait-il en souriant dans sa moustache; et il s’endormait content.

On le faisait bien rire quand on lui parlait de ces gens qui ne changent pas, dont les opinions politiques sont immuables, dont les résolutions sont invincibles et invaincues.

Laissez-moi donc tranquille! nous disait-il, les hommes ne sont jamais guidés que par leurs intérêts et leurs passions. Ceux qui ne l’avouent pas se mentent à eux-mêmes et aux autres.

Il en est qui se laissent conduire extérieurement par l’amour-propre et le respect humain, et des préjugés passés à l’état chronique; mais, au fond, ils ne demanderaient pas mieux que de pouvoir faire différemment,

Les intérêts varient, les passions changent, l’opinion seule resterait la même ? allons donc!

Ce qui me paraît superbe, c’est de condamner un être humain à penser à

dix-huit ans. ce qu’il pensait à dix ans; à vingt-cinq ans ce qu’il pensait à dixhuit; à quarante ce qu’il pensait à vingt-cinq; à soixante-dix ce qu’il pensait à quarante |

À vingt ans, j'aimais les femmes grosses, plantureuses et brunes.

À cinquante ans, je les préférais mignonnes, délicates et blondes.

À dix-huit ans, j'aimais les pommes mûres, à cinquante c’étaient les pommes vertes.

À vingt-cinq ans, je préférais la croûte, à soixante-dix je n’admets plus que la mie.

À trente ans, je ne me plaisais qu'à courir, marcher, chasser, voler de belle en belle, comme on disait en ce temps; maintenant, c’est autre chose, — ce que j'aime, c’est à rester assis dans un bon fauteuil au coin du feu, à diner finement et à faire ma partie de whist avec un partenaire que je puisse sabouler à mon aise.

Jadis les besoins du cœur me paraissaient être les seuls.

À partir de cinquante ans, j’ai fermé mon cœur et ouvert ma cave. Et je trouve la chose bonne.

La vérité est là.

Que diriez-vous d’un homme qui serait condamné à jouer de la toupie toute sa vie, parce que, vers l’âge de dix ans, il aurait déclaré officiellement et de bonne foi que le jeu de toupie était le premier des biens ?

Eh bien ! en politique, on n’en fait pas d’autre.

Un brave garçon déclare, vers les vingt ans, qu’il est légitimiste, le voilà voué au blanc jusqu’à la fin de ses jours, ou au bleu s’il s’est dit pour les Orléans, au violet si c’est pour les Bonaparte. S'il croit être républicain, le voilà condamné au rouge à perpétuité. S’il s’imagine être communiste, le voilà conduit à laisser fouiller le premier venu dans ses poches jusqu’à la fin de ses jours.

Si vers les trente ou quarante ans, lorsqu'il a vu, appris et comparé, qu’il a expérimenté la vie à ses dépens, il arrive à penser le contraire de ce qu'il pensait à vingt ans, tant pis pour lui, c’est un traître, un pourri ou un vendu.

Il aimait les pommes müres, il ne saurait désormais aimer les pommes vertes, et réciproquement, — il aimait le repos, il ne faut pas qu'il aime Paction.

Tout cela est profondément bête et injuste.

Les idées des hommes doivent se modifier comme les idées des. sociétés, qui sont les hommes réunis.

On ne saurait pas plus blâmer la France de ne plus penser comme elle pensait sous Pepin le Bref, que Monsieur Ernest, qui à quarante-cinq ans, de ne plus avoir les idées qu’il avait à dix-sept.

On me dira qu’il faut laisser de côté son propre intérêt; mais on oublie que l'intérêt général n’est que la collection des intérêts particuliers, et que le jour où chaque individu ne raisonne plus suivant son intérêt, il abdique l'intérêt de tous.

Toutes ces vieilles idées d’invariabilité, d’inflexibilité, d’irréconciliabilité même, ont fait leur temps.

Vous avez une opinion, à merveille! Si vous en trouvez une meilleure, changez-en immédiatement. Le système de l'invariabilité en opinion a fait crucifier Jésus, condamner Galilée, enfermer Salomon de GCaus, etc.

Les maîtres de poste et M. Thiers avaient une opinion vigoureusement assise et enracinée sur la supériorité des diligences et du roulage accéléré; il a fallu les forcer à changer d'opinion pour que nous puissions avoir les chemins de fer; il faudra changer d'opinion plus tard lorsqu'il s'agira des ballons et — ainsi de suite.

Les poëtes, nous disait le général, sont dans le vrai. Ils ont les impressions plus vives, plus éclatantes, et souvent plus justes.

Voilà Victor Hugo, par exemple, un grand poëte s’il en fut. Je l'ai vu légitimiste, je l'ai vu bonapartiste, je l'ai vu orléaniste, je l'ai vu républicain. Ce dernier lit lui a mieux réussi, il est plus doux, meilleur, mieux capitonné pour lui que les précédents. Il s’y complait, et il n’a pas tort. Le jour où il trouvera mieux, il changera sans doute, — et ce n’est pâs moi qui Pen blâmerai.

Les gouvernements eux-mêmes doivent changer d'opinion de temps en temps, et laisser au lendemain le soin de modifier les pensées de la veille, s'ils veulent avoir de la vie et marcher.

A propos de l'Afrique, dont on parle. tant en ce moment, le général nous disait encore : — Il est temps de changer d'opinion sur l'Algérie. Notre lit est mauvais, là-bas, bourré de galets et de noyaux de dattes ; quand on veut

faire de la conquête, on la fait: carrément ou bien on reste chez soi.

Vous avez conquis l'Algérie sur les. Arabes. Ne faites pas de sensiblerie avec eux. Vous leur imposez votre conquête, imposez aussi vos mœurs, vos habitudes, vos lois, vos municipalités — et tout le tremblement. Ceux qui ne sont

pas contents, à la porte! ceux qui ne veulent pas de la porte, à la mer — ou au diable!

Les Anglais sont plus pratiques, et leurs frères les Américains aussi : les Peaux-Rouges et les habitants de l’Australie sont supprimés sils ne veulent pas s’habiller en Anglais et en Yankees, mettre des pantalons jaunes et des faux-cols.

Faisons de même en Algérie, — ou bien laissons tranquillement le pays à

Messieurs les Arabes, et revenons chez nous.

Sachons changer rondement d’opinion, là est le salut.

Vous voilà revenus au régime parlementaire. Cette opinion a prévalu de nouveau, Au moins soyez logiques.

À quoi pourrait servir le régime parlementaire, si tout le monde avait une opinion, el une opinion invariable ?

Du moment qu'il est accrédité que personne ne doit changer d’opinion, à quoi cela peut-il servir de parler et jaboter pendant des heures entières pour tâcher de faire accepter aux autres une opinion qui n’est pas la leur, qu’ils n’accepteront pas, et que vous-mêmes les blâmeriez d'accepter ?

Dans ce cas, le régime parlementaire ne serait qu’une grimace et une bêtise, et il vaudrait beaucoup mieux, comme pour l'affaire de l'Algérie, rester chez soi, que de grever le budget d’une foule inutile de verres d’eau sucrée, et d’éloquences vaines.

Le général nous disait cela et bien d’autres choses encore, dont je vous fais grâce, tout en saboulant son partenaire au whist, et bourrant sa belle pipe d’écume, une vieille compagne.

Les jeunes gens le laissaient parler, n’osant faire autrement, — avec la condescendance que méritent les paroles d’une culotte de peau ou d’un vieux ramolli, comme disait lui-même le général. — Les amis à barbe grise l’écoutaient en souriant.

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