‹ La comédie de notre temps ... études au crayon et à la plumeChapitre 98 sur 200 · LES · texte numérisé non relu

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Les priseurs, nous l'avons dit, disparaissent ; quelques vieux magistrats ont encore des tabatières d’or sur lesquelles brille un portrait qu’ils considèrent d’un œil attendri.

Ils y puisent de temps en temps de quoi résister au sommeil, fruit naturel des plaidoiries qu’ils sont bien forcés d’entendre.

Ils prisent parce qu’ils n’osent pas fumer en séance, sans cela ils fumeraient.

"HABILLEMENT et le costume sont les formes extérieures de la civilité, la manière de se produire, soit à l’intérieur, soit au dehors; la facon de manœuvrer ce costume, suivant les règles adoptées par la bonne compa-

gnie, rentre dans les prescriptions de

la politesse.

La première de toutes les civilités, la première de toutes les politesses, est celle qui part de la famille,

Cette politesse, qui prend sa source dans les sentiments naturels et dans la

reconnaissance du cœur, est indispensable, non-seulement pour le bonheur de la vie d'intérieur, mais encore pour la prospérité de la vie du dehors.

Le père et la mère, chefs de famille, doivent en donner lexemple et en imposer les préceptes.

Un pays civilisé, n’étant autre chose qu’une agglomération d’une certaine

uantité de familles, est intéressé puissamment à ce que la civilité et la poli- ) P |

tesse soient pratiquées le plus étroitement possible, et imposées dès la plus

tendre enfance au sein de toutes les familles qui le composent.

La civilité et la politesse n’étant, à tout considérer, qu'une sorte de discipline imposée au sans-gêne, à l’égoïsme particulier à Phomme, et à ses appélits naturels, il en résulte que l'habitude de la civilité et de la politesse, l'habitude de la discipline et de l’obéissance, étant prises dès enfance, elles suivent l’enfant devenu homme dans le développement de la vie civile, de la vie militaire, et dans toutes les obligations qu’impose à Pindividu Pétat de société et de réunion.

La famille est la patrie en petit, ou plutôt la patrie est l’image agrandie de la famille.

Une famille dont les membres sont sans cohésion ct ne se sentent pas rat-

tachés les uns aux autres par les liens de la tradition et de la solidarité, est une famille perdue. Une patrie qui se compose d’une série de ces familles sans conviction, saus union et sans règle, est une patrie qui se désagrége.

Un pays dans lequel la civilité et la politesse décroissent, où les règles de déférence et de respect, d’obéissance et de soumission diminuent, est un pays qui voit décroitre en même temps sa sécurité et sa moralité au dedans, par suite, sa puissance et son rayonnement d'action au dehors.

. Le pays dans lequel les parents sont traités sans affection, sans respect, ou délaissés par leurs enfants, celui dans lequel les frères et sœurs se haïssent et se font la guerre sur un lambeau de terre ou sur un sac d’écus, est un pays dans lequel la première solidarité fait défaut, et que toutes les autres abandonnent.

Il est certaines gens qui n’ont pas plus de patrie qu’ils n’ont de famille, et qui se soucient autant de l’une que de lPautre.

ET VISAGES

COSTUMES

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— Ma patrie, disait Robert Macaire à son camarade Bertrand, en regardant mélancoliquement sa chaussure, ma patrie, c’est la semelle de mes bottes ; bientôt, hélas ! je n’aurai plus de patrie! —

Ceux qui secouent en ce moment l’arbre de la société pour essayer de le déraciner, ont commencé par nier la famille, ils devaient naturellement continuer par nier la patrie. Robert Macaire était un radical et un socialiste convaincu, mais trop en avant sur son époque.

On se souvient de cette observation, faite, d’après nature, sur les procédés d'éducation employés dans certains milieux :

— Ma fille, tu as tort de laisser ta petite te parler de cette facon-là.

— Dis-y : Grand’mère, tu nous embêtes !

Et cette autre, dans le monde moins poli, mais cependant plus civil encore, des porteuses de la halle :

— T'es ma fille, et tu parles comme ça! moi qui ai portée neuf mois dans w’s entrailles |

— Eh bien! fichez-vous dans ma hotte, je vous r’porterai un an, vous me

. rdevrez trois mois |

C'était au sortir du collége, nous étions deux amis, deux copins, et notre bonne étoile, sous la forme d’un écrivain de mérite, nous avait conduits au café-divan de l'Opéra, où se réunissaient alors tous ceux que la gloire et la réputation artistique signalaient à l’admiration publique.

Il y en avait un entre autres que nous dlévorions des yeux, car son nom étincelait pour nous dans une véritable auréole.

Il était là, dans ce divan, comme un minisiire dans son salon, recevant avec sérénité tous les hommages, discutant, pérorant, tantôt avec feu, tantôt avec bonhomie, exécutant ou bénissant tour à tour.

Un grand artiste venait d’entrer et de lui serrer la main.

Près d'eux, à une table de marbre, se temait un vieillard de soixante-dix à soixante-quinze ans à peu après. Je le vois emcore : un visage respectable, le front chauve ; ses cheveux d’un blanc argenité floconnaient autour d’une tête pensive ; il jouait aux dominos, et semblait abimé dans de profondes méditations.

L’illustre auteur lui mit la main sur l'épaule.

Et le désignant à son interlocuteur :

— Voilà! cette vieille... racaille-là, c’est mon père !

L'assemblée se mit à rire à la ronde; je crois même que le vieux père sourit en posant un double six.

Quant à nous, jamais nous n'avons pu lire depuis une ligne de lauteur en renom, sans voir repasser falalement dans notre souvenir cette scène et ce mot, qui nous avaient froissé comme une déception profonde et comme une douleur.

Depuis une quarantaine d'années, on s’est beaucoup égayé de la croix de ma mère et du sabre de mon père ; on a trouvé burlesque la religion du souvenir et le respect de la tradition.

Tout, cela divertit considérablement les gens, jusqu'au. moment où leurs fils, qui ont grandi, leur tapent sans façon sur le ventre, les appellent vieux crélins, ramollis et routiniers lorsqu'il s’agit de politique, d’art ou de toute autre chose, finissent par les faire diner à la cuisine ou les envoient coucher à l’hospice.

Ceux-là ne sont pas les pires.

Qui n’a vu cette image de l’ancienne Morale en action, représentant un

EN FAMILLE. 24 br

fils trainant par les cheveux son père dans les escaliers? — Arrête, malheureux | dit le vieillard, je n’ai traîné mon père que jusque-là !.…

Depuis le temps où cette lecon de juste réciprocité fut écrite, on a renoncé, il est vrai, presque généralement, à trainer son père par les cheveux et dans les escaliers ; un certain nombre se contentent de trainer leur père devant les tribunaux, lorsque les questions d'intérêt demandent une réponse, et de le faire traîner dans la boue par un-de ces avocats, — dont c’est le métier.

Ce n’est, à tout prendre, qu’un changement de forme.

Honorer son père et sa mère, leur témoigner en toutes circonstances le respect, la déférence et Paffection, c’est le vieux jeu, disent les néosocialistes.

« Qu'est-ce que nous chantent donc les cléricaux : « Les parents sont les « représentants de Dieu sur la erre. » Comme s’il y avait un Dieu! Qu'est-ce « que C’est que ça, un Dieu?

« On sait bien que ça n'existe pas. Si ca existe, Dieu c’est le mal ! Il n’en « faut plus.

« Et un père, à cause de cette idée-là, prétendrait nous imposer son gou- « vernement ? un gouvernement de droit divin! Alors. allons donc!

« L'accident qui fait qu'un monsieur est votre père, et que vous êtes son

fils, vous condamne donc à tout jamais à être une sorte d’esclave d’un

bonhomme contrariant, grinchu, arriéré ?

« Quand on pense que la loi, cette vieille encroûtée, qui, malgré les glo-

rieux principes, n’a point cependant secoué complétement les chaînes du

« passé, vous condamne encore à ce servage monstrueux jusqu’à vingt et un

aus, et vous contraint jusqu'à vingt-cinq à rester sous une sorte de dépen- « dance humiliante et fâcheuse !

« Tout cela est contraire à la liberté.

« Espérons que l'instruction obligatoire et laïque nous permettra graduel- « lement de soustraire le citoyen à cette tyrannie qui persiste à peser sur la « jeunesse, et de secouer le joug honteux que les pères fabricants de lois « n'ont pas craint d'imposer à leurs enfants. »

Ainsi parlent les produits de certaines nouvelles couches sociales.

Et cependant il est bien difficile d'arriver à faire nommer les pères par le suffrage universel.

Il y a là un embarras de premier ordre, que nous ne craignons pas de signaler ; et l'instruction obligatoire et laïque n’est-elle pas encore une autre atteinte au dogme de la liberté? Eh bien! dussions-nous passer pour réac-

tionnaire, nous déclarons préférer le vieux jeu.

Quelques pères fantaisistes prétendent, d'autre part, qu'il faut gouverner par persuasion et non autrement.

— Un fils, doit être un ami, disent-ils.

Ils en concluent qu’il est indispensable de mener leurs fils avec eux, dès l’âge le plus tendre, au Tapis-Vert, au Moulin-Rouge, à Mabille, chez la baronne de Saint-Phar, ou chez mademoiselle Pichenette et mademoiselle Trop-de-Fraîcheur. Nous pensons que c’est là une exagération d’un autre genre.

A la longue, le respect pourrait bien en subir quelque atteinte , et la considération paternelle perdre quelque chose de son prestige.

Le vieux jeu nous paraît encore le meilleur.

Ce vieux jeu, d’ailleurs, est celui qui reste en vigueur dans tous les milieux où la vie est nette et calme, et où l’on fait passer l'examen du devoir avant celui des droits.

Les enfants élevés dans l'habitude du respect, de la déférence, de l’obéissance envers leurs grands parents, de la politesse affectueuse avec leurs

proches, portent au dehors ces habitudes qu'ils doivent retrouver parmi ceux

élevés-de la même: façon’ dans leur’ famille. C’est: de cet échange ‘réciproque que sont nées les règles usuelles de la civilité, — où la liberté de l’un est limitée par la liberté de l'autre, où la liberté d’être agréable à soi-même est circonscrite par la préoccupation de ne pas être désagréable ou nuisible à autrui.

Le vieux jeu règne donc encore de nos jours, en attendant qu’il soit rem-

placé par un autre.

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