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AUX ACADÉMICIENS

Si VOUS ne choisissez MoncrifTe, Clermont vous montrera la griffe, Mais quand Moncrif sera reçu, ApoUon montrera le...

Moncrif fut élu le 27 décembre 1733. Tout n'était pas complaisance dans son caractère, mais sa droiture lui servait autant que sa souplesse. Il avait averti la duchesse douairière, mère de Clermont, pour qu'elle empêchât son fils de se faire nommer généralissime en Allemagne et de se ruiner en frais de représentation. Le prince abbé eut vent de ce qu'il regardait comme une trahison, et le congédia. Sa disgrâce tourna au mieux, car il devint lecteur chez la reine et l'homme indispensable, le Malézieu des petits appartements.

Voltaire lui écrivait en 1732 : « Il faut se lever de bon matin pour voir les Princes et messieurs leurs confidents. 11 n'y a pas moyen, mon cher Moncrif, que quelqu'un qui arrive à midi trouve un chat à l'hôtel de Clermont. Je venais vous faire une proposition hardie, c'était de m'aidera travailler auprès de Son Altesse pour obtenir de lui qu'il honorât nos dîners des dimanches de sa présence. Madame de Fontaine- Martel disait à ce propos.

Puisse-t-il sans cérémonie.

Au saint jour de l'Epiphanie,

Dîner avec les arts dont lui seul est Tappui.

Ah ! s'il venait dans cet asile.

Nous ferions plus de cas d'un prince tel que lui.

Que des trois rois de l'Evangile...

Les soupers littéraires de madame de Fontaine-Martel ne

toutes les fêtes de Chantilly *. La révolution détruisit sa position ; bien qu'il n'eût rien amassé, il n'importuna personne, et, dans les heures critiques, il ven-

furent pas moins courus que ceux de madame de Graffîgny et de madame GeolTrin. Voltaire les célébrait avec enthousiasme

Vous aurez au lieu de Vigiles,

Des soupers longs, gais et tranquilles ;

Des vers aimables et faciles

Au lieu des fatras inutiles

De Quénel et de Le Tourneur ;

Voltaire, au lieu d'un direcleur ;

Et, pour mieux chasser toute angoisse,

Au curé préférant Caiiipra,

Vous avez loge à l'Opéra

Au lieu de banc à la paroisse, n

l.Gh. Brifaut (Passe-temps d'un reclus) raconte très agréablement de quelle manière Laujon entra à l'Académie; le récit est un peu long, mais il a bien de la grâce et fait honneur à Laujon non moins qu'à Brifaut et Delille. « Cinna^ Cinna, estce une bonne tragédie, me demandait la princesse T. .., noble Sarmate, sortant d'une représentation du vieux chef-d'œuvre.

— Mais, lui répondis-je, la pièce a cette réputation depuis cent cinquante ans; il serait diffîcile de la lui ôter, à cause de la prescription. Cependant si vous voulez qu'elle soit mauvaise! — Mauvaise ou non, elle m'a ennuyée à tel point que j'en bâille encore. — C'est un grand tort de l'auteur. J'en suis fâché pour lui. Que voulez- vous ? On n'a pas toujours la main heureuse; s'il revenait au monde, il ferait sans doute mieux, ce bon Corneille.— Je n'en sais rien. Quoi qu'il en soit, c'est fini. Votre Corneille et moi nous n'aurons plus de rapports ensemble.

— Quelques jours après, je la vis enchantée, ravie, enthousiasmée d'HéracliuSj qu'elle était allée voir malgré son parti pris. « Ah ! voilà une pièce, s'écriait-elle. A la bonne heure ! C'est ainsi qu'il faut les accommoder. On n'a pas le temps d'y respirer, vraiment. J'en ai les nerfs dans un état d'agacement, moi qui ne sens jamais mes nerfs. De huit jours je ne m'en remettrai. Quel plaisir! Vive Corneille !» — Le lendemain, dinant chez M. Sage, je rendis compte de ces deux dialogues devant un vieillard aimable et gai qui avait voué un culte à

126 LA COMI^DIE DE SOCIIÎTI^

dait ses livres qu'il rachetait parfois plus cher qu'il ne les avait cédés. Sa femme lui reprochait de chanter encore des chansons : il les composait en cheminant, et les rues devenaient ainsi pour lui les sentiers du Parnasse. En 1807, Laujon fut élu membre de Tlnstilut à la place de Portalis : présenté à Tempereur, il perdit la mémoire et ne sut pas même décliner son nom ; on peut croire que Napoléon ne lui sut pas mauvais gré de cette émotion ; les grands croient volontiers à Téloquencede la timidité qui leur semble le frappant témoignage de leur prestige, de la véné-

Corneille. C'était le chansonnier Laujon... Lui et tous les convives rirent de bon cœur des goûts et des dégoûts de la grande dame, ce qui donna occasion de passer en revue les tragédies du grand homme. Quand on en vint à Rodogune, le joyeux faiseur de flonflons nous intéressa vivement par le récit d'une anecdote inconnue, et qui mérite place dans TÎiistoire du théâtre français. « J'avais dans ma bibliothèque, nous dit-il, un curieux roman écrit en latin, au moyen âge, par un moine qui ne manquait pas de talent, comme vous allez voir. Sa fable, très intéressante et très fortement conduite, sauf d'assez nombreuses invraisemblances, offrait des rapports si remar* quables avec le sujet de Rodogune^ qu'il était diffîcile de ne pas croire que Corneille avait eu connaissance de l'ouvrage. Les incidents de la grande scène du poison, le dialogue même, tout dénonçait le plagiat, chose permise quand elle est avouée, sinon, non. Je ne sais, ajoute Laujon, comment M. de Voltaire apprit que j'étais possesseur de ce trésor littéraire. Or vous jugez bien qu'il ne perdit point de temps, lui, commentateur de Corneille, pour m*en faire demander communication, promettant de le garder très précieusement et de me le renvoyer au plus tôt. Comme je me défiais de l'usage auquel il destinait l'œuvre en question, je refusai net. Instances, prières^ cajoleries, louanges, tout échoua devant mon inébranlable résolution. Il eut beau recourir aux mille ruses de son esprit

ration qu'ils inspirent. Il n'en allait pas de même avec un autre académicien qui, interrogé par un autre césar si Brifaut avait du talent, répliqua hardiment : c Sire, nous avons tous du talent. »

Voici un autre divertisseur du xviu® siècle, le Corneille de la parade^ Collé *, nature morale moins

charmant, m'offrant de plus tout l'argent que je voudrais, tout le crédit dont il disposait. Plus il redoublait ses instances, plus mes soupçons augmentaient. Je tins ferme, mais je n'en restai pas là: pour que le précieux ouvrage tant convoité ne donnât pas lieu à quelque scandale dramatique après ma mort, pour qu'il ne fût pas commis, par défaut de précaution de ma part, aucun crime de lèse-majesté cornélienne, je le brûlai. » — Ce bon petit homme, nous lui battîmes des mains, nous le remerciâmes à frais communs de Tà-propos de son autodafé ; entre autres notre aimable abbé Delille qui embellissait cette table de sa présence. Peu aprës,-celui-ci sut prouver très efficacement à Laujon Pestime qu'il lui avait conservée pour son honorable procédé. — Une place vaquait à l'Académie française. Notre Laujon s'avisa de la lorgner avec envie. Il se mit sur les rangs, armé de son mince recueil de couplets. Son ambitieuse candidature allait être repoussée par rimmense majorité des dieux de l'Olympe littéraire. Le chêne prit la défense du roseau. — « Eh ! Messieurs, dit Virgile second, nous savons tous où il va; laissons-le passer par l'Institut. (Laujon avait quatre-vingt-trois ans.) Ce mot heureux nt tomber la couronne sur le front de l'octogénaire. »

1. Journal et Mémoires de Charles Collé, 3 volumes in-S". Firmin-Didot, 4868. — Correspondance inédite de Collé, 1 vo-

aimable (ses coups de boutoir secrets envers ses bienfaiteurs donnent meilleure opinion de son esprit que de son cœur), talent fort supérieur à Laujon, et, s'il était permis de hasarder une telle comparaison pour des écrivains de second ordre, il y a entre eux toute la distance de l'original à la copie, de la gravure en relief à la gravure en creux. Encore n'aije entendu blâmer que son attitude à Tégard de certains personnages qu'il flagornait par devant, décriait par derrière, estimant sans doute que leurs grâces trop chèrement payées n'étaient que des restitutions du hasard à Tintelligence, et raisonnant à la façon de Duclos qui prétendait que les puissants craignent les gens de lettres comme les voleurs craignent les réverbères. Un disciple de Gall eût vainement cherché sur son crâne la bosse du respect, mais la causticité railleuse et lagaîté, le sens pratique et de solides vertus bourgeoises devaient marquer ce cerveau de leur forte empreinte.

Gaîté sincère et débordante, qui sort du plus profond de l'être, que Collé inspire et qu'il éprouve,

lume in-8«, Pion. — Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis^ t. VII.

— Trois articles de mademoiselle de Meulan dans le Publia ciste de Tan XIV. — Recueil complet des chansons de CoUé, Paris, 1807. — Théâtre de société, 3 volumes. — Vie de Piron, par Rigoley de Juvigny. — Lenient, la Comédie en France au xviii* siècle, t. II. — Parades inédiles de Collé, in-I2, 1864,

— Théâtre des boulevards, 3 volumes. — Barrière, la Cour et la Ville, Voir, dans le tome I"du journal historique de Collé, la liste complète de ses ouvrages.

LE THÉÂTRE DES PlUNCES 129

gaîté d'action, de parole et d'écriture, qui va d'un pôle à l'autre, du sourire des délicats à la licence, à la charge populaire *. Un jour qu'il cheminait dans la rue avec un de ses amis, ils voient arriver deux aveugles qui marchaient ensemble, se conduisant l'un l'autre. L'idée peu charitable de se réjouir à leurs dépens surgit dans la tète de Collé, et nos bons drilles l'exécutent sans désemparer. Tous deux, en véritables disciples de la gaie science, tenaient à la main un bouquet de roses ; le premier attache le sien au bout de sa canne, le second plonge la sienne dans certaine substance qu'ils rencontrent à point nommé. Leur plan bien tiré, les voilà qui commencent à marcher à reculons, bien doucement, tenant à deux mains leurs cannes qu'ils portent le plus près possible du nez des deux aveugles. — t Voilà une bien mauvaise odeur, remarque aussitôt un aveugle. — Comment I s'étonne l'autre, c'est l'odeur de la rose. Eh I mais, quoi donc ? Effectivement, je commence à m'apercevoir que cela pue beaucoup. > Les deux mystificateurs avaient changé de canne, et les deux mystifiés de sensation. € Tu as raison, opinait le premier, je crois qu'il y a aussi de la rose. — Non, plus à présent, » reprenait l'autre. Nouveau changement de cannes,

1. « Je le vois encore d'ici, ce bon Collé, avec son grand nez et sa petite perruque, sa mine étonnée, son air grave et son imperturbable et sérieuse gaité, se divertissant de tout et ne riant de rien. » (pauline de meulan.) y

nouvelies exclamations, et les possesseurs de ces odorats désorientés auraient fini par se prendre aux cheveux si les deux amis n'avaient laissé ces pauvres gens tranquilles en leur octroyant une large aumône. Collé avait, avec Piron, Monticourt, Grébillon fils et Gallet, fondé le premier dîner du Caveau *. Un de leurs statuts ordonnait que chaque convive fût tour à tour l'objet d'une épigramme ; la jugeait-on bonne, le patient buvait un verre d'eau à la santé de son oenseur ; si mauvaise, Tauteur lui-même devait l'avaler. Sentence pénible assurément pour des gaillards accoutumés à mépriser le vin des grenouilles et à humer la purée septembrale ; il fallait entendre Panard, le père du vaudeville moral, se lamenter plus tard qu'on eût enterré Gallet, son inséparable, au Temple, sous une gouttière, lui qui depuis l'âge de raison n'avait pas bu un verre d'eau. Un soir donc qu'ils avaient copieusement fêté Bacchus, Collé et Gallet

1. Une épigramme de Crébillon tils contribua à dissoudre cette société. Duclos ayant demandé à Grébillon père quel était le meilleur de ses ouvrages : « La question est embarrassante, répondit-il, mais (montrant son fils) voici le plus mauvais. — Pas tant d'orgueil, s'il vous plaît, monsieur, riposte celui-ci, attendez qu'il soit prouvé que tous ces ouvrages soient de vous. » (La calomnie les attribuait à un chartreux.) La compagnie ordonna le verre d'eau pour tous les deux; Grébillon fils but le sien, mais son père, outré de l'allusion, sortit et ne revint plus. Parmi les autres sociétés joyeuses qui, au xviii* siècle, propagèrent la chanson, il faut mentionner encore les dîners du fermier général Pelletier, le second dîner du Caveau, les Dîners du chirurgien Louis^ les Mercredis ou gobe-mouches et les Dîners du Vaudeville.

offrirent à Piron de le ramener à son logis; il refuse, ils insistent, lui représentent que les rues ne sont pas sûres, que son bel habit de velours pourrait tenter les voleurs. « Ah ! s'écrie Piron, c'était mon habit que vous vouliez reconduire 1 Que ne le disiez-vous plus tôt. Tenez, le voilà! » Et de gagner le large, tandis que ses compagnons se pâment. Quelques instants après, le guet le ramène, les prend pour des voleurs, et comme Piron se garde bien de détromper les archers, le sergent leur fait mettre les menottes, jurant qu'ils seront pendus, s'il ne leur arrive pis. Piron change alors de ton, essaie vainement de dissuader l'escouade, on arrive chez le commissaire, le clerc qui le remplace fait à son tour la sourde oreille, annonce qu'il va dresser procès- verbal. « Dépêchez-vous donc ; je vous aiderai à le mettre en vers si vous voulez ? — Pas tant de verbiage ! Votre nom ? Que faites-vous ? — Des vers. — Vous vous moquez encore de moi 1 Et vous ! — Des chansons, répond Gallet, je suis chansonnier et épicier en gros. » Collé à son tour : t Ma profession est de ne rien faire, dont ma famille enrage ; mais lorsque les couplets de ce monsieur sont bons, je les chante, et aussitôt il entonne ce refrain :

Avoir dans sa cave profonde Vins excellents en quantité, Faire Tamour, boire à la ronde, Est la seule félicité.

Montrant ensuite Piron : « Et quand monsieur fait de bons vers, je les déclame. » Et soudain il déclame :

J'ai tout dit, tout, seigneur, cela doit vous suffire ; Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire.

En même temps, Collé s'avance en héros vers la garde qui rit à gorge déployée. Ahuri, suffoqué de colère, le clerc seul ne comprend point, et court éveiller le commissaire. Celui-ci descend enfin et recommence l'interrogatoire. «Votre état?demandet-il à Piron. — Poète. » Et Piron lui reproche de ne pas le connaître, lui l'auteur des Fils ingrats et de Callisthène, « Que parlez- vous de pièces de théâtre ? s'exclame le commissaire ; savez-vous que Lafosse est mon frère et qu'il en a fait d'excellentes? » Plus sagace que son clerc, il eût bien vite démêlé l'imbroglio et invita les trois compères à venir le samedi suivant dîner et manger des huîtres, « Oh ! mes amis, dit Piron, rien ne manque à ma gloire ; j'ai fait rire le guet. » Le lieutenant de police ayant eu vent de la plaisanterie, fit venir Piron qui l'amusa infiniment.

De semblables historiettes portent l'estampille d'un caractère. Collé adore Boccace, Rabelais, Molière, Clément Marot, les contes de La Fontaine, les chansons d'Haguenier ; tout, dans le creuset de son intelligence, se fond en parades, chansons, facéties, et. Corneille excepté, il ne verra dans la plus belle tragédie qu'un sujet de plaisanterie. D'ailleurs, il ne

sent point le prix des beaux vers et ne fait guère plus de cas d*un poète que d'un homme qui soufflerait dextrement des pois dans une sarbacane. Il parodie Alzire, il parodiera la scène d'Athalie et de Joas *, il aurait parodié la création, le jugement dernier, et comme la cour et la ville se délectaient de ses grivoiseries, il allait toujours son train *. Il y a des gens auxquels une fleurette révèle le royaume de l'idéal ; il en est d'autres qui après avoir fait le tour du monde, n'ont distingué qu'un singe et retenu que sa grimace. Malgré deux tentatives honorables dans le domaine de la comédie sérieuse et de la comédie historique,

1. Transformé en sacristain et interrogé sur ses passetemps, Joas répond :

Je sors la messe aussi dans les belles églises,

Et j'en chasse les chiens quand ils font des sottises.

2. Haguenier, secrétaire des commandements du régent passait pour le meilleur chansonnier de son temps ; il avait composé le couplet suivant pour les petits soupers du prince :

Dormir est un temps perdu :

Bien fou qui s'y livre.

Prends, sommeil, ce qui t'est dû, Mais attends que je sois ivre !

Saisis-moi dans ce moment.

Fais-moi dormir promptement ; Je suis pressé de vivre.

Le régent le remercia : « C'est mon caractère que tu as voulu peindre et je le trouve fort ressemblant; j'ai même donné ces vers comme de moi hier à souper et je crois que tu en seras fort aise. — Point du tout, monseii^neur, puisque je m'en suis fait honneur vis-à-vis de mes amis. » La dispute

134 LA COMÉDIE DE bOClÉTÉ

Collé se considéra toujours comme un soldat de fortune dans les lettres, et très modestement il refusa une candidature à l'Académie française que lui offraient en 1763, après le grand succès de la Partie de chasse d'Henri IV, Duclos et le duc de Nivernois. Ce Gaulois de vieille roche ne songeait pas tout d'abord à être auteur ; seul l'attrait du plaisir enfante ces parades^ ces chansons, cetle tragédie burlesque de Cocatrix et autres breloques, qui rappellent les Fatrasies de Rutebeuf, les Coq-à-Vàne de Marot, et jaillissent de son imagination, en dépit des solennels arrêts de Ronsard, Malherbe et Boileau. Un de ses amphigouris eut l'honneur de mettre en défaut la sagacité de Fontenelle.

Qu'il est beau de se défendre Quand le cœur ne s'est pas rendu !

Mais qu'il est beau de se rendre 1 Quand le bonheur est suspendu !

s^échaufTe, le régent menace Haguenier de lui retirer sa place. « Monseigneur, je ne sortirai jamais de chez Votre Altesse par une plus belle porte. » Le prince, outré, le congédia, avec défense de se dire Tauteur de la chanson, et ilaguenier se vengea par ce couplet :

Son Altesse me congédie

Après l'avoir vingt ans servie ;

Ce trait nous fait très peu d'honneur,

Nous devions tous deux nous connaître,

S'il perd un foutu serviteur,

Ma foi, je perds un foutu maître.

Voltaire, plus difficile à satisfaire que d'autres juges, prétendit que les vers d'Haguenier étaient des chansons à boire. . . de Veau,

Par un discours sans suite et tendre, Egarez ce cœur éperdu ; Souvent par un malentendu L'amant adroit se fait entendre.

« Eh ! grosse bête, sourit madame de Tencin, ne vois-tu pas que ce couplet n*est que du galimatias ? — Il ressemble si fort à tous les vers que j'entends lire et chanter ici, reprit le bel esprit, qu'il n'est pas surprenant que je me sois mépris. »

Encouragé par Grébillon fils et ses amis, Collé prit son essor et s'éleva rapidement jusqu'au genre où il devait exceller : la petite comédie satirique et réaliste. Lisez la Vérité dans le vin, la Tête à perruque, le Galant escroc * : dans cette peinture trop crue, poussée jusqu'à la caricature, des mœurs qu'il devait le mieux connaître, celles des gens de robe, abbés, jeunes seigneurs, libertins, dans ces scènes où la folle verve et la malice du dialogue accentuent encore la hardiesse des confessions, on retrouve un trait

1. Dans le Galant escu^oc^ le comte emprunte au mari deux cents louis pour avoir sa femme qui a mis celle condition, puis il s'amuse à lui vanter ses charmes secrets, fait rendre par celle-ci les deux cents louis et chante cette définition de Tamour tel qu'on le comprenait dans un certain monde : ^

Se prendre et se quiUer sans cesse, X

S'arranger par désœuvrement, \

Enfin pour faire quelque chose,

Changer tous les liuil jours d'amant ;

Avant ce temps souvent Atre infidèle ;

N'est-ce pas dans le monde de ce jour

Ce qui s'appelle de l'amour ?

136 I.A COMKDIR DE SOCIÉTÉ

commun k toutes ses œuvres, Tabsence complète du sens moral en littérature, ce goût de la gravelure qui persista chez lui au point qu'il ne peut s'empêcher de parsemer de grivoiseries les conseils pratiques que, vieillard, il adressait à un jeune parent quasiment adopté par lui. Voilà la tare indélébile, le péché originel dont il ne saurait se purger. Henri Heine, parlant d'un peintre belge, regrette que ses plus nobles tentatives vers l'idéal demeurent presque toujours gâtées par quelque grossièreté imprévue, et il lui semble que l'artiste, ens'envolant au ciel, traîne attaché à ses jambes un quintal de fromage de Hollande. Sans aucune vergogne. Collé intitulera le recueil de ses pièces : Théâtre de société. Quelle société ? dira-t-on. Hélas lia meilleure, celle du duc d'Orléans, du comte de Glermonl, et les femmes elles-mêmes assistaient quelquefois à ses spectacles de parade. Qu'il accommode sa prose au goût du public, j'y consens ; mais, pour Dieu, qu'on ne l'appelle plus, en manière d'excuse, un cynique mitigé ! Qui donc, à ce compte-là, serait un cynique sans épithète ?

Dans la Tête à perruque^ nous voyons deux femmes de robe, la baillive, l'élue prendre des libertés honnêtes^ mais gaillardes, avec un vicomte et un chevalier invités par elles à souper (les libertés honnêtes de Collé ressemblent fort B,\x\honnestes grandes dames de Brantôme). Pour mieux se divertir, les quatre amoureux ont placé sur un fauteuil latête et la

robe du bailli; mais ledit bailli, qu'on croyait absent revient à la sourdine, se cache dans sa robe et avec une patience de chat, il écoute sans sourciller les lazzis dont on l'accable. Par exemple, la baillive régale l'auditoire de ce couplet :

Jean, c'est comme on nomme mon homme.

Est un Jean... écoute s'il pleut^

Son père le fît gen... tilhomme,

La nature Jean... qui ne peut.

Sa valeur... un Jean qu'on assomme.

Un Jean de Nivelle, un vrai Jean ;

Moi, cher amant, vous savez comme

Avec vous, encore hier, j'en

J'en fis un Jean,

J'en fis un Jean.

Et le vicomte de répondre sur le même air :

Nos dieux dans le bel âge Sont l'amour et les ris.

Mais le seul cocuage Est le dieu des maris.

La baillive s'adressant à la perruque : « A ta santé, cocu ! » Le bailli passant la tête par la fente de la robe : « Je te remercie, coquine ! » Tous s'enfuient, et la pièce finit sur cette belle moralité. D'après cette comédie de Collé, on jugera aisément du ton de ses parades. D'ailleurs, il imite à miracle le cailletage insipide de ces femmes qui, voulant attraper les belles manières, se font un jargon et un diable de

138 I.A COMKDIE DK SOCIÉTÉ

Style tout cousu d'exagérations, d'hyperboles et de superlatifs : plus d'une foisles précieuses ridicules de son' temps l'ont heureusement inspiré.

La Vérité dans le vin, son chef-d'œuvre, contient quelques scènes fort joliment filées, celle par exemple où, mécontent de voir sa femme rompre avec l'abbé, le président lui reproche de le brouiller sans cesse avec ses amis : depuis deux ans, onze ou douze ont ainsi défilé, qui ne remettent plus le pied chez lui et n'ont pas même l'air de le reconnaître quand ils le rencontrent. Madame la présidente, déjà arrangée avec un autre, essaie-t-elle de le dégoûter de l'abbé en lui parlant de ses entreprises galantes, rien ne peut ébranler sa confiance, et lorsque, au milieu des effusions de l'ivresse, l'abbé s'accuse en pleurant de l'avoir trahi, ce parangon des maris s'indigne et le chasse comme un vil calomniateur. C'est par cette comédie que Collé entra dans la familiarité du duc d'Orléans. Le prince lui avait fait exprimer le désir qu'il la lût : mais il ne se souciait plus autant de s'enducailler ; ayant éprouvé des mortifications d'amour-propre, il se repentait de s'être jadis commis^ lui, naïf plébéien, dupe de sa naïveté , avec quelques jeunes seigneurs, fous et ingrats patriciens ; l'un d'eux, le confondant avec Gallet, ne l'avait-il pas traité d'usurier. 11 s'était promis, leur avait déclaré qu'il ne voyagerait plus avec des gens de condition, et se tint parole du mieux qu'il put, en refusant les sou-

pers qu'ils ne cessaient de lui proposer. Le voilà donc qui rumine un prétexte adroit pour ne pas lire sa pièce, et celui qu'il imagina éclaire assez bien cet esprit positif, ennemi des vaines spéculations; ony retrouve le fils de l'ancien procureur au Châtelet, le commis à gros appointements de M. de Meulan, receveur général de la généralité de Paris, son premier protecteur et son hôte. Il répondit à M. de Montauban, l'envoyé du prince, qu'il ne méritait pas tant d'honneur, que sa comédie n'était nullement d'un goût qui pût convenir à son altesse ; ce n'étaient que mœurs bourgeoises, une polissonnerie^ une farce^ il n'avait plus le sot amour-propre de montrer ses ouvrages et ne voulait point ajouter ce ridicule aux autres; toutefois si M. le duc de Chartres voulait donner sa parole de demander pour lui des sous-fermes pour cinquante ou soixante mille livres, ce motif, d'une ambition raisonnable, le déterminerait sur-le-champ à lire tout ce qu'on voudrait. Le bon apôtre n'oublia point d'intéresser M. de Montauban au succès en lui promettant le tiers des sous-fermes qu'il obtiendrait. Le soir même, à sa grande surprise, il apprit que le prince consentait. « J'allais m'asseoir, observe Collé, sans que M. de Chartres m'en eût donné la permission, lorsque, me prenant sur le temps, M. de Montauban lui dit avec précipitation : c Le prince veut-il bien permettre qu'il soit assis pour lire? » M. de Chartres répondit : c QuHl s'assoie », et ma foi, je

IVO LA COMÉDTK 1)K SOCIKÏK

crois que je l'étais déjà, ou du moins, je m'asseyais dans l'instant. »

Un faux-fuyant brusque et baroque, voilà donc l'origine de la fortune de Collé, la cause de son bonheur : cent mille livres environ qu'il tira de la ferme d'Orléans le mirent en état d'épouser une femme qui fit le plaisir et la félicité de sa vie : pendant quinze ans, à partir de 1748, il devient le pourvoyeur patenté du prince et fait jouer ses pièces sur ses divers théâtres, à Bagnolet, faubourg Saint- Antoine, faubourg du Roule. La salle du faubourg du Roule, construite sous les ordres de Pierre, premier peintre du prince, figurait une espèce de ruine d'un amphithéâtre romain ; comme on la trouvait trop noble et taillée dans le grand, Pierre répondit qu'il l'avait faite pour le maître et non pour les comédies qu'on devait y jouer. Au spectacle d'inauguration, le 1 février 1755, on donna les Adieux de la parade, prologue en vers libres, suivis de Nicaise, un compliment de Léandre, des annonces * ei T Amant pous-

1. Voici quelques-uns des couplets chantes par le duc d'Orléans dans les annonces :

Amans qai marchez sur les traces Des jeunes seigneurs de la cour.

Ayez de Tesprit et des grâces ; Il en faut pour faire l'amour.

Tout consiste dans la manière

Et dans le goût.

Et c'est la façon de le faire

Qui fait tout.

si/, parade : les rôles dans Nicaise étaient remplis de la manière suivante : Bartholin, M. le duc d'Orléans; sa femme^ mademoiselle Gaussin ; madame Jérôme, mademoiselle Fouel. Quatre garçons de noce : MM. de Montauban, le vicomte de La Tour-du- Pin, Saint-Martin et Collé. C'était l'usage alors de faire précéder les comédies de société d'un compliment. Collé^débita celui-ci ridiculement en tremblant comme un enfant :

c Messieurs, la comédie à grands sentiments peint les femmes telles qu'elles ne sont pas, telles qu'elles n'ont jamais été et telles que, pour leur plaisir, les hommes ne doivent pas désirer qu'elles soient. Dans Nicaise, comédie de société qu'on va risquer devant vo:is, Ton a essayé de peindre les femmes telles qu'elles sont, telles qu'elles ont toujours été, et telles que les gens galants doivent souhaiter qu'elles soient toujours. Si l'on trouve dans celte pièce des traits hardis, des peintures vives, des situations hasardées, des caractères un peu trop vrais, et

Pour faire un bouquet à Lucrèce, Suffit-il de cueillir des fleurs ?

Il faut encore avoir l'adresse D'en bien assortir les fleurs, Tout consiste, elc...

De deux jours l'un, à ma bergère.

Je fais deux bons petits couplets ; \

Et ma bergère les préfère \

A douze qui seraient mal faits. V

Tout consiste, etc., ^

si enfin les dames n'y sont point épargnées, on est bien sûr cependant qu'elles pardonneront à l'auteur dès qu'elles sauront qu'il est mort. Oui, messieurs, Nicaise, qu'on va vous donner, et quelques autres petites, comédies du même genre qu'on vous donnera par la suite, si celle-ci a le bonheur de vous plaire, sont los œuvres posthumes d'un écrivain que l'inquisition d'Espagne fit brûler, pour son bien, au mois d'août 1750, \mr un temps fort chaud. Peut-on vous préeenter un motif plus puissant pour obtenir votre indulgence? Et n'est-ce pas une satisfaction bien pleine et bien entière pour vous, mesdames, de pouvoir dire : — « L'auteur de ces gentillesses, qui a fait de nous l'objet de ses satirjs, a été un peu brûlé ?» — Il n'y a pas de mal à cela, et je serai tout le premier à convenir qu'il le méritait bien assurément. »

Il n'était besoin de ces précautions oratoires, et Collé le savait de reste, mais en mettant ses gaudrioles sur le compte d'un mort, il faisait d'une pierre deux coups, allait au-devant de la censure et amusait son public. A certains égards, on peut le considérer comme un précurseur de Beaumarchais : il fait applaudir, mieux encore il fait jouer par les satirisés eux-mêmes leur propre satire, et, l'amour-propre des auditeurs aidant, la gai té lui sert de passe-partout et de condiment. Non qu'il ait le goût ou l'intuition révolutionnaires : il se contente d'aimer les vieilles

LE TUÉATllE DES PRINCES 143

libertés françaises et ne voit rien au delà de l'opposition des parlements, mais ce champion du tiers état nourrit contre les abbés de cour et les beaux seigneurs, ces ambrés, comme il les appelle, une rancune et séculaire et personnelle, la rancune du bourgeois éclaboussé de leurs dédains, de leur politesse prolectionnelley dans sa race et dans son individu : les dauber lui semble donc un régal des plus savoureux. D'ailleurs il est satirique jusque dans les moelles et tous les satiriques font plus ou moins œuvre révolutionnaire : en ameutant les esprits, ils deviennent les auxiliaires des hommes d'action. Un livre, un pamphlet, une simple chanson ont souvent opéré de grandes réformes ou... déplacé bien des abus. Les faits sont-ils autre chose que des pensées solidifiées?

Parmi les fêtes les plus originales que Collé organisa en l'honneur du duc d'Orléans, rappelons une facétie chamherlane, fête de chambre , de salon, ainsi nommée par opposition sans doute aux fêtes données en public, qui eut lieu au mois d'avril 1766.

Voici d'abord une ode dramatique, poème de son \

invention, où il introduit des personnages qui, en \

parlant, se peignent eux-mêmes, dessinent leurs caractères par des traits qui leur échappent, ainsi qu'il arrive dans les comédies :

44 LA COiMKDlE DK SOCIÉTÉ

LES DIFFÉRENS ÉTATS Ode dramatique.

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