SURVEILLEZ VOS LOCUTIONS
Même pour ceux qui n’ont aucune prétention à l'aristocratie, et qui se contentent, ce qui est infiniment plus sage, de faire figure parmi les gens de bonnes manières, de bonne façon et de bonne éducation, pourvus d’un français convenable, les petites nuances sont des plus importantes.
Ainsi celui qui dirait à un monsieur bien élevé : J'ai eu l'honneur de rencontrer hier votre dame et votre demoiselle, — serait immédiatement classé dans le monde des fournisseurs.
Il ne serait pas mieux vu s’il disait : Mon épouse.
— Hier, mon épouse est accouchée d’un jeune homme, — est une expression que j'ai vu employer, mais qui n’est pas admise.
Quand on rencontre M. Z... et son fils, on ne dit pas : J'ai vu M. Z..., il avait son jeune homme avec lui.
Avoir son jeune homme se dit, en termes ultra-familiers, d’un homme qui a bu outre mesure. Les militaires disent en pareil cas : 1{ a son plumet. Les savetiers disent : Il s’est piqué le nez. Les marchands de vin : Jl s’est rincé le goulot. Les mécaniciens : I[ s’est dé-soufré les tubes.
Toutes ces expressions doivent être bannies avec grand soin de la conversation.
On ne dit donc pas Un monsieur et sa dame, une dame et sa demoiselle.
On ne dit pas Votre dame, mais on peut dire Notre dame, à la condition qu’il s’agisse de la sainte Vierge, ou d’une église, et que l'expression Notre- Dame soit accompagnée d’une qualification :
Notre-Dame — de Paris; Notre-Dame de Bon-Secours; Notre-Dame de la Salette.
Dites : — J'ai rencontré ce matin ces dames.
— Madame de X... était avec ses filles et son fils.
Il est poli de dire : Monsieur votre père, Madame votre mère, Monsieur votre fils, Madame votre fille.
Votre tact devra vous guider, afin que vous gardiez la juste mesure.
M. L... avait bien voulu consentir à donner l'hospitalité à un très-beau chien, dont là présénce'et là grosseur étaiént un embarras chez un ami moins bien logé.
L’ami venant visiter M. L... :
— Monsieur L... est-il chez lui? dit-il au concierge.
— Ah! mon Dieu! monsieur, fit le concierge, homme des plus polis, M. L... n’est malheureusement pas là, il vient de sortir avec monsieur votre chien.
Avec votre chien lui avait paru par trop sec. L’intention était évidemment des meilleures, mais le but était dépassé.
Le duc de B... dit parfaitement : Ma femme et mes deux filles.
Mais votre cordonnier croira bien faire et poser sa famille sur un bon pied en disant : Mon épouse et ses deux demoiselles.
Évitez le parler de la cordonnerie.
Ne dites pas non plus, en parlant d’un homme riche : C’est un homme qui a une fortune conséquente.
D'un homme gros, que c’est un homme puissant.
D'un homme bien élevé, que c’est un homme bien éduqué.
D'un homme ivre, que c’est un homme qui s’est saoûle.
D'un homme qui est occupé avec un visiteur, qu'il est en société.
Quand vous dérangez quelqu'un, ne dites pas : Excusez : dites : Pardon, Monsieur, ou : Pardon, Madame.
Quand vous parlez à quelqu'un, n’accompagnez pas chaque mot que vous lui adressez de son nom ou de sa qualification :
— Oui, monsieur le comte.
— Non, monsieur le comte.
— Si, monsieur le comte.
— Certainement, monsieur le comte.
— Oui, Madame Durand; non, Madame Durand; si, Madame Durand, etc.
Madame Durand vous dira : Je sais bien mon nom , et Monsieur le comte trouvera que vous parlez comme un domestique.
Dites simplement : Oui, monsieur ; non, madame.
Si vous parlez à un empereur ou à un roi, parlez à la troisième personne. — Sire, Votre Majesté veut-elle me permettre, etc.
Si vous êtes valet de chambre de bonne maison, parlez de même à la troisième personne : Monsieur veut-il ses bottes?
Évitez avec le soin le plus étudié les expressions plus connues sous le noin de cuirs ou de velours.
J'ai t'été à la campagne, est un cuir.
Comment z'allez-vous? est un velours.
Je suis été au bal, est une locution vicieuse.
J'ai t'été z'au bal, est le cuir écartelé dle velours.
Toutes ces différentes manières de parler sont proscrites, et de nature à vous fermer certaines portes, à moins toutefois que le commerce des cuirs et des velours n’ait été si fructueux pour vous que votre fortune exceptionnelle ne commande impérieusement l’indulgence.
Dans ce cas, vous pouvez parler exactement comme vous voudrez, vous trouverez toujours des gens pour applaudir à l'originalité et à la sympathique bonhomie de votre langage.
Dans toute autre occasion, si vous n’êtes parfaitement sûr de votre français, prenez le sage parti de parler le moins possible; pas du tout serait le moins compromettant,
Si vous glissez une expression pour laquelle il existe quelque doute en votre esprit, argot de jeune homme, ou d'art, ou d'atelier, ou de théâtre, ou de brasserie, qui n'ait pas encore acquis, ses lettres de naturalisation, soulignez la chose d’un petit sourire finement intentionnel, ou d’une phrase à demi corrective et qui sert de véhicule.
— Exemple. — Celle-là il ne faut pas me la faire! comme disait à M. Thiers le prince Napoléon.
Ou bien : — Le baron s’est fourré le doigt dans l'œil jusqu’au coude, suivant la belle expression du citoyen Gambetta à M. Challemel-Lacour.
Mais n’abusez pas; il serait de mauvais goût d’user outre mesure de cette
phraséologie.
L’abus du subjonctif est aussi à éviter. Les gens du Midi se livrent généralement à une intempérance de subjonctif et de parfait défini qui ébranle désagréablement le système nerveux.
Exemple. — Fallait-il que je vous aimasse pour que vous me détestassiez ?
Exemple. — Aussitôt que nous fûmes arrivés, nous allâmes aux Courses, nous réclamâmes et primes nos billets. On nous avait avertis de le faire d'avance, afin que-nous n’éprouvassions pas de retard, que nous ne restassions pas à attendre et que nous ne prissions pas d’impatience.
Cela s'appelle, en parisien, dévider du subjonctif : sachez n’en dévidre qu'avec une stricte économie.
Ne dites pas non plus, si vous êtes du Midi :
— J'étais plié dans mon manteau.
— Démosthènes n'a monté sur le pied.
—- Depuis un an je manque de Marseille.
Dans ce cas-là, l’exagération soutenue de l'accent vous sauvera.
On aurait pour vous quelque chose de l’indulgence dont on dispose en faveur d’un étranger.
Si vous n'avez pas ou peu d’accent, tâchez de parler tout simplement français.
LE BAL DE M. ET M"° GROSSAC
Quand on a réalisé plusieurs petits millions dans les fumiers — Mes moyens me le permettent, ma fille sera généraux de Gascogne, et dans les foins de Normandie, la plus belle. Je lui payerai un titre et un nom ronon peut arriver à fout, et marier comme on veut sa pelite flants. Mon ami Poirier sera vexé, Nucingen furieux, Niniche. le père Gobseck et ses demoiselles riront jaune!
— Moi d'abord je ne suis pas fier. — — Quant à moi, foi de madame Grossac, je n’économise rien; il me Voilà les sabots que portait mon grand- faut des perruques comme à l'ambassade d'Angleterre, et des mollets comme père quand il est arrivé à Paris. — Voilà à la cathédrale !
Ja dernière Jorgnetle que mon père a vendue à l'Ambigu.
LE BAL DE M. ET M: GROSSAC