‹ La comédie de notre temps ... études au crayon et à la plumeChapitre 96 sur 200 · FUMEURS ET PRISEURS · texte numérisé non relu

FUMEURS ET PRISEURS

’1L-fut jamais une invention étrange et bizarre,

c’est à coup sûr celle qui consiste à rouler quelques feuilles d'arbuste, à les allumer et à en aspirer la fumée, et à la rejeter ensuite pour en faire des ronds en l'air;

Qu. hien .à. réduire en poussière ces. mêmes feuilles et à s’introduire gravement celte poussière noire dans le nez!

Notez que cette invention se perd dans la nuit des temps, qu’elle nous vient des sauvages de l'Amérique, qu’elle est sale, fâcheuse, abrutissante, et que pour s’habituer à la tyrannie qu’elle vous impose à la longue, il faut avoir traversé un apprentissage douloureux et rebutant, pendant lequel les maux de cœur se marient aux éternuments épileptiques et aux douloureuses nausées.

Rien n’y fait.

Nicot, le Christophe Colomb du tabac, pour le règne duquel il a découvert l'Europe, est devenu un grand homme rien que pour avoir doté son pays de cette nouvelle forme d’empoisonnement. La nicotine est bel et bien un poison : la chose est parfaitement démontrée.

Et cela n'empêche pas les démonstrateurs de priser énergiquement, et

leurs aides de griller une cigarette, et même plusieurs, pendant l'intervalle des lecons.

La persécution dont on a poursuivi les fumeurs est sans doute pour quelque chose dans leur persistance à fumer.

Ce qui semblerait établir ce point, c’est que cette persécution a manqué aux priseurs, et que les priseurs s’en vont.

Le premier devoir du petit collégien, que sa mère gourmande de son mieux lorsqu’elle s'aperçoit des sentiments ambitieux qui le poussent du côté de la nicotine, c’est de rouler des feuilles de marronnier et détourner des

baguettes aux habits, qu’il va fumer avec délices dans les endroits les plus retirés, bravant pour cela les tendres remontrances, les maux de cœur et les pensums.

Une classe de pipe ou de cigare, de cigarelte ou de tabatière, pendant laquelle on imposerait aux jeunes élèves le travail de fumer ou de priser, en commençant par losier et l’anis, pour arriver au caporal, ferait bien mieux l'affaire, pour en dégoûter les populations, que la petite persécution dont on entoure les débuts du fumeur en bas âge. — C’est toujours l’histoire

de la fameuse pomme du paradis terrestre. La fumée défendue possède des qualités que serait loin d’avoir la fumée permise. Les collégiens crieraient à la tyrannie et déserteraient la classe.

Mais, il faut le dire, cela ne ferait pas l'affaire du budget. Après avoir traversé les douloureuses épreuves des débuts, le fumeur devient à jamais un contribuable, qui fournit d’une facon bénévole la plus grosse somme de contribution qui enrichisse le Trésor.

Depuis les gens qui dépensent vingt centimes de caporal par jour pour bourrer leur pipe de terre, jusqu’à ceux qui dépensent vingt francs dans leur journée en régalias ou panatellas, il existe une chaine non interrompue de fidèles au tabac qui font brüler sans relâche l’encens du sacrifice devant les autels du vénéré Nicot.

Quinze millions de fumeurs, à vingt centimes par’ jour l’un dans l’autre, produisent, à soixante-treize francs par an chacun, la somme de un milliard quatre-vingt-quinze millions qui s'élèvent vers le ciel en colonnes tourbillonnantes, pour célébrer la bêtise humaine.

Plus d’un milliard chaque année qui s’en va en fumée !

Il est vrai que sur cette somme l'État en conserve, sous forme de papier ou d’écus, un bon tiers bien trébuchant,

C’est là son excuse.

Le jour où l’on cesserait de fumer, le budget ne serait plus en équilibre.

Depuis le collégien qui commence ses études de cigarette, jusqu’au vieux général qui fume sa vieille pipe d’écume, il existe une fantasmagorie de fumeurs dont laspect et la physionomie présentent les caractères les plus variés.

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