‹ La comédie de société au XVIIIe siècleChapitre 21 sur 31 · Le mot de l'énigme est: lèvres · texte numérisé non relu

Le mot de l'énigme est: lèvres

chez elle ; qui ne la verrait que là serait persuadé qu'elle est d'une politesse aimable et constante, d'une parfaite égalité d'humeur, et qu'elle est remplie de bonhomie. Il faut pourtant se faire une extrême violence pour savoir se composer ainsi... Avec tous ces défauts et une figure étrange, madame de Voyer a, dit-on, inspiré de grandes passions... Elle a les plus jolis pieds et les plus jolies mains de Paris ; d'ailleurs elle est fort laide, elle a le plus grand nez connu de la ville et de la cour ; elle fait elle-même sur cette espèce de difformité des plaisanteries qui ont beaucoup de grâce ; elle prétend que son nez, exactement mesuré, est plus long que sa pantoufle, et ce fait singulier ne paraît à personne une exagération. La belle madame Cases, qui n'a pas de quoi compondre que l'esprit puisse dédommager du manque de beauté, ne regarde jamais madame de Voyer, son amie, sans éprouver une pitié déchirante, et, pour la consoler de ce malheur, elle lui parlait sans cesse de ses pieds et de ses mains. Ces éloges, continuellement répétés, ont fini par excéder madame de Voyer qui, pour s'en délivrer, pria secrètement le président de Périgni de lui faire un jour une scène sur son nez, quand madame Cases recommencerait ses louanges accoutumées. En eft*»*t, à la première occasion, et devant huit ou dix personnes qui n'étaient point dans la confidence, Périgni coupa la parole h madame Cases qui se récriait sur la déliea-

tesse et la blancheur des mains de madame de Voyer : « Pour moi, dit-il, ce n'est point du tout là ce qui me charme dans madame de Voyer; je ne puis souffrir ses mains et ses petits pieds si vantés ; ce que j'aime le mieux, c'est son nez. » A cette incartade, tout le monde s'étonne, et madame Cases frémit. « Oui, continua le président, son nez ; il est de si bonne amitié, si prévenant; il me fait toujours des avances, tandis que ces mains et ces pieds me repoussent... » Le président de Périgni dit des bons mots et fait des bonnes actions...

Le tableau est vivant, et l'on croit entendre les personnages; l'amie maladroite, un nouvel exemplaire de la Belle et la Bête^ consolant à rebours celle qui n'a pas besoin d'être consolée ; la marquise de Voyer qui, à force d'esprit, de beauté sociale, inspire des passions à cinquante ans sonnés. Voilà le bienfait, le miracle de la civilisation; on oublie ce nez, un nez plus long que celui de la princesse de Conti, on ne regarde que les pieds et les mains, et il sera de bon goût d'en devenir amoureux ; car l'héroïne a « des je ne sais quoi qui enlèvent > et, peut-être aussi, dédaigneuse de la pudeur, c cette belle vertu qu'on attache sur soi avec des épingles, » sait-elle faire admirer à propos ce que les femmes ont coutume de cacher. Un visage médiocre reposant sur un corps digne de Phidias, quoi de plus fréquent? Le sot passe à côté, l'observateur intelligent s'arrête.

devine le chef-d'œuvre secret et Tadore. Et puis, Tesprit, la grâce, l'élégance, ne sont-ils pas aussi de la beauté, des facteurs de Tamour, ce fruit charmant de la culture sociale et d'une éducation spiritualiste, sentiment plus fort et plus divin à mesure qu'il s'imprègne d'idéal et d'immatérialité, qu'il transfigure l'objet aimé en empruntant à l'imagination ses prestiges si nécessaires. Cervantes est un grand moraliste, et comme il a raison de rendre l'immortel chevalier de la Manche amoureux de Dulcinée de Toboso I Gomme, du plus au moins, cette histoire est notre histoire à tous I La plus belle personne du monde résisterait-elle à l'analyse d'un juge capable de s'élever au-dessus des passions humaines? Ne serait-elle pas devant lui comme les dames de l'île des Géans devant Swift, qui trouvait leurs traits si grossiers et leurs cheveux pareils à des cordages? Et d'autre part, l'être le plus enfoncé dans la matière peut-il s'empêcher de parer de charmes qu'elle ne possède nullement la créature qu'il poursuit de ses désirs ? Aussi a-t-on toujours l'âge et la beauté des sentiments qu'on inspire, sinon de ceux qu'on éprouve, et la femme qui ramasse épars , et comme flottants, les éléments de grâce et d'illusions répandus dans les âmes par les poètes, pour s'en faire une ceinture de Vénus, semble la magicienne par excellence; à l'encontre de Circé, elle métamorphose les hommes en idéalistes et sème à son tour

des rêves plus vrais que la froide réalité, de la graine de bonheur.

Dans le portrait de madame Necker et de madame de Staël *, la manie critiquante de madame de Genlis se montre à découvert; il y a aussi défaut d'affinités électives, elle n'a point pénétré ou voulu comprendre ces âmes vraiment grandes, et, de penser combien, en disant des choses assez vraies prises une à une, on arrive à peindre faussement un caractère, une telle idée a de quoi rendre circonspect le lecteur, inspirer quelque modestie à l'écrivain. C'est d'ailleurs un procédé vieux comme le monde, celui de l'adversaire habile qui frappe en gardant l'apparence de l'impartialité. Aussibienmadame de Genlis se pipe elle-même, sa vanité donne le change à ses passions, elle croit n'avoir de haine pour personne, pèse mérites et

1. Dans son beau livre sur madame Necker, M. d*Haussonville remarque que madame de Genlis n'avait pas toujours été aussi frappée de la mauvaise éducation de mademoiselle Necker, car elle écrivait un jour à sa mère : « S'il est vrai que de grands exemples puissent seuls donner de frappantes et d'utiles leçons, queUe femme, quelle mère donna jamais à sa fille une meilleure éducation que celle que mademoiselle Necker reçut de vous ? Elle a trouvé dans la maison paternelle tout ce qui pouvait lui inspirer le goût de la bienfaisance et de la vertu, et lui apprendre à n'apprécier que la considération du mérite personnel et de la véritable grandeur. » Rien de plus juste, mais les grands exemples ne remplacent pas les mille petits soins de l'éducation journalière, et lorsque l'excellent écrivain rapporte que, très jeune encore, la fille de madame Necker était célébrée en vers, en prose, par Marmontel, Crimm, Raynal, avait déjà sa petite cour, il reconnaît lui-même les inconvénients de cette vie en public.

démérites dans une balance de précision ; elle est une justicière, et s'étonnera toujours que les gens visés par ses infaillibles décrets ne s'inclinent point, prétendent lui appliquer la peine du talion. Donc c'est grand dommage que madame de Staël ait été élevée dans l'admiration du phébus et du galimatias, qu'elle ait négligé la lecture des grands écrivains du siècle de Louis XIV, surtout qu'elle n'ait pas été la fille ou rélève de madame de Genlis qui lui eût inculqué des principes littéraires, des idées justes et du naturel. Regret plaisant, que l'on peut partager dans quelque mesure, car l'éducation de Corinne aurait changé de direction, et pondéré peut-être son impétueux génie. « Madame Necker Tavait fort mal élevée, en lui laissant passer dans son salon les trois quarts de ses journées, avec la foule des beaux esprits de ce temps, qui tous entouraient mademoiselle Necker; et tandis que sa mère s'occupait des autres personnes, et surtout des femmes qui venaient la voir, les beaux esprits dissertaient avec mademoiselle Necker sur les passions et sur l'amour. La solitude de sa chambre et de bons livres auraient mieux valu pour elle. Elle apprit à parler vite et beaucoup sans réfléchir, et c'est ainsi qu'elle a écrit. Elle eut fort peu d'instruction, n'approfondit rien ; elle a mis dans ses ouvrages non le résultat de souvenirs de bonnes lectures, mais un nombre infini de réminiscences, de conversations incohérentes. Madame Necker était une

personne vertueuse, calme, sèche et compassée, sans imagination; elle avait pris, de ses liaisons avec M. Thomas, un langage emphatique qui contrastait singulièrement avec la froideur de ses sentiments et de ses manières; elle était étudiée en tout; elle se composait un rôle pour toutes les situations, pour le monde, et pour le commerce intime de la vie ; elle le dit elle-même dans ses Souvenirs. Elle y donne des règles sur la manière dont on doit causer tête à tête avec son amie. Au reste, avec ses préparations, elle était toujours égale, obligeante; et même, ne calculant que sur Tamour-propre des autres, elle était constamment louangeuse à l'excès. Voici une anecdote curieuse sur madame Necker, que je tiens de l'homme du monde le plus incapable de faire un mensonge, le marquis de Chastellux. Dînant chez madame Necker, il arriva le premier, et de si bonne heure que la maîtresse de maison n'était pas encore dans le salon. En se promenant tout seul, il aperçut à terre, sous le fauteuil de madame Necker, un petit livre ; il le ramassa et l'ouvrit ; c'était un petit livre blanc qui contenait quelques pages de l'écriture de madameNecker.Iln'auraitcertainementpaslu une lettre, mais, croyant ne trouver que quelques pensées spirituelles, il les lut sans scrupule; c'était \sl préparation du dîner de ce jour, auquel il était invité : madame Necker l'avait écrite la veille, il y trouva tout ce qu'elle devait dire aux personnes invitées les

plus remarquables ; son article y était, et conçu en ces termes : Je parlerai au chevalier de Chastellux de la « Félicité publique ^ et € d'Agathe » (deux de ses ouvrages), madame Necker disait ensuite qu'elle parlerait à madame d*Angevilliers sur ramour, et qu'elle élèverait une discussion littéraire entre MM. Marmontel et de Guibert. Il y avait encore d'autres préparations que j'ai oubliées. Après avoir lu ce petit livre, M. de Chastellux s'empressa de le remettre sous le fauteuil. Un instant après, un valet de chambre vint lui dire que madame Necker avait oublié, dans le salon, ses tablettes ; il les chercha et les lui porta. Ce dîner fut charmant pour M. de Chastellux, parce qu'il eut le plaisir d'entendre madame Necker dire mot à mot tout ce qu'elle avait écrit sur ses tablettes. >

Voilà donc deux règles de conduite mondaine, l'une générale, absolue, l'autre particulière et plus douteuse. Ne montrer chez soi ni humeur, ni sécheresse, ni dédain, ne point se moquer des présents ni des absents, quel excellent principe pour toutes les maîtresses de maison ! Célimène ne l'observait guère, et ses imitatrices sont autrement nombreuses que celles de madame de Voyer. Avec quelle facilité n'entend-on pas sacrifier au désir de paraître spirituelle, bien informée ou impartiale, les amisdu second et même ceux du premier degré ! Comme si de telles impartialités n'étaient point des espèces de trahisons,

comme si l'on n'était pas l'avocat d'office, le remplaçant de ceux qu'on aime ! Qu'elles sont rares celles qui dans leur salon ne permettent point qu'on plaisante ou qu'on critique leurs amis, mais savent les défendre et les louer comme il convient I Et quelle vérité effrayante dans cette réllexion d'une femme de notre temps : < Mon mari et mon frère m'aiment beaucoup, je suis sûre d'eux, et cependant je ne voudrais pas les entendre parler de moi pendant une heure î » Oui, l'on comprend mieux le charme indicible de cette société du xviii^ siècle, oîi le cœur parlait avec esprit, si, comme l'assure madame de Genlis, ces règles faisaient loi. Préparer la conversation d'un dîner avec le même soin que son menu, repasser ce qu'on dira à point nommé, de telles précautions peuvent paraître singulières aux esprits amoureux d'imprévu, de liberté absolue dans la causerie : encore témoignent-elles de quelque modeslie, d'un désir très grand de charmer ses convives. Une maîtresse de maison, qui a le goût de l'ordre et de la mesuie, redoute les ruades de parole, sait que le choix des sujets n'est pas indifférent pour faire briller ceux de ses hôtes qui se renferment volontiers dans le silence et préfèrent écouter. Un dîner pour elle est comme une symphonie ou comme le discours dont l'orateur a préparé les principales tirades; elle a quelques raccords pour combler les lacunes, remplir les moments de chômage, mais les cadres n'ont rien de

rigide, et elle s'applaudira des digressions heureuses qui varient le thème qu'elle insinue adroitement, car tout set dans tout, et de même qu'il ne fallait à Vanini qu'un brin d'herbe pour croire à l'existence du Dieu qu'on l'accusait de nier, ainsi le sujette plus limité, le plus simple, ouvre les portes de l'infini, s'il se présente à la pensée de Thomme capable d'en tirer tout ce qu'il contient.

Au physique, je suis du genre féminin, ^ Mais, au moral, je suis du masculin.

Mon exislence hermaphrodite

Exerce maint esprit malin ;

Mais la satire et son venin

Ne sauraient ternir mon mérite.

Je possède tous les talents,

Sans excepté celui de plaire ;

Voyez les fastes de Cylhôre

El la liste de mes amants;

Et je pardonne aux mécontents

Qui seraient de Pavis contraire.

Je sais assez passablement

L'orthographe et rarithraétique ;

Je déchiffre un peu la musique

Et la harpe est mon instrument *.

1 . Mémoires de madame de Genlis et Souvenirs de Félivie^ 10 volumes. — Théâtre d'éducation, — Drnmcs sacrés. — Théâtre de sttciété. — Contes moraux. — Adèle et Théodore, — Mademoiselle de Clermont. — Les Chevaliers du Cijgne. —

A tous les jeux je suis savante, Au trictrac, au trente-et-quarante, Au jeu d'échecs, au biribi, Au vingt-et-un, au reversi, Et, par les leçons que je donne Aux enfants sur le quinola, J'espère bien qu'un jour viendra Qu'ils pourront le mettre à la bonne.

C'est le plaisir et le devoir Qui font l'emploi de ma journée.

Le matin, ma tête est sensée, Elle devient faible le soir.

Je suis Monsieur dans le lycée, ^ Et Madame dans le boudoir.

Avant d'essuyer brocards et satires des gens de lettres qu'elle jugeait sévèrement, des philosophes dont elle dénonçait les doctrines, des gens du monde

Les deux Réputations. — Les Mères rivales, — Le siège de la Rochelle, — Mademoiselle de Lafayette, — Vie pénitente de madame de la Vallière , — Vie de madame de Maintenon. — Les Annales de la Vertu. — Les Veillées du château. — Discours moraux. — Les Vœux téméraires. — Cours d'éducation. — Leçons d'une Gouvernante. — Brochure sur Véducalion du Dauphin, 1790. — Les Petits Emigrés. — La religion considérée comme l'unique base du bonheur et de la véritable philosophie. — De l'influence des femmes sur la littérature. — Discours sur la suppression des Couvents de religieuses et sur l'éducation publique des femmes, 1790. — Herbier moral ou recueil de fables nouvelles et autres poésies fugitives. — Le petit La Bruyère y ou caractères et mœurs des enfants de ce siècle. — Les Fleurs. — Histoire de Henri le Grand. — Palmire et Flaminie. — De l'emploi du temps. — Le La Bruyère des domestiques. — Le dernier Voyage de Nelgis, etc..

qu'elle désignait à la malignité publique dans ses romans à clef, madame de Genlis savoura pleinement les triomphes sans nuages et les charmes de la lune de miel littéraire*. Son premier ouvrage eut pour objet une belle action qui lui porta bonheur. Un gentilhomme de Bordeaux, M. de Queissat, avait été condamné, avec ses frères, à payer une somme de soixante-quinze mille livres à un négociant que ceux-ci avaient blessé dans une altercation : ils ne possédaient aucune fortune, et, faute de verser celte somme, devaient rester en prison toute leur vie. Madame de Genlis, suppliée par M. de Queissat, lui vint généreusement en aide, rédigea un mémoire, et Tavocat Gerbier lui ayant conseillé de publier à son profit les pièces qu'elle faisait jouer à ses filles, devant un auditoire trop nombreux, en souvenir de ses rôles d'autrefois, elle demanda à M. de Genlis et obtint l'autorisation de le faire. L'édition se vendit en quelques jours, la famille royale, les princes donnèrent l'exemple, un Eusse apporta mille écus pour un exemplaire, et, tous frais payés, l'ouvrage produisit quarante-six mille francs, dont se contenta le négo-

1. On prétendait, assez faussement ce semble, que La Harpe était son teinturier littéraire et qu'il eut part à ses bonnes grâces. Madame de Genlis, écrit Talleyrand, a toujours cédé aisément, pour éviter le scandale de la coquetterie ; Golnct rappelait : la Coquette du Paradis, et la satire faisait rage :

La Genlis se confond en elTorts superflus :

I^ Vertu n'en veut pas, le vice n'en veut plus.

ciant. L'enthousiasme fut général, le Théâtre d'éducation porte' aux nues par Grimra, La Harpe, traduit en plusieurs langues. Lettres, vers, éloges se multipliaient : « Je ne suis plus amant de la nature, écrivait Buffon ; je la quitte pour vous, qui faites plus et qui méritez mieux. Elle ne sait que former des corps et vous créez des âmes. . . Votre charmant théâtre m*a fait autant de plaisir que si j'étais encore dans l'âge auquel vous l'avez consacré... Chaque trait porte l'empreinte de votre âme céleste. Vous l'avez peinte en chaque scène sous un emblème différent et sous la morale la plus pure. » D'Alembert cherchait h l'enrôler dans le clan philosophique : à propos de ses pièces tirées de l'Écriture Sainte, il lui conseilla amicalement de ne plus parler de la religion, parce que cette mode était passée^ mais de consacrer sa belle imagination à des sujets purement moraux ; alors elle réunirait tous les suffrages, et il proposerait à l'Académie de créer quatre places de femmes, afin de la mettre à leur tète : les trois autres académiciennes seraient mesdames de Montesson, d'Houdetot et d'Angivilliers. Elle répondit qu'elle ne saurait séparer la religion de la morale, et qu'elle combattrait de toutes ses forces la fausse philosophie . La dispute s'échauffa, d'Alembert s'en alla furieux et rie revint plus : déjà d'ailleurs un quiproquo avait failli amener la brouille ; le philosophe lui envoyait ses discours à mesure qu'il les Faisait imprimer ; un jour,

il lui adressa un éloge de La Condamine saos nom d'auteur, elle le lut avec plaisir, et lui écrivit qu'elle Taimait inOniment mieux que tous les précédents. Il était de Gondorcet.

Une fois lancée dans la carrière, madame de Genlis ne s'arrête plus et va la parcourir jusqu'au bout : elle entasse Pélion sur Ossa, accumule notes, extraits, se répète, écrit de la même plume les Chevaliers du Cygne et des livres sur la religion : elle publie ses innombrables volumes pour rendre service d'abord, et pour la gloire, puis, à partir de l'émigration, elle travaille pour vivre, et comme l'ordre, l'économie ne sont point ses vertus dominantes, qu'elle a, elle aussi, un trou dans la main, ils se succéderont sans interruption pendant quarante ans et plus. Mémoire excellente, volonté, méthode et puissance de travail, ces dons précieux lui permettent de mener de front plusieurs besognes, et c'est le plus sérieusement du monde qu'elle se proposait de refaire dans sa vieillesse V Encyclopédie^ une Encyclopédie ad usum Delphinif purgée des hérésies philosophiques, à l'usage des âmes bien pensantes : elle en parle à plusieurs reprises dans ses Souvenirs. L'esprit personnel, le coloris, la fraîcheur d'expression et Tinvention lui sont à peu près étrangers ; nulle profondeur dans la pensée, un style agréable et simple, une exposition très claire, un récit naturel et bien conduit, voilà le train ordinaire de ses ouvrages. Ne lui demandez pas

de mettre en relief les contrastes puissants du vice et de la vertu, les ressorts cachés de la nature et des passions, mais elle excelle à pénétrer les petits intérêts qui agitent la société, les nuances fugitives des modes, à donner de la physionomie sans caricature aux mœurs du jour, aux caractères individuels. Beaucoup de ses contemporains ont vu en Mademoiselle de Clermont un chef-d'œuvre qu'ils comparent de bonne îoïkXdi Princesse de Clèves^ au Comte de Comminges: Sainte-Beuve lui-même confesse avoir cru longtemps que c'en était un, et c'est déjà beaucoup pour madame de Genlis qu'il ait eu cette pensée. Mademoiselle de Clermont, petite-fllle du grand Gondé, aime le duc de Melun, et, malgré la distance qui les sépare, elle se décide à l'épouser en secret. Les combats de délicatesse des deux amants, les remords de la princesse, forcée de faire les avances, en raison même de son rang, le mariage, la mort du duc, causée par un accident de chasse, voilà tout le plan de la nouvelle qui, après un début assez heureux, tourne court et se perd dans une fausse sensibilité. Gomment expliquer que ce qui nous semble aujourd'hui presque commun et banal ait paru jadis gracieux, émouvant, pathétique ? Sans doute parce que le goût littéraire a ses évolutions, comme la philosophie, l'histoire, comme la civilisation. A Mademoiselle de Clermont y je préfère de beaucoup le roman des P^^tÏ5£'mi^re5; ici la force tragique des événements

porte l'auteur et communique au livre une partie de son prestige ; et puis, madame de Genlis a partagé les tristesses de Témigration, elle a senti, souffert ce qu'elle raconte, elle écrit sous la dictée du malheur, et comme tant d'autres, elle ne dit bien que ce qu'elle a vu ou observé. Il convient d'ajouter que les mères de famille reliraient avec profit ses livres d'éducation, elles y trouveraient beaucoup de leçons pratiques, des préceptes utiles pour donner aux enfants le pli du bien, des traits tels que cette réponse d'un jeune garçon auquel on demande pourquoi il ne se défend pas contre un autre qui le bat : t Je ne peux pas, je suis le plus fort. » Le malheur est que le diable y montre quelquefois son pied fourchu, qu'elle a des distractions, des heures où elle oublie ce qu'elle doit à son sexe ; ainsi dans les Veillées du château, il est question de fausses couches ; dans sa brochure sur l'éducation du dauphin, en 1790, brochure inspirée par son animosité contre la reine*, elle prétend qu'une nation libre ayant le droit de surveiller l'éducalion du prince, doit en connaître tous les détails, et propose un journal, publiant le plan de

1. D'après madame Gampan (Mémoires, t. III, p. 91), cette inimitié eut pour point de départ une démarche de la duchesse de Chartres, alors fascinée par l'esprit de la gouvernante de ses enfants ; un soir, à la cour, elle excusa celle-ci de ne point paraître le jour des révérences pour la naissance du dauphin. La reine observa un peu sèchement que, dans une semblable circonstance, la duchesse de Chartres se ferait excuser, qu'assurément la célébrité de madame de Genlis

ses études, l'emploi de toutes ses heures, les fautes et les bonnes actions de l'élève, bref, un plan complet d'inquisition ; elle-même fît des journaux pour les jeunes princes d'Orléans, mais il n'était pas question de les publier. Ainsi enfin, dans Adèle et Théodore^ le monde chercha des noms vivants aux personnages du roman et ne les trouva que trop aisément. La baronne d'Almane ^ , une perfection, était madame de Genlis elle-même, madame de Surville était madame de Montesson, madame de Valée, la comtesse Amélie de BoufÛers, et derrière le pseudonyme de madame d'Olry les initiés découvraient madame de La Reynière. Le portrait amusa la ville et la cour, en voici quelques passages :

La fortune immense qu'elle possède n'a pu la consoler encore du chagrin d'être la femme d'un financier ; n'ayant point assez d'esprit pour surmonter une pareille faiblesse, elle en souffre d'autant plus qu'elle ne voit que des gens de la cour, et que sans cesse

aurait pu faire remarquer son absence, mais qu'elle n'était pas de rang à se faire excuser. La guerre commença, guerre de critiques et de réflexions peu indulgentes, envenimée par les indifférents, cette peste sociale, toujours enchantés de rapporter à celle-ci les épigrammes de celle-là.

4. Madame d'Almane serait admirable si elle-même ne s'admirait pas toujours par l'organe de tous les autres personnages à qui elle fait chanter ses louanges. Il est trop clair que l'institutrice, qui n'est autre que madame de Genlis sous le nom de madame d'Almane, n'a pas compté la modestie au nombre des vertus qu'elle veut enseigner à ses élèves. » (La Harpe. Correspondance littéraire.)

UNE FKMME DU MO.NDE AUTEUR 241

tout lui rappelle le malheur dont elle gémit en secret. On ne parle jamais du roi, de la reine, de Versailles, d'un grand habit, qu'elle n'éprouve des angoisses intérieures si violentes qu'elle ne peut souvent les dissimuler qu'en changeant de conversation. Elle a d'ailleurs pour dédommagement toute la considération que peuvent donner beaucoup de faste, une superbe maison, un bon souper et des loges à tous les spectacles. Au reste, elle n'aime rien, s'ennuie de tout, ne juge jamais que d'après l'opinion des autres, et joint à tous ces travers de grandes prétentions à l'esprit, beaucoup d'humeur et de caprices et une extrême insipidité. Quoique fort orgueilleuse d'être une fille de qualité, elle n'a pas montré le moindre attachement pour son père, parce qu'il a quitté le service et le monde et qu'elle n'en attend rien. Elle n'aime point madame de Valmont, qu'elle ne regarde que comme une provinciale, et elle a sans doute oublié qu'elle eut une sœur religieuse... *. »

En attendant qu'elle songeât à corriger Y Encyclopédie^ notre comtesse, obéissant à un usage aussi absurde que répandu, refait des ouvrages d'anciens

i. On assure qu'après avoir lu celte satire, madame de La Rcynière se contenta de dire : « Je ne sais pourquoi madame de Genlis oublie un trait dont personne ne devait se souvenir aussi bien qu'elle, c'est que cette femme de financier a poussé l'insolence autrefois jusqu'à donner des robes à une demoiselle de qualité de ses amies : il est vrai que la demoiselle n'était connue alors que par sa jolie voix et son talent pour la harpe.

auteurs, par exemple les Trois Sultanes de Favart : il s'agissait, il est vrai, déjouer la pièce ainsi accommodée. Elle s'y donna un rôle très brillant dans lequel elle chantait, dansait, jouait du clavecin, de la hacpe, de la guitare, de la musette, du tympan et de la vielle : Ouf I ses amis (elle en eut, et de fort dévoués) lui offrirent plus tard une fête vraiment originale : des tableaux en action tirés de ses ouvrages, avec une symphonie en guise d'intermède entre chaque tableau. On se plaît à espérer qu'ils en avaient oublié quelques-uns.

Mais le meilleur de tous ses ouvrages, et, j'imagine, son meilleur titre à la gloire, c'est l'éducation des princes et princesses d'Orléans. Madame la duchesse de Chartres, alors sous le charme, la nomma gouvernante de ses filles dès le berceau : elle-même quittait le rouge (grand événement dans la vie d'une femme de qualité), se séparait du monde, et, à l'âge de trente et un ans (1777) entrait de son plein gré au couvent de Belle-Chasse, au coin de la rue Saint- Dominique, où l'on avait bâti sur ses plans un joli pavillon au milieu du jardin. Couvent de bon ton, où elle avait un salon très fréquenté et recevait des visites d'hommes jusqu'à dix heures du soir, dont la règle accommodante n'empêche ni une loge à la Comédie-Française, ni les villégiatures à Saint-Leu, au château de la Motte, ni les voyages à Paris ou dans l'intérieur de la France avec les élèves : un

compromis entre la vie trop dissipée du Palais-Royal et les rigueurs de l'existence cloîtrée. En 1782, le duc de Chartres, dont les sentiments pour madame de Genlis devaient tourner en haine ceux de la duchesse *, la désigna comme gouverneur de ses trois fils : M. le duc de Valois, le duc de Montpensier, le comte de Beaujolais. (On sait qu'une des jeunes princesses mourut en bas âge, et que le duc de Montpensier, le comte de Beaujolais ne vécurent pas jusqu'à trente ans). La chose advint d'une manière assez piquante. Le duc consultait la comtesse sur le choix d'un gouverneur, choix impérieusement urgent , flisait-il, sans quoi ses enfants auraient le ton de garçons de boutique. Le matin même, le duc de

1. Quant à M. de Genlis, il s'était de bonne heure ménagé des consolations, et avait môme pris les devants, si j'en crois une anecdote assoz salée. Il était le principal bailleur de fonds d'une certaine demoiselle Justine, et, la surprenant en tête à tête d'oreiller avec son guerluchon (son amant préféré, mais non en titre), le marquis de Lawœstine, il se montra assez indiscret pour lui reprocher sa félonie. « Ingrat que vous êtes, gémit-elle, vous me traitez ainsi quand je me donne une peine de chien pour engager ce jeune homme, qui doit être un jour immensément riche, à épouser votre fille. » Une explication si topique apaisa tout : on consentit à ne plus troubler la négociation, sous cette réserve que mademoiselle Justine partagerait équitablement ses faveurs entre le beaupère et le futur gendre, et le mariage fut en effet déclaré bientôt. Mademoiselle de Genlis se maria à quinze ans, et, selon l'usage, resta encore deux ans auprès de sa mère avant d'aller habiter avec son mari. M. de Genlis hérita quelques années plus tard de la maréchale d'Étrée, pril le titre de marquis de Sillery, et, ayant suivi la fortune du duc d'Orléans, fut guillotiné en 1793.

Valois ne lui avait-il pas dit qu'il avait bien tambouriné à sa porte, et ajouté, en parlant des promenades de Saint-Cioud, qu'on était bien tourmenté par la parenté, ce qui signifiait par les cousins ? Madame de Genlis ayant proposé MM. de Schomberg, de Durfort, de Thiais, il refusa, objectant que le premier rendrait ses enfants pédants, que le second leur donnerait de l'exagération et de l'emphase, que le troisième était trop léger, c Ëh bien ! moi, fît-elle en riant. — Pourquoi pas? » reprit-il sérieusement. Sa tête s'exalta, elle entrevit la possibilité d'une chose extraordinaire et glorieuse, et se laissa entraîner. La duchesse de Chartres fut ravie, le prince fit part de son choix à Louis XVI, qui l'agréa ; tous les hommes du Palais-Royal, à l'exception de M. de Schomberg, montrèrent un dépit extrême, et le monde se vengea en raillant madame la gouvernante-gouverneur.

On était convenu de garder comme sous-gouverneur le chevalier de Bonnard, mais l'idée d'obéir à une femme l'exaspéra et il donna sa démission. Bien que le duc de Valois n'eût encore que huit ans, madame de Genlis obtint pour lui le traitement qu'on accordait aux gouverneurs qui avaient terminé une éducation. C'était un homme d'esprit qui rimait agréablement, mais dont les manières laissaient parfois à désirer; il fit, sur le Théâtre d éducation de la comtesse, des vers qui finissaient ainsi r

Ces drames si beaux, si parfaits, Ne ?ont pas ceux de vos ouvrages Que j'aimerais mieux avoir faits.

M. de Bonnard fut remplacé par M. Lebrun, ancien secrétaire de M. de Genlis, et l'on garda Tabbé Guyot auprès des jeunes princes. Ce dernier avait été en Russie chargé d'affaires par inte'rlm pendant quelques mois, et il aiïectait de paraître si occupé de cet emploi que Catherine II l'appelait : t M. le surchargé d'affaires. >

En même temps qu'elle s'inspirait des idées de Fénelon, de Rollin, la gouvernante innova résolument, montrant dans cette mission toute nouvelle un esprit original et pratique, une persévérance qui ne se démentit pas une seconde pendant douze ans : elle semble répudier les systèmes philosophiques, mais quelquefois s'approprie les opinions de Locke, de Jean-Jacques, en les pliant au caractère de ses élèves, et se souvient de Montaigne, ce grand maître dans la science de la vie, qui veut que Ton conduise également le corps et l'àme comme une couple de chevaux attachés au môme timon, que l'enfant ne die pas seulement sa leçon, mais qu'il la fasse, que le précepteur ne se contente pas de pilloter la science dans les livres et de la loger au bout de ses lèvres pour la dégorger et mettre au vent. « Nous prenons en garde les opinions et le savoir d'autrui, et puis c'est tout; il faut les faire nôtres. Que nous sort-il

d'avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digère, si elle ne se transforme en nous, si elle ne nous augmente et fortifie ;... il ne faut pas attacher le savoir à l'âme, il l'y faut incorporer ; il ne l'en faut pas arroser, il l'en faut teindre. » A l'exemple de Montaigne, madame de Genlis n'aime guère cette éducation livresque qui ne laisse que des mots dans Tâme des enfants, tandis que les faits y font naître des idées et gravent des souvenirs ineffaçables. Ils ne retiennent bien, pense-t-elle, que ce qu'ils ont appris avec plaisir ; donc il faut cacher les préceptes sous des couleurs séduisantes, leur rendre Tétude aimable, en ôter les épines inutiles ; de là ses livres d'éducation. Bossuet n'a-t-il pas composé des abrégés, Fénelon des dialogues et Télémaque pour son élève, madame de Maintenon des conversations pour Saint- Cyr, La Motte des sommaires historiques ? Point de rêveries ni de paradoxes dans le goût de Duclos ou de Galiani, qui voit dans l'éducation un instinct et un effet du hasard ; surtout pas de système absolu ; l'éducation ne donne beaucoup qu'à ceux qui sont nés riches, elle corrige, développe, perfectionne, elle ne crée point ; seconder les dispositions naturelles, ne point prétendre les forcer, voilà ce qui importe avant tout.

c Madame de Genlis, écrit madame d'Oberkirch, est fort belle, fort spirituelle, un peu pédante aussi ; c'est une madame Necker élégante. Je ne sais qui l'a

représentée en caricature, armée d'un bâton de sucre et d'une férule ; c'est absolument la vérité. > Voilà l'impression frivole des gens du bel air. A un autre pôle, Sainte-Beuve signale un défaut grave qu'on va reconnaître dans cette éducation trop touffue, trop réaliste : V absence du sentiment de Vantiquité, du génie moral et littéraire qui en fait Vhonneur, de V idéal élevé qu'il suppose. Rien de plus certain, mais le progrès accompli était déjà très grand et l'essentiel obtenu.

Chaque matin, les princes levés à sept heures, au Palais-Royal, prennent avec l'abbé Guyot leur leçon de latin, d'instruction religieuse, avec M. Lebrun celle de calcul ; puis on les amène à Belle-Chasse à onze heures et madame de Genlis se charge d'eux jusqu'à neuf heures du soir. M. Lebrun rédige un journal détaillé de leur existence, le remet à la gourvernante qui, en marge, inscrit ses observations; elle a aussi un journal particulier qu'elle lit et fait signer tous les jours aux enfants. Ceux-ci manifestent quelque aversion pour le grec ; elle se met à l'étudier, prend un maître et affecte un grand enthousiasme pour cette langue ; au bout de six semaines, ils réclamèrent un professeur et elle attacha à leur éducation un excellent helléniste, M. Le Coupey ; ils apprirent très bien le grec, et dans sa chambre ; d'ailleurs, ils ont des maîtres de toutes les choses qu'elle n'enseigne pas elle-même. Aux promenades du matin,

d'avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digère, si elle ne se transforme en nous, si elle ne nous augmente et fortifie ;... il ne faut pas attacher le savoir à Tâme, il l'y faut incorporer ; il ne l'en faut pas arroser, il l'en faut teindre. » A Texemple de Montaigne, madame de Genlis n'aime guère cette éducation livresque qui ne laisse que des mots dans Tâme des enfants, tandis que les faits y font naître des idées et gravent des souvenirs ineffaçables. Ils ne retiennent bien, pense-t-elle, que ce qu'ils ont appris avec plaisir ; donc il faut cacher les préceptes sous des couleurs séduisantes, leur rendre Tétude aimable, en ôter les épines inutiles ; de là ses livres d'éducation. Bossuet n'a-t-il pas composé des abrégés, Fénelon des dialogues et Télémaque pour son élève, madame de Maintenon des conversations pour Saint- Gyr, La Motte des sommaires historiques ? Point de rêveries ni de paradoxes dans le goût de Duclos ou de Galiani, qui voit dans l'éducation un instinct et un effet du hasard ; surtout pas de système absolu ; l'éducation ne donne beaucoup qu'à ceux qui sont nés riches, elle corrige, développe, perfectionne, elle ne crée point ; seconder les dispositions naturelles, ne point prétendre les forcer, voilà ce qui importe avant tout.

« Madame de Genlis, écrit madame d'Oberkirch, est fort belle, fort spirituelle, un peu pédante aussi ; c'est une madame Necker élégante. Je ne sais qui l'a

représentée en caricature, armée d'un bâton de sucre et d'une férule ; c'est absolument la vérité. • Voilà l'impression frivole des gens du bel air. A un autre pôle, Sainte-Beuve signale un défaut grave qu'on va reconnaître dans cette éducation trop touffue, trop réaliste : V absence du sentiment de V antiquité^ du génie moral et littéraire qui en fait V honneur^ de Vidéal élevé qu'il suppose. Rien de plus certain, mais le progrès accompli était déjà très grand et l'essentiel obtenu.

Chaque matin, les princes levés à sept heures, au Palais-Royal, prennent avec l'abbé Guyot leur leçon de latin, d'instruction religieuse, avec M. Lebrun celle de calcul ; puis on les amène à Belle-Chasse à onze heures et madame de Genlis se charge d'eux jusqu'à neuf heures du soir. M. Lebrun rédige un journal détaillé de leur existence, le remet à la gourvernante qui, en marge, inscrit ses observations ; elle a aussi un journal particulier qu'elle lit et fait signer tous les jours aux enfants. Ceux-ci manifestent quelque aversion pour le grec ; elle se met à l'étudier, prend un maître et affecte un grand enthousiasme pour cette langue ; au bout de six semaines, ils réclamèrent un professeur et elle attacha à leur éducation un excellent helléniste, M. Le Coupey ; ils apprirent très bien le grec, et dans sa chambre ; d'ailleurs, ils ont des maîtres de toutes les choses qu'elle n'enseigne pas elle-même. Aux promenades du matin,

on ne parle qu'en allemand ; à celles du soir, au dîner, en anglais ; on soupait en italien. Un pharmacien, bon botaniste, bon chimiste, les accompagne ; un Polonais M. Mérys, enseigne le dessin ; il fit une lanterne magique historique, peignit sur verre l'histoire sainte, l'histoire ancienne, l'histoire romaine, celle de la Chine et du Japon ; les élèves la montrent tour à tour une fois par semaine. A Saint-Leu, chacun a un jardinet qu'il cnilivc lui-même. La gouvernante invente une gymnastique proportionnée à leurs forces: poulies, hottes, lils de bois, souliers de plomb, courses, sauts dans les sautoires ; elle fait mettre en action et jouer les voyages les plus célèbres, ceux de Vasco de Gama, de Snelgrave: magasin de costumes, chevaux pour les cavalcades, la belle rivière du parc de Saint-Leu, une suite de petits bateaux figurant la mer, la flotte, rien ne manque. Un petit théâtre portatif sert à exécuterdes tableaux historiques dont les spectateurs doiventdeviner le sujet, et, bien entendu, il y aura une salle de comédie pour les pièces de la gouvernante ; on y joue aussi des pantomimes, celle de Psyché persécutée par Vénus, très applaudie par le peintre David : madame de Lowœstine, âgée de quinze ans, représentait Vénus, sa sœur Psyché, et Paméla l'Amour. Aux pures tout est pur. Locke conseillait le jardinage et la profession de charpentier; on saura divers métiers : tourneur, gainier, vannier, menuisier; lacets, rubans, gaze, car-

tonnage, plans en relief, fleurs artificielles, papier marbré, dorure sur bois, ouvrages en cheveux, palais des cinq ordres d'architecture, intérieurs de laboratoire, cabinets de physique, tout cela se fait pendant les récréations. Avec l'aide du duc de Montpensier, le duc de Valois fabrique parfaitement bien une grande armoire avec une table à tiroir pour Tameublement d'une pauvre paysanne. A Paris, toutes les promenades sont instructives; c'est tantôt des musées, des salles d'histoire naturelle, tantôt des manufactures qu'on visite : ainsi les enfants s'initient aux diflerentes branches d'industrie, écoutent les ouvriers en se faisant connaître d'eux et s'intéressent à leurs peines. Pendant une course à une fabrique d'épingles, la gouvernante reprocha aux princes de n'avoir rien dit et interdit la parole aux jeunes filles. Elle regrette qu'en général les princes français meurent de peur de manquer de grâces et de jolies manières, aussi veut-elle que ses élèves se montrent affables et obligeants. A l'enterrement du maréchal de Biron, elle donna une leçon de popularité au duc de Valois en l'avertissant de recommander à haute voix au cocher de ne blesser personne ; comme il le faisait avec quelque nonchalance, elle le tança : — c Ne saurez-vous donc jamais parler au peuple, monseigneur? Serez- vous toujours gauche? N'aurez-vous jamais un moment d'élan ?» — Un des enfants osa s'associer à la réprimande et appuya : — « Allons,

monseigneur, de Télan, c'est si aisé ! — Il ne l'est pas pour vous de vous taire, » gronda la gouvernante.

L'élève ainsi admonestée était mademoiselle de Montault-Navailles, admise à suivre cette éducation avec César du Crest *, neveu de la comtesse, et Hen-

1. Madame de Genlis fut le bon génie de son frère, qu'elle fit colonel, marquis, chancelier du duc d'Orléans. M. de Talleyrand, fort sévère pour l'un et l'autre, le traite sans ambages d'aventurier qui soutenait le poids de sa place avec Tadresse d'un charlatan plus qu'avec l'habileté d'un homme d'alTaires. Intelligent, instruit, conteur aimable, M. du Crest participe de la nature morale de sa sœur : il écrit des ouvrages d'économie politique, des traités scientifiques, passe sa vie en projets, en inventions de tout genre. Un jour, il conçoit et exécute une voiture en papier mâché et vernis qu'il fait conduire à Longchamp ; une autre fois, avec deux officiers de marine, il construit un navire dont la coque se compose de copeaux tellement joints qu'ils formeront une masse compacte à l'abri des tempêtes les plus fortes. Il imagina aussi de faire remettre par le duc d'Orléans à Louis XVI un mémoire où il préconisait une recette infaillible pour rendre au roi les cœurs aliénés par les fautes du gouvernement et régénérer les finances du royaume; il suffisait d'instituer des conseils à la tête de chacune des parties de l'administration, de lui confier un pouvoir sans limites et de rétablir en sa faveur la charge de surintendant des finances. Le hasard divulgua le mémoire, qui valut beaucoup de plaisanteries au chancelier ainsi qu'à son maître.

Grand génie, ardent citoyen, Ce que tu pron>ets n'est pas mince, Mais si tu possèdes si bien L'heureux talent de faire adorer notre prince, Commence donc par faire aimer le tien.

On prétend que le duc se vengea de la déconvenue en disant à M. du Crest : « Vous n'avez oublié qu'une chose dans votre mémoire, c'est que vous étiez le plus joli homme de France. »

UNE FEMME l)\] MOINDE AUTEUR 251

riette de Sercey, sa nièce. Elle ne tarda pas à partager l'enthousiasme des princes pour Maman Genlis et voulut le lui témoigner à son tour : — < J'aurais presque rougi de rester en arrière de cette passion romanesque que chacun cherchait à lui prouver. J'ai vu les princes et Mademoiselle baiser les pas où elle avait marché, et j'avoue à ma honte qu'un jour, voulant me distinguer en sentiment, je me précipitai sur le fauteuil qu'elle venait de quitter, et, l'ayant baisé avec ardeur, je me remplis la bouche de poussière, ce qui calma mon enthousiasme. » — Certes les élèves ne se fussent pas contentés de répondre comme le duc du Maine interrogé par Louis XIV s'il était bien raisonnable : — e Comment ne le serais-je pas, puisque je suis élevé par la raison? » (Madame de Maintenon) ; sans doute ils eussent dit : par le génie. Ce qu'il faut reconnaître, c'est qu'elle leur témoigna un dévoûment maternel, que, pendant la Révolution, elle accompagna mademoiselle d'Orléans en Angleterre, en Suisse, et ne se sépara d'elle qu'à la dernière extrémité. Ambition, amour de gloire et de domination, ces sentiments trouvent leur compte dans sa conduite, mais ils n'excluent point l'amitié passionnée pour ceux dont elle a façonné les âmes : et, cet instinct de maternité pédagogique, on le retrouve à chaque pas de son existence ; il lui faudra toujours une intelligence à débrouiller, un être faible à protéger et à former ; après Paméla, Stéphanie Alyon,

2J5t) LA COMEDIE DE SOCIÉTÉ

lion, de vraisemblance? Et faut-il répondre aux amateurs de confessions sincères avec ce mot d'une femme légère qui entendait dire qu'on doit apprendre la vie à ses enfants : on ne peut pourtant pas se déshonorer pour les instruire ? Madame de Genlis eut des faiblesses ; peut-être, mais les raconter eût été de sa part aussi déplacé que de consigner ses soins de toilette intime. Depuis 1789 surtout, ses innombrables ennemis, philosophes, littérateurs, libellistes à deux sous, gens du monde, ultras, émigrés semblent s'unir dans une conspiration incessante de médisances, de calomnies et de sarcasmes. Elle aime la révolution modérée, et mademoiselle de Montault- Navailles, la future duchesse de Gontaut, la vit avec horreur vêtue dans son salon de Belle-Chasse d'une robe aux trois couleurs, et faisant danser aux sons du : Çà ira ! converti en contredanse que tout Paris sifiQait et chantait. Mais elle écrit ses Mémoires sous la Restauration, la situation commande d'adoucir, d'artialiser la vérité, peut-être de donner aux faits^ par soustraction plus qu^ par addition, une certaine tournure ; et, après tout, elle en dit assez pour qu'on devine le reste. Monarchiste et libérale, elle détestait le despotisme, les lettres de cachet, les emprisonnements arbitraires et les droits de chasse. D'ailleurs, la sécurité allait si loin qu'en 4787 le due d'Orléans pariera chez elle cinquante louis à Lauzun qu'on ne supprimerait pas seulement les lettres de

cachet. Elle prétend n'avoir été consultée qu'une seule fois depuis la Révolution par le prince, au sujet de la régence, quand on parlait de prononcer la déchéance de Louis XVI après le retour de Varennes ; d'ailleurs elle connut Barère, Grouvelle, alla de temps en temps aux séances de la Constituante, deux fois aux séances des Jacobins, une fois aux Gordeliers, et, du jardin de Beaumarchais, vit avec ses élèves le peuple se relayer pour démolir la Bastille. Elle accepta enfin l'offre de Pétion de l'accompagner en Angleterre avec mademoiselle d'Orléans, parce qu'elle savait que sa grande popularité les mettrait à l'abri de toute arrestation. Voilà ce qu'elle avoue, et n'y en eût-il pas davantage, c'en est assez pour exciter la fureur des prôneurs de la politique de l'excès du mal, des Marat à cocarde blanche, qui parlaient de pendre Malouet en cas de contre-révolution, qui, n'étant qu'une poignée, travaillaient à n'être qu'une pincée, dont la seule conduite justifie la révolution modérée, explique la révolution violente. Peut-être toutefois eût-elle pu citer certaine lettre qu'elle adressa au duc de Chartres le 8 mars 1796, de Silk en Holstein : ne sachant où il se trouvait, elle l'avait publiée, et, ayant entendu dire qu'il avait en France, à l'étranger, des amis qui voulaient le mettre sur le trône, elle l'en dissuadait d'une façon assez étrange. « Vous, prétendre à la royauté ! devenir usurpateur pour abolir une république que vous avez reconnue,

que comme des particuliers. L'appartement luimême est un cours d^éducation, où la tapisserie représente, peints sur toile à l'huile, sur un fond bleu, les médaillons en grisaille des rois de Rome, des empereurs et impératrices jusqu'à Constantin : deux grands paravents rappellent les rois de France, les dessus de porte des traits mythologiques. 11 n'est pas jusqu'à la poupée de mademoiselle d'Orléans qui n'ait son utilité, elle lui répèle ses leçons ; on ne prononce jamais le mot étude, parce t qu'il sonne ennui ». Les enfants étant d'abord tout sens, on attache aux sens les instructions qu'il reçoivent. Comme dit Montaigne, il est bon que le maître fasse trotter devant lui le disciple, pour juger de son train : donc tous les soirs, deux heures avant la leçon de dessin, les élèves se rassemblent dans la chambre de la gouvernante, chacun lit tout haut pendant un quart d'heure, elle rectifie la prononciation, explique ce qui semble obscur, feint de leur soumettre ses ouvrages d'éducation et de les consulter : « La crainte qu'elle nous inspirait alors redoublait notre désir de lui plaire en montrant de l'admiration. » Dans les compositions littéraires, le duc de Montpensier surpasse tous les autres par l'élégance du style, tandis que celles du duc de Valois attestent de bonne heure l'esprit d'ordre, la raison et la droiture qui forment le fond de son carac tère. c II avait un bon sens naturel qui dès le premier jour me frappa ; il aimait la raison comme

les autres enfants aiment les contes frivoles; dès qu'on la lui présentait à propos et avec clarté, il l'écoutait avec intérêt. » Et madame de Genlis put à bon droit s'applaudir d'avoir été la première institutrice de princes qui eût enseigné les langues modernes, d'avoir endurci leurs corps et fortifié leurs âmes, de les avoir accoutumés à se servir seuls, quand elle le vit, pendant la Révolution, faire à pied le tour de la Suisse, passant partout pour un Allemand, et donner pour vivre des leçons dans un petit collège au bord du lac de Constance. L'éducation du monde n*abolit point cette éducation première, et s'il en vint, une fois émancipé de son admiration, à apprécier rigoureusement la conduite de son institutrice, il garda néanmoins toute sa vie l'empreinte de cette tutelle morale si savamment adaptée à sa nature : on pourrait retrouver un trait de celte discipline remarquable dans une réponse qu'il fit en 1843 à la reine Victoria au château d'Eu, pendant qu'il pelait pour elle une pèche : c Quand on a été comme moi un pauvre diable à quarante sous par jour, on a toujours un couteau dans sa poche. >

Y a-t-il une vérité historique et biographique, comme il y a une vérité théâtrale, toute de couven-

25t) LA COMÉDIE DE SOCIÉTÉ

tion, de vraisemblance? Et faut-il répondre aux amateurs de confessions sincères avec ce mot d'une femme légère qui entendait dire qu'on doit apprendre la vie à ses enfants : on ne peut pourtant pas se déshonorer pour les instruire ? Madame de Genlis eut des faiblesses ; peut-être, mais les raconter eût été de sa part aussi déplacé que de consigner ses soins de toilette intime. Depuis 1789 surtout, ses innombrables ennemis, philosophes, littérateurs, libellistes à deux sous, gens du monde, ultras, émigrés semblent s'unir dans une conspiration incessante de médisances, de calomnies et de sarcasmes. Elle aime la révolution modérée, et mademoiselle de Montault- Navailles, la future duchesse de Gontaut, la vit avec horreur vêtue dans son salon de Belle-Chasse d'une robe aux trois couleurs, et faisant danser aux sons du : Çà ira ! converti en contredanse que tout Paris sifflait et chantait. Mais elle écrit ses Mémoires sous la Restauration, la situation commande d'adoucir, d'artialiser la vérité, peut-être de donner aux faits, par soustraction plus que par addition^ une certaine tournure ; et, après tout, elle en dit assez pour qu'on devine le reste. Monarchiste et libérale, elle détestait le despotisme, les lettres de cachet, les emprisonnements arbitraires et les droits de chasse. D'ailleurs, la sécurité allait si loin qu'en 1787 le duc d'Orléans pariera chez elle cinquante louis à Lauzun qu'on ne supprimerait pas seulement les lettres de

cachet. Elle prétend n'avoir été consultée qu'une seule fois depuis la Révolution par le prince, au sujet de la régence, quand on parlait de prononcer la déchéance de Louis XVI après le retour de Varennes ; d'ailleurs elle connut Barère, Grouvelle, alla de temps en temps aux séances de la Constituante, deux fois aux séances des Jacobins, une fois aux Cordeliers, et, du jardin de Beaumarchais, vit avec ses élèves le peuple se relayer pour démolir la Bastille. Elle accepta enfin l'offre de Pétion de l'accompagner en Angleterre avec mademoiselle d'Orléans, parce qu'elle savait que sa grande popularité les mettrait à l'abri de toute arrestation. Voilà ce qu'elle avoue, et n'y en eût-il pas davantage, c'en est assez pour exciter la fureur des prôneurs de la politique de l'excès du mal, des Marat à cocarde blanche, qui parlaient de pendre Malouet en cas de contre-révolution, qui, n'étant qu'une poignée, travaillaient à n'être qu'une pincée, dont la seule conduite justifie la révolution modérée, explique la révolution violente. Peut- être toutefois eût-elle pu citer certaine lettre qu'elle adressa au duc de Chartres le 8 mars 1796, de Silk en Holstein : ne sachant où il se trouvait, elle l'avait publiée, et, ayant entendu dire qu'il avait en France, à l'étranger, des amis qui voulaient le mettre sur le trône, elle l'en dissuadait d'une façon assez étrange. « Vous, prétendre à la royauté ! devenir usurpateur pour abolir une république que vous avez reconnue.

que vous avez chérie, et pour laquelle vous avez combattu vaillamment ! Et dans quel moment ! Quand la France s'organise, quand le gouvernement s'établit, quand il paraît se fonder sur les bases de la morale et de la justice !... D'ailleurs, quand vous pourriez légalement et raisonnablement prétendre au trône, je vous y verrais monter avec peine, parce que vous n'avez, à l'exception du courage et de la probité, ni les talents, ni les qualités nécessaires dans ce rang. Vous avez de l'instruction, des lumières et mille vertus; chaque état demande des qualités particulières, et vous n'avez point celles qui font les grands rois. Vous êtes fait par vos goûts et par votre caractère pour la vie sédentaire et privée, pour offrir le touchant exemple de toutes les vertus domestiques, et non pour représenter avec éclat, pour agir avec une activité constante, et pour gouverner un grand empire. » Il est vrai qu'à ce même moment elle sollicitait son rappel en France ; mais on comprend qu'une pareille épître ait contribué à refroidir le duc de Chartres envers celle qu'il avait si longtemps appelée : ma mère.

En revenant d'Angleterre, où les hommes les plus éminents : Fox, Sheridan, Gastlereagh, lui avaient fait fête, madame de Genlis, après un court séjour à Paris, partit avec mademoiselle d'Orléans pour la Suisse, où elles séjournèrent jusqu'au milieu de 1794, tantôt dans un asile, tantôt dans un autre. Lorsque Mademoiselle

dut la quitter pour aller retrouver sa tante, la priacesse de Gonti, elle continua la rude vie d'émigrée. à Altona, à Hambourg, Berlin, en Danemark, vivant à l'auberge chez des amis, écrivant , donnant des leçons pour vivre.

A Berlin les pointus l'ayant peinte sous les plus noires couleurs au roi, celui-ci déclare qu'il ne l'exclura jamais de sa bibliothèque, mais qu'il ne la souffrira point dans ses Ëtats, et, séance tenante, il la fait conduire jusqu'à la frontière par un agent de police : son successeur se montra plus libéral et l'autorisa à revenir. Un émigré, son voisin d'appartement, coupe en petits morceaux deux belles jacinthes qu'elle avait posées pendant la nuit sur le palier de Tescalier commua : elle achète d'autres Qeurs et colle sur le vase une bande de papier avec ces mots : « Déchirez, si vous voulez, mes ouvrages, mais respectez ceux de Dieu. » Le lendemain, elle constate avec joie qu'on les a arrosées, et aperçoit suspendues à deux des fleurs des soies vertes portant chacune un anaeau de coraaliae. (Elle faisait alors une collection de petits bijoux de cornaline.) C'est à cette triste époque sans doute qu'elle découvrit deux divinités de la fable, Abéone et Adéone, la première présidant au départ, la seconde au retour : les anciens plaçaient la statue de la liberté entre ces deux figures allégoriques, estimant sagement que le premier attribut de la liberté est celui d'aller et de venir à son gré.

Rentrée en France, madame de Genlis ne tarde pas à attirer l'attention du premier consul par son roman de Mademoiselle de la Vallière : devenu empereur, il lui demanda une correspondance régulière, où elle parlait de morale, de littérature et lui racontait de Tancien régime ce qu'il voulait savoir. Elle eut une pension de six mille francs, un logement à l'Arsenal, fut nomméedame d'inspection des écoles primaires de son arrondissement. Bientôt son salon devint celui que les étrangers, les provinciaux, les curieux, tiennent à connaître, celui où l'on cause le mieux ; auprès d'elle s'empressent des amis fidèles, des hommes et des femmes de mérite : Fiévée, directeur de la conscience politique de l'empereur, une magnifique sinécure ; mesdames de Choiseul, Kennen?, deVannoy,de Brosseron, Cabarrus, Hainguerlot, MM. Laborie, Pieyre, de Cabre, de Courchamp de Tréneuil , Radet, Dussault, Grawford, de Sabran, le cardinal Maury, etc. ; M. de la Borde, célèbre par ses distractions, ses mots charmants et cette définition du dévoûment, plus facile à approuver qu'à mettre en pratique :

J'entends ainsi le dévoûment

Quand dans le cœur il prend sa source :

Le dernier quart d'heure du temps,

La dernière goutte de sang,

Le dernier écu de la bourse ;

Brifaut, le comte d'Estourmel, Anatole de Montes-

quiou, les trois jeunes gens qu'elle appelait ses amoureux, et qui formaient sa partie carrée sans crainte de compromettre leur enjeu. Elle ressuscitait pour eux le siècle de Télégance et de la grâce, elle évoquait celui de Louis XIV comme si elle eût été sa contemporaine ; ils admiraient cette imagination intarissable, ce talent d'observation qui lui révélait sur-le champ le fort et le faible de chacun, la séduction insinuante de sa parole. « Sa conversation n'était point l'éblouissant monologue de madame de Staël, c'était une suite de propos agréables, d'anecdotes piquantes, de récits débités avec cette aisance dont la bonne compagnie d'autrefois n'a pas voulu nous laisser la tradition... Elle possédait un art tout particulier, celui de vous faire croire à un intérêt qui souvent n'existait pas, de jeter .dans votre oreille des paroles d'éloge qu'elle avait bien calculées, mais qui semblaient partir du cœur à son insu, de charmer l'amour-propre. Madame de Genlis, femme du monde, avait toutes les qualités dont une partie manquait à madame de Genlis auteur... La première fois que j'allai lui faire ma cour à l'Arsenal, je fus extrêmement surpris du désordre de son salon, ajoute Brifaut... Moi qui m'attendais à cet agréable arrangement, à cette symétrie de bon goAt qui signalent les maisons des femmes de cour, je la trouvai dans le plus abominable négligé, au milieu de vieux meubles dépareillés çà et là. Une écritoire magnifi-

que donnée par la reine d'Kspagne brillait sur un bureau vermoulu, tout couvert de taches d'encre et de miettes de pain. A côté d'une belle harpe dorée, on voyait un écran à pied dont la tenture en soie verte disparaissait à moitié sous une longue traînée d'huile ^.. » D'ailleurs elle affiche la prétention d'être une bonne femme de ménage, sans doute en souvenir de Belle-Chasse. « Permettez que je finisse mon pot-au-feu, disait-elle au visiteur stupéfait ; avant d*étre femme de lettres, je suis ménagère. > Et d'éplucher carottes, poireaux, de les mettre dans la

1. Talma... que madame de Genlis ne connaissait pas (elle avait dès longtemps renoncé au spectacle) faisait tant parler de lui dans le salon de TArsenal qu'il prit fantaisie à notre femme auteur de juger par elle-même si le successeur de Lekain méritait sa réputation. Elle me pria de la faire dîner avec lui. M. Sage, leur ami commun, offrit sa maison. J*y réunis à table ces deux illustrations difTérentes, et j'engageai le grand acteur à tout essayer pour conquérir un suffrage de haut prix. On les mit l'un à côté de l'autre ; mais, par malheur, en faisant sa leçon à Talma, j'avais oublié de donner à madame de Genlis une petite instruction : c'était d'encourager par quelques éloges préliminaires le timide débutant qu'elle allait entendre. Faute de cet avertissement, elle se livra tout entière à ses vieilles admirations théâtrales, le satura de l'éloge de Lekain au lieu d'ébaucher au moins le sien, lui assura qu'il ne remplacerait jamais un homme dont le talent ne pouvait avoir d'égal, et déconcerta si complètement ce pauvre acteur de génie, que le soir, lorsqu'on lui demanda des vers, il cessa d'être lui-même. En vain se fit-il entendre dans ses meilleurs rôles : point d'inspiration, point de chaleur. Ce n'était plus le maître de la scène ; c'était un écolier ânonnant son pensum, et en méritant un autre pour son détestable débit (Brifaut. Récits d'un vieux parrain.)

marmite, d'écumer ; enfin, après avoir ôté le tablier de cuisine, elle se mettait à causer.

Une fois, elle imagine pour ses favoris une surprise charmante : son élève Casimir, devenu un harpiste de premier ordre, se transforme en David, et par des merveilles d'harmonie, conjure, calme les noirs accès de Saiil-Michelet, costumé et drapé par Talma. Entendre en une soirée, dans le cabinet de Sully, la lecture des lettres d'Henri IVàGabrielle, la conversation de madame de Genlis, la harpe de Casimir, quel régal pour des jeunes gens plus riches d'esprit que d'écus» I Une autre fois, Gall vient la voir et découvre en haut de sa tête une grosse bosse qui marque

1. Un de mes amis a bien voulu m'adresser la lettre suivante, après avoir cause avec une personne qui fut, sous la Restauration, dame de compagnie de madame de Genlis, et ({ui vit encore : « ... En ce temps-là, madame de Genlis demeurait rue du Faubourg Saint-Honoré, 24, dans une pension de famille dont le prix était de deux mille francs. Le docteur Alibert venait la voir tous les jours, et Madame Adélaïde une fois par mois : c'est elle, disait-on, qui payait la pension. Madame de Genlis aimait encore à jouer de la harpe, à montrer ses belles mains, et à prouver, en descendant dans le jardin avec un tas de papiers, qu'elle pouvait lire sans le secours de lunettes. Ma bonne vieille dame ne put pardonner, et n'a pas encore pardonné à la comtesse d'avoir envoyé à l'hôpital Beaujon Aline, sa domestique. — « Je croyais, madame, lui dit-elle, que vous aviez du cœur, je m'aperçois que vous n'avez que de l'esprit, je vous quitte.» Tout le monde l'adulait, ajoute-t-elle, moi j'ai eu le courage de lui dire en face ce que je pensais. — La domestique cependant a dû être mieux soignée à Thospice qu'elle ne l'eût été à la pension... »

Açr'iî* !*i ï-»sfiLri-« a. .»* lie !'>.•{ -^tj^ ttc a^rsez

'■^^ ■'^r.Tii-.. C'iri.èZ-':- •^"•^ÎMJi i ,\ se? aadrlear^,

i**L-wi, Ts t*^i ^v ïL!!'^ r«?îiî-^îr^- a^n d-e^baU de la rr.vr.ir^Li'Ç iÇiC-n5î.tc:tI:r.:i-eII*. Sa ri*? pné^^nle un ffî'^r.--«:-r%M'Ç *i«?:nrT'* ir> ai.*cIr.o:!:i*?s qui se rencontrant daii* I^:§ pers-Jcr.'T* coïh^ li qu»f»?5, cl. Ton poorraîl dire. daz;s t'>n5 l*?* rtre« i!i*eiî:^enl5 sans exception. Aax sî^:les conime aux hommes il est presque împos-ible d'ailer droit, et comt»:en malaisée la tâche de les suivre dans leurs méandres, de tenir compte des nuances, des arrière-pensées et des actions mîxles ! Etudier un individu dans toutes ses métamorphoses, avec la patience d*un juge d'instruction qui recherche la trace d'un crime, en faisant table rase de «es préjugés, sans écouler les bavardages de l'opinion générale, ce travail exige un esprit souple, désintéressé, habitué à se dédoubler et d une patience j

W toute épreuve. Car, cette opinion générale, de quels vains bruit», de quelles calomnies ne se contenle-

1. On m^a même assuré que le duc d'Orléans allait la voir ou la recevait une fois par semaine.

t-elle pas souvent ! Nous voyons par les besicles d'autrui qui ne voit guère, nous aimons, nous haïssons, pour quels frivoles motifs, tout de reflet et de réverbère ! Les nobles sentiments ne courent pas les rues ; le temps, la capacité d'affection font défaut à la plupart ; de même, si nous voulons lier connaissance intime avec un personnage d'autrefois, il est nécessaire de l'aimer véritablement et pour lui-même, d'entrer avant dans sa vie, en se plaçant dans les circonstances où il s'eôt trouvé, de savoir non seulement ce qu'ont dit ceux qui en ont parlé, mais pourquoi ils en ont ainsi parlé. Un aviron droit semble courbé dans l'eau ; la même action se prête aux interprétations les plus diverses. On sait l'aventure de l'historien anglais qui entend du bruit dans la rue, se précipite, regarde, s'informe de la cause du tumulte, entend quatre avis différents, et se lamente en songeant que s'il n'a pu comprendre ce qu'il voyait, il saura bien moins encore éclaircir des faits entourés des voiles trompeurs du passé. La plus commune des erreurs ne consiste-t-elle pas à croire impossible ce qu'on n'éprouve pas, ce dont on est incapable ? Gomment un esprit méthodique admettraitil les bouillonnements d'une âme romanesque, qui va de guingois, en proie à toutes les bourrasques de l'imprévu, tantôt touchant le ciel et tantôt l'enfer ? Gomment expliquer à un optimiste endurci les âpres mélancolies des êtres troublés par la noble inquiétude

des destinées humaines, martyrisés par un chagrin d'amour ou d*amitié ? Gomment Fégoïste concevraitt-il les angoisses de ceux qui ont pitié des affamés, des malades, des inQrmes ? Presque tous, nous sommes en présence de celui que nous jugeons comme le voyageur devant un vaste paysage qu'il traverse en chemin de fer : il voit quelques arbres, une rivière, des maisons, l'ensemble et les détails lui échappent.

Voici la scène principale de ^.ette comédie inédite de Marivaux : La femme fidèle, que M. Jules Cousin a publiée dans son livre sur le comte de Glermont.

Page 1